Chapitre 6 : le Verssant Croi

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Une heure avant l’arrivée de la princesse, je montai l’escalier à vis en sandales de bois, les cheveux encore humides, une blouse trop grande collée aux épaules.

Mon genou lançait.

Mon index brûlait.

Et dans ma gorge, le goût de fer refusait de partir.

Je n’étais pas vraiment revenu de la forêt. Pas entièrement. La douche avait emporté la boue, la sueur, la neige fondue. Pas le reste.

Pas le flocon.

Pas la pierre.

Pas l’enfant qui courait dans une mémoire qui n’était pas la mienne.

Le Verssant Croi m’attendait plus haut.

Le nom brillait au-dessus de la porte, en lettres de nanites pâles, fusionnées à la pierre. Dessous, trois noms s’étaient inscrits dès l’affectation :

Julian de Hen’kron.

Tino Veld’kron.

Syd.

Moi.

Julian, personne ne l’appelait vraiment Julian ici.

C’était Juno.

Comme Tino.

Comme Syno, paraît-il, depuis que Tino avait décidé que mon prénom manquait d’humiliation.

Au Manoir, chaque chambre avait son nom.

Les chambres de deux.

Les chambres de trois.

Même les chambres de quatre, plus rares, plus bruyantes, plus difficiles à supporter selon les surveillants.

Certaines portaient des noms doux. D’autres des noms ridicules. D’autres encore semblaient avoir été gravées par quelqu’un qui connaissait une langue morte et refusait d’en donner le dictionnaire. Le Verssant Croi appartenait à cette dernière catégorie.

Sous chaque nom, le Manoir inscrivait ceux qui y vivaient.

Parfois, une chambre restait vide pendant des mois, avec son titre déjà prêt au-dessus du seuil, comme si le bâtiment attendait des occupants précis. Personne ne trouvait cela normal. Mais plus personne n’avait vraiment l’énergie de s’en étonner.

Tous les dix ans, le Manoir faisait ce qu’il appelait probablement respirer et ce que nous appelions, nous, survivre à un vacarme de fin du monde.

Un grondement assourdissant montait des fondations. Les murs vibraient, les vitres hurlaient, les portes battaient toutes seules. Impossible de rester à l’intérieur sans sentir ses dents trembler dans son crâne. Alors professeurs, élèves, gardiens, intendants, tout le monde sortait dans les cours et attendait.

Quelques minutes suffisaient.

Quand on rentrait, le Manoir n’était plus tout à fait le même.

Un couloir avait changé de place. Un escalier menait ailleurs. Des chambres apparaissaient, d’autres disparaissaient. Les tableaux d’affectation luisaient dans le hall, attribuant à chacun son aile, son alvéole, sa porte, parfois même un bureau qu’il n’avait pas demandé.

Le plus étrange, c’était que rien ne se perdait.

Les vêtements, les malles, les livres, les objets personnels, les draps, les bottes, les peignes, tout réapparaissait correctement rangé, parfois mieux qu’avant, à l’endroit où le Manoir avait décidé que vous vivriez désormais.

C’était ainsi que je m’étais retrouvé ici.

Alvéole 7. Chambre 3.

Verssant Croi.

Avec Juno et Tino.

Le Manoir avait déplacé nos affaires comme si notre accord n’était qu’une formalité administrative.

Je poussai la porte cintrée.

Elle grinça avant même que je la touche vraiment.

Comme si elle m’avait entendu venir.

— Évidemment, murmurai-je.

À l’intérieur, l’étage bas de plafond ronronnait autour du vieux poêle. La chambre était ronde, mais jamais tout à fait du même rond deux jours de suite. Les lits occupaient trois alcôves creusées dans le mur. Des racines translucides grimpaient près des poutres. Des spores bleues palpitaient sous le plâtre, et le Farange courait en veines sombres entre bois, pierre et métal. Dans les chambres, il servait presque toujours de lumière principale. Plus doux que les lampes à nanites, moins agressif pour les yeux, avec cette clarté vivante qui montait et descendait selon l’humeur du lieu.

Farange.

Ou Fange, selon les régions.

Ici, Juno avait déjà décidé que le bon mot était Farange, et que quiconque disait autrement méritait d’être catalogué parmi les ânes à bottes.

J’allai jusqu’au bureau.

C’était presque un réflexe.

Avant même de penser à me reposer, je tirai la chaise, posai mes coudes sur le bois bancal et soulevai la toile qui couvrait mon projet.

La sphère était là.

Noire.

Silencieuse.

Trop présente.

Mon carnet attendait à côté, ouvert sur des schémas que j’avais dessinés les nuits précédentes : trajectoires de filaments, arcs du Dôme, coupes de sphères, croquis de totems, spirales trop fines pour être honnêtes.

Je pris la plume.

Flocon figé → piqûre → vision.

Pierre réelle.

Identité : à trier.

Je restai immobile devant les mots.

Puis le goût de fer remonta dans ma gorge.

Mes doigts se crispèrent.

La chambre tourna d’un quart, ou ce fut seulement ma tête.

Je repoussai la chaise et gagnai mon lit sans même prendre le temps d’enlever mes sandales.

Cette fois, mes jambes décidèrent pour moi. Je m’écroulai sur le matelas, blouse humide collée aux épaules, une main plaquée contre l’index qui brûlait.

Je voulais juste fermer les yeux.

Une minute.

Le temps que le goût de fer descende.

Le temps que le totem retourne là où les choses impossibles dorment quand elles ont la décence de nous laisser vivre.

Le Verssant Croi pulsa dans le mur.

Une fois.

Ou peut-être trois.

Je ne sus pas.

Le sommeil ne vint pas vraiment.

Ce fut autre chose.

Une fatigue sale, pleine de trous, où les pensées continuent de bouger quand le corps ne répond plus.

Je crus fermer les yeux une minute.

Quand je les rouvris, j’étais de nouveau assis à mon bureau.

La toile était encore relevée.

Mon carnet était ouvert devant moi.

Le mot identité portait maintenant deux traits épais.

Je ne me souvenais pas les avoir ajoutés.

Je fixai ma main.

Mon index brûlait encore.

La sphère attendait sous la lumière douce du Farange, comme si elle n’avait pas bougé.

Comme si c’était moi qui avais disparu.

Un craquement parcourut la charpente. Puis des pas feutrés approchèrent du seuil. La porte s’entrouvrit avant qu’on frappe.

— Oui, oui, j’y penserai demain… On finalise ça, d’accord ? Et j’apporterai le nécessaire.

Tino Veld’kron entra comme une catastrophe qui aurait appris à boiter.

Il avait les cheveux en désordre, le sourire trop large et une bande propre autour du bas du dos. Une tache de sang séché barrait encore sa chemise, parce que monsieur estimait sans doute qu’une blessure valait mieux si tout le monde pouvait l’admirer. Il tenait son bâton d’entraînement sous le bras, un fragment de Zérobois poli d’ambre, et compressait un ressort métallique entre deux doigts comme si son corps n’avait pas supplié grâce le matin même.

Même blessé, Tino continuait de s’entraîner.

Ou de faire semblant.

Chez lui, les deux se ressemblaient beaucoup.

Il me vit, leva son ressort comme on lève une coupe.

— Tu changes pas, Syno. T’as toujours la gueule d’un cadavre qui a bouffé son examen au petit-déj.

Je ne levai qu’un œil.

— Combien de fois je t’ai dit de ne pas m’appeler Syno ?

— C’est sacré, mon gars. Tino, Juno, Syno. La sainte Trinité du foutage de gueule. Dès qu’on recrute un Tiwaka, on fonde les trois No, on chante mal, et on rafle les filles de troisième année avec nos voix d’agonie.

— Personne ne rafle quoi que ce soit avec ta voix.

— Ma voix est une arme psychologique.

— Contre nous, oui.

Avant qu’il réponde, un grognement rauque s’échappa d’un amas de couvertures dans l’alcôve de gauche.

— Cessez vos rituels primitifs, bande de larves… Y a des gens qui essaient de mourir avec un minimum de dignité ici.

Juno de Hen’kron émergea lentement de sa couette.

Ses cheveux blonds sortaient en bataille. Ses cernes avaient l’air d’avoir été dessinées à l’encre et au mépris. Il portait cette expression particulière des gens qui n’ont pas assez dormi et qui ont décidé que le monde entier devait payer.

— Dors pas trop, vieux singe, lança Tino en s’approchant. Sinon tu vas manquer de feu pour ton examen de stabilisation thermique.

— Approche encore et je te stabilise la mâchoire à coups de traité médical.

Tino fit mine de ne pas entendre. Son bâton descendit avec la précision d’un imbécile entraîné.

Juno bougea à peine.

Le choc fut bloqué par un épais livre glissé sous la couverture.

Tino cligna des yeux.

Juno souleva un doigt.

— Techniques de Réparation Intime et Sémia Vagale, édition 8.3. Tu crois vraiment que je dors sans protection avec deux dégénérés dans la pièce ? Encore un coup pareil, et je t’insère une sonde thermique dans le fondement, activation incluse.

Je ris.

Pas un petit rire noble.

Un vrai rire qui me tira les côtes.

Le Verssant Croi pulsa sous nos pieds. Les spores des murs s’allumèrent d’un bleu plus vif, comme si la chambre riait avec nous.

Tino s’inclina.

— Maître Juno, toujours aussi romantique au réveil.

— Va te coincer les doigts dans une charnière.

— Trop tard, j’ai déjà coincé mon avenir dans cette école.

Je refermai mon carnet à moitié.

Pas assez vite.

Juno le remarqua.

Évidemment.

Il avait ce don insupportable de voir ce qu’on espérait cacher.

— Qu’est-ce que tu viens de planquer ?

— Rien.

Tino tourna la tête vers moi.

— Quand Syno dit “rien”, ça veut dire soit un cadavre, soit un truc qui va nous exploser la gueule pendant notre sommeil.

— C’est précisément ce que rien veut dire dans sa bouche, confirma Juno.

Je posai la paume sur la toile.

Erreur.

Le regard de Juno changea.

Plus de sarcasme.

Pas tout à fait.

— Montre.

— Non.

— Donc, oui.

Tino s’approcha aussitôt, oubliant sa blessure avec une mauvaise foi admirable.

— Allez, montre. Si on doit mourir, j’aimerais au moins savoir si ça va faire une belle lumière.

Je les regardai l’un après l’autre.

Puis je tirai la toile.

La sphère apparut.

Noire, presque mate, posée sur son socle de verre et de Zérobois. Deux demi-coques soudées avec une finesse absurde, couvertes de spirales, d’encoches et d’insignes minuscules qui semblaient moins gravés que brodés dans le métal. Par endroits, des filaments de cuivre affleuraient comme des veines refermées. Au centre, derrière une cage intérieure, une lueur battait lentement.

Une veine de Farange.

Un morceau du Manoir.

Un morceau vivant.

Un morceau volé.

Tino resta bouche entrouverte.

— C’est très joli. Donc forcément criminel.

Juno ne riait pas.

Il s’approcha du bureau, pencha la tête, puis retint sa main à un souffle du métal.

— Dis-moi que ce n’est pas ce que je crois.

— Ça dépend de ce que tu crois.

— Je crois que tu as mis un bout de Farange dans une cage.

— Alors crois autre chose.

Tino plissa les yeux.

— Farange, Fange, machin vivant du mur, c’est pareil, non ?

Juno lui lança un regard de professeur offensé.

— Ici, c’est Farange. Fange, c’est le mot des villages qui confondent une racine et une infection.

— Donc Syno a kidnappé un organe du bâtiment. Super. On dort dans une chambre vivante et monsieur lui vole des bouts. Rien ne peut mal se passer.

Juno gardait les yeux sur la sphère.

— Comment tu as fait ça ?

Je haussai les épaules.

— J’ai pris deux bols.

Silence.

Même le poêle sembla ralentir.

— Deux quoi ? demanda Tino.

— Deux bols en acier-cuivre. Dans la cuisine.

Tino regarda la sphère.

Puis moi.

Puis encore la sphère.

— Tu veux me dire que cette horreur de maître-forgeron interdit, là, c’est deux bols de soupe ?

— Il n’y avait plus personne en cuisine.

— Bizarrement, ce n’est pas le détail qui me rassure.

Juno se pencha davantage.

— Elle est ciselée comme un sceau de maître. Les spirales font moins d’un cheveu de large. Tu as découpé ça avec quoi ?

Je désignai les outils posés à côté du bureau.

Petites tiges de métal noirci. Manches en bois sombre. Lames minuscules. Pointes courbées. Pinces trop fines. Crochets. Burins de la taille d’une aiguille.

Je les avais forgés moi-même.

Je crois.

— Avec ça.

Juno tourna lentement la tête vers moi.

— Tu as fabriqué les outils.

— Il fallait bien.

— Non, Syd. Il ne “fallait” pas bien. Personne ne fabrique trois générations d’outils de précision pour ouvrir deux bols de cuisine.

Tino attrapa un tube de cuivre posé près du carnet.

— Et ça, c’est quoi ? Des lunettes de vieux nain malade ?

— Grossissement.

— Ça, j’avais compris, génie du cadavre. Je demande comment.

Je repris le tube avant qu’il le retourne entre ses doigts pleins de ressort et de stupidité.

— Des billes de verre. Dans une décoration près des escaliers sud. Je les ai fondues, puis coupées en fractions. Demi-bille. Deux tiers. Quart. Selon la courbure, l’image se déforme ou s’agrandit. Avec trois tubes alignés, je peux suivre une gravure sans que ma main cache la lumière.

Cette fois, Juno resta parfaitement immobile.

Ce fut pire que s’il avait crié.

— Tu te fous de moi.

— Non.

— Tu as fait ça quand ?

Je regardai les outils.

Puis la sphère.

Puis mes mains.

— Plusieurs nuits.

— Combien ?

— Je ne sais plus.

Tino perdit son sourire.

— Comment ça, tu sais plus ?

Je serrai les doigts.

La réponse aurait dû être simple.

Une méthode.

Un plan.

Une suite d’essais ratés.

Rien de tout ça.

— Je sais l’ordre des gestes, dis-je enfin. Pas leur raison.

Juno ne bougea pas.

— Explique.

— Je ne peux pas.

— Essaie.

Je fixai la veine de Farange au centre de la cage.

Elle battait doucement.

Comme si elle attendait aussi.

— Quand je regarde une pièce, je sais parfois où elle doit aller. Comme si je l’avais déjà vue là. Comme si le mot existait avant que je l’apprenne. Mais si j’essaie de le dire, ça devient… faux. Ou vide. J’ai les mots quelque part, mais ils ne passent pas.

Le Verssant Croi pulsa.

Une fois.

Lente.

Tino recula d’un pas.

— Bon. C’est officiel. C’est flippant.

Juno souffla par le nez, mais sans rire.

— Et tu appelles ça comment ? demanda Tino, penché sur la sphère sans oser approcher le nez.

Je regardai l’objet.

Noir.

Trop lisse par endroits.

Trop gravé ailleurs.

Une chose qui avait l’air d’attendre qu’on fasse une erreur.

— Je sais pas trop, avouai-je. Imploseur d’inseilles ? Sphère d’implosion ? Cage anti-Occyne ? Sphère Anti-Occyne, peut-être. SAO, ça fait moins inquiétant.

— Absolument pas, dit Juno.

— Ça fait encore plus inquiétant, ajouta Tino.

Je haussai les épaules.

— En tout cas, j’espère juste que ça fonctionne.

— On espère juste que non, répondirent-ils en même temps.

Le silence tint une demi-seconde.

Puis Tino tourna lentement la tête vers Juno.

Juno tourna lentement la tête vers Tino.

Et moi, malgré la sphère, malgré le Farange, malgré ce truc vivant enfermé dans une cage que je ne comprenais pas tout à fait, j’éclatai de rire.

Ils suivirent.

Pas longtemps.

Pas assez pour effacer la peur.

Mais assez pour nous rappeler qu’on était encore trois idiots dans une chambre trop petite, et pas encore trois noms dans un rapport d’accident.

Le rire mourut de lui-même.

Juno posa son regard sur moi.

Plus vieux, soudain.

Beaucoup plus vieux.

— Dans l’école d’où je viens, il y avait des types qui fabriquaient des choses comme ça. Pas exactement ça. Mais des objets qui grignotaient la limite. Certains étaient brillants. Certains étaient plus prudents que toi.

Il marqua une pause.

— Ils sont morts quand même.

Tino ne bougea plus.

Puis son rire sortit tout seul, trop haut, trop nerveux.

— Hé hé… comment ça, ils sont morts ?

Juno ne répondit pas tout de suite.

Erreur.

Le silence faisait toujours plus peur que lui.

Tino pointa la sphère d’un doigt raide.

— Donc ce truc peut vraiment nous péter à la gueule ?

— Bien sûr, répondit Juno.

— Ah. Magnifique. Merveilleux. Superbe soirée.

— Tout dépend de son alimentation en énergie, continua Juno. Et du seuil à partir duquel le Noyau décide que ce n’est plus une expérience, mais une insulte.

Je regardai la cage intérieure.

La veine de Farange battait lentement, prise entre les deux réservoirs minuscules que j’avais scellés dans les coques. Deux liquides différents y dormaient encore, séparés par des valves si fines qu’il fallait mes tubes grossissants pour les voir correctement.

— Je crois que c’est inversé, dis-je.

Juno se tourna vers moi.

— Pardon ?

— Ce n’est pas une source qui alimente la sphère. C’est la sphère qui attire certaines nanites. Le Farange sert d’amorce. Quand les deux liquides se mélangent et entrent dans la cage, ça crée une spirale. Les nanites suivent, se concentrent, puis deviennent elles-mêmes l’énergie qui entretient le mouvement.

Tino me fixa.

Je continuai, malgré le bon sens.

— Une boucle. Pas stable. Mais théoriquement, si la spirale se referme sur elle-même, elle s’autoalimente.

Il y eut une seconde de vide.

Puis Tino bondit sur le lit de Juno.

Les deux mains devant l’entrejambe.

— Il a pété une charnière, le gus !

— Descends de mon lit, dit Juno.

— Non ! Ton lit est plus près de la fenêtre. Si ça devient lumineux, je saute.

— Tu es blessé.

— Je sauterai avec dignité.

— Tu vas surtout mourir en blouse trop grande, et personne ne respectera ton cadavre.

— Je préfère mourir dehors que finir aspiré par la boule à soupe de Syno !

— Elle est montée, dis-je. Pas finalisée.

Les deux me regardèrent.

Je levai les mains.

— Il manque encore les éléments nécessaires pour refermer correctement la spirale. Donc, normalement, cette version-là ne devrait pas fonctionner.

Normalement.

Le mot resta coincé dans ma gorge.

Parce que je me le demandais quand même.

Et parce que je ne leur dis pas qu’il existait déjà de petites versions. Des versions minuscules, moins belles, moins gravées, presque honteuses à côté de celle-ci. Je ne leur dis pas que certaines avaient fonctionné, quelques semaines plus tôt, assez pour avaler des fragments d’Occynes morts et laisser derrière elles un silence de nanites aussi net qu’un trou dans l’air.

Je gardai ça pour moi.

Ce qui, avec du recul, était probablement la pire décision disponible.

Juno posa sur moi un regard plus froid.

— Le Noyau ne détruit pas toujours seulement l’objet, continua-t-il. Parfois, il élargit la réponse. Une table. Une salle. Un atelier entier. Tout ce qui se trouve dans la zone est défait avec le reste.

— Les nanites ne la reconnaissent pas comme menace, répondis-je.

— Peut-être parce que c’est toi qui l’as créée.

La phrase me coupa plus que je ne l’aurais voulu.

— Et si moi je la touche ? reprit Juno. Si Tino la touche ? Si nos inseilles la lisent autrement ? Si elles décident que ton joli bout de Manoir en cage est une infection ? Tu veux qu’on meure parce que monsieur ne se souvient plus de ses propres nuits ?

Tino leva un doigt, toujours perché sur le lit de Juno.

— Je vote contre mourir. Surtout avant le dîner.

Juno pivota vers son lit, se baissa, puis tira de dessous une lourde malle de bois et de fer. Les ferrures raclèrent le plancher. Le Farange dans le mur eut une lueur brève, comme s’il reconnaissait l’objet.

Il s’assit dessus une seconde, les coudes sur les genoux, comme s’il venait de prendre une décision qui lui arrachait un bout d’âme.

La malle était pleine.

Pleine et lourde.

Des livres, des parchemins, des rouleaux attachés par des cordes, des carnets annotés jusqu’à la maladie.

Puis Juno l’ouvrit.

Et il commença à tout sortir.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Tino.

— J’empêche Syno de nous transformer en souvenir administratif.

— Ah. Noble projet.

Juno posa une pile de parchemins sur son lit, puis une autre au sol.

— Syd, tu vas mettre tes expériences là-dedans. Toutes. Ce soir. Et demain, tu demandes au directeur un secteur sécurisé. Pas une table. Pas un coin de chambre. Un vrai secteur. S’il refuse, tu lui montres ça et tu lui dis que Juno de Hen’kron refuse de mourir à cause de deux bols de cuisine possédés.

Je restai une seconde sans répondre.

Puis j’acquiesçai.

— D’accord.

Tino porta une main à son cœur.

— Miracle. Il sait obéir. Notez la date.

— Toi, aide-moi à ranger, dit Juno.

— Je suis blessé.

— Ton intelligence aussi. Pourtant on fait avec.

Tino grogna, mais il attrapa une pile de livres et la poussa sous le lit avec une délicatesse d’animal de trait mal dressé.

— Si je meurs écrasé par un traité de médecine vagale, je vous hante tous les deux.

— Tu nous hantes déjà, répondis-je.

Je pris la sphère avec précaution.

Pendant une seconde, la veine de Farange pulsa contre ma paume.

Pas comme une chose prisonnière.

Comme une chose qui me reconnaissait.

Je la déposai dans la malle.

Puis les outils.

Puis les tubes grossissants.

Puis les petites coques ratées, les spirales fendues, les plaques d’acier-cuivre qui avaient résisté à trois nuits de gestes impossibles.

Juno me surveillait.

Tino faisait semblant de ne pas avoir peur.

Le Verssant Croi, lui, respirait plus lentement.

Comme si la chambre, pour une fois, approuvait.

Tino finit par rompre le silence en laissant tomber une pile de parchemins au mauvais endroit.

— Oups.

Juno ferma les yeux.

— Tu viens de mélanger mes notes sur les greffes de Sémia et mon classement des insultes médicales anciennes.

— Donc rien de valeur.

— Je vais te momifier vivant avec ton propre bandage.

— Essaie, vieux rat. Mon bandage et moi, on a survécu à pire.

— Ton bandage pue la défaite.

— C’est ma signature olfactive.

Le sérieux se fissura.

Pas complètement.

Juste assez.

Tino continua à pousser les livres sous le lit. Juno les retirait aussitôt pour les replacer dans un ordre qui n’appartenait qu’à lui. Moi, je rangeais mes expériences dans la malle, une par une, en essayant de ne pas penser au fait qu’elle ressemblait déjà trop à un cercueil pour objets qui n’auraient jamais dû naître.

La chambre était petite. Trop petite pour trois lits, un poêle, un bureau bancal, une malle ouverte, les jambes de Tino, les livres de Juno, mes outils et nos mauvaises décisions.

Tino réussit quand même à se prendre les pieds dans une couverture.

Il bascula contre son lit, se rattrapa au mur, activa une spore bleue d’un coup d’épaule et lâcha un juron si long que le poêle sembla tousser.

— Grande démonstration du Don Résonnant, commenta Juno. Niveau : chute contrôlée vers l’humiliation.

Tino lui lança un coussin.

Le coussin rata Juno.

Toucha la malle.

Je me figeai.

Juno se figea.

Tino se figea.

Rien n’explosa.

Le Farange pulsa d’un rouge très bref.

— Voilà, dit Tino d’une voix plus basse. Test de sécurité réussi.

— Je vais te tuer, souffla Juno.

— Après le dîner ?

— Pendant, si nécessaire.

Je ris malgré moi.

Encore.

Le Verssant Croi aimait ce bazar. Il vibrait avec nous, dans les murs, sous le plancher, dans la buée des vitres. Mais ce soir, derrière cette respiration, il y avait autre chose.

Une attente.

Comme si la chambre savait déjà que la journée ne s’arrêterait pas à nos conneries.

Tino ramassa le coussin, le serra contre son ventre et me regarda par-dessus.

— Pourquoi t’es toujours tendu quand tu rentres ? On dirait que t’as surpris Azarhel en train de se torcher avec une cape de cérémonie.

L’image me força un sourire.

— Je sais pas.

— Réponse de cadavre.

— J’ai l’impression qu’on est épiés.

Le silence tomba.

Cette fois, aucun de nous ne rit tout de suite.

Sous mes pieds, une pulsation sourde courut le long des planches, subtile comme une goutte tombant sur une membrane. Les spores murales baissèrent d’intensité. Dans les angles, le Farange clignota d’une nuance rougeâtre.

Juno se redressa lentement.

— Vous êtes sérieux ?

Tino regarda le mur.

— Je pensais que c’était toi qui nous épiais avec tes livres pervers.

— Farange, murmura Juno. Le cœur vivant du Manoir. Ou l’un de ses organes, selon les versions. Certains disent que c’est une conscience d’inseilles. D’autres que c’est juste une régulation ancienne. Air, humidité, chaleur, structures… surveillance peut-être. Moi, je dis qu’un truc qui pulse quand on ment n’est jamais juste décoratif.

Je fixai la veine rouge sous la plinthe.

— Tu le surveilles ?

— Évidemment que je le surveille. Vous croyez que je dors avec deux abrutis et une chambre vivante sans prendre de notes ? Hier, dans la chambre des Fisher, Lezi et Tyl, leurs cristaux avaient formé un prisme quatre fois plus dense que la veille. Somptueux. Flippant, mais somptueux.

Tino plissa les yeux.

— Tu vas dans les chambres des autres maintenant ?

— Je collecte.

— Ça s’appelle fouiner.

— La science est un fouinage avec une belle écriture.

Je posai la dernière plaque dans la malle.

Le Farange pulsa encore.

Je ne savais pas si c’était une réponse.

Ou une mise en garde.

Juno tira la malle contre le bureau et la laissa ouverte, comme une gueule de bois et de fer prête à avaler tout ce que j’aurais encore la stupidité de fabriquer.

— Pour ce soir, ça reste là. Tu ne touches plus. Tu ne ajustes plus. Tu ne “sens” plus rien. Tu vas au cours de Volgard comme un élève normal, tu poses des questions normales, et tu évites d’inventer une catastrophe entre deux paragraphes.

— Tu sais que dire “normal” à Syd, c’est déjà trop ambitieux ? demanda Tino.

— Je sais.

— Je peux quand même respirer ? demandai-je.

Juno me pointa du doigt.

— Sous surveillance.

Tino éclata de rire.

La tension recula d’un pas.

Pas plus.

Mais assez.

Il se laissa tomber sur son lit en grimaçant, une main sur le bas du dos. Son ressort roula sur la couverture. Il le récupéra presque aussitôt, par réflexe, et le compressa entre deux doigts.

Le métal gémit.

Juno le remarqua.

Bien sûr.

— Tu vas encore forcer ?

— Je m’étire.

— Tu compresses un ressort d’entraînement capable de casser le poignet d’un homme moyen.

— Je suis pas moyen.

— Tu es blessé.

Tino sourit.

Pas son vrai sourire.

Celui qui montrait les dents pour éviter de montrer autre chose.

— Détail.

Juno s’assit sur le bord de son lit, les coudes sur les genoux.

— Tu penses encore à lui ?

Le ressort arrêta de bouger.

Une seconde.

Pas plus.

Mais dans notre chambre, une seconde suffisait.

— Qui ça ? demanda Tino.

— Ton frère.

Le nom n’avait même pas besoin d’être prononcé.

L’héritier légitime de la lignée Veld’kron.

Lévitation.

Combustion.

Le lot complet.

Tino baissa les yeux vers le ressort.

— J’ai dit qu’on n’en parlait plus.

— Tu dis beaucoup de choses pour quelqu’un qui passe son temps à hurler avec ses muscles.

— Juno.

Le ton avait changé.

La chambre aussi.

Les spores bleues se resserrèrent. Le poêle craqua plus bas. Le Farange, dans le mur, ralentit ses pulsations.

Je connaissais ce silence.

Celui qui apparaît quand une vanne a raté volontairement sa cible pour toucher autre chose.

Tino serra le ressort.

— Être né noble, c’est pas un privilège. C’est une chaîne. Si t’as pas le Don qui va avec le nom, t’es juste… l’erreur qu’on garde parce qu’elle sait marcher droit.

Juno ne souriait plus.

— Ton Don est bridé. Pas absent.

— Merci, docteur. Donc je suis une arme à laquelle on a retiré la moitié du tranchant.

— Peut-être pour que tu ne te coupes pas toi-même.

Tino releva les yeux.

Colère.

Honte.

Et quelque chose de plus petit, plus sale, qu’il aurait détesté qu’on nomme peur.

— Ou pour m’empêcher de devenir ce qu’ils voulaient.

Le ressort craqua.

Pas assez pour casser.

Assez pour qu’on l’entende.

Je cherchai une phrase.

Une vraie.

Je n’en trouvai pas.

Alors je fis ce qu’on faisait toujours quand une plaie devenait trop visible.

— T’as surtout l’air d’un héros tragique qui attend sa pluie dramatique.

Tino me fixa.

Juno tourna lentement la tête vers moi.

Puis un sourire revint au coin de sa bouche.

— Il lui manque une cape. Un grimoire maudit. Et un balcon d’où regarder son destin en serrant les fesses.

Tino nous lança le ressort.

J’esquivai.

Juno aussi.

Le ressort rebondit contre le mur, fit clignoter une spore, puis tomba dans une chaussure.

— Je vous hais, dit Tino.

— On sait, répondit Juno.

— C’est pour ça qu’on reste, ajoutai-je.

Tino souffla par le nez.

Presque un rire.

Le Verssant Croi pulsa plus clair.

Comme si la chambre validait la réparation provisoire.

Juno se leva soudain, attrapa un carnet au hasard, puis prit une posture de maître de conférence.

— Très bien. Puisque personne ici ne mérite de survivre à ses propres décisions, formation accélérée. Chapitre un : Les Inseilles pour les Neuneus.

Tino grogna.

— Pitié.

— Refusée. Les inseilles, ce n’est pas juste “des nanites”, tas d’os mal polis. Nanite, c’est le mot de ceux qui aiment disséquer la lumière avec des pinces. Inseille, c’est plus juste. Poussière vivante. Mini-bestioles dans l’air, dans ton corps, dans tes chaussettes… sauf celles de Tino. Là, même le vivant refuse.

— J’espère qu’elles vont te faire pousser une verrue dans la gorge.

— Charmant. Donc, version courte.

Il leva un doigt.

— Corelia : les soigneuses. Sang, chair, organes. Elles réparent, maintiennent, recollent ce que Tino brise avec enthousiasme.

— Je participe à l’économie médicale.

— Exosyne : les boosteuses. Force, vitesse, équilibre, frappes, appuis. Très utiles quand on n’a pas de cerveau et qu’on compense par les mollets.

Tino leva le majeur.

— Fullcræn : les cerveleuses.

Je fronçai les sourcils.

— Tu es sûr du terme ?

— Non. Mais il est magnifique. Mémoire, réflexes, coordination, commande fine. Celles qui permettent à certains de ne pas confondre une idée avec un pet mental.

— Donc toi, tu en manques, dit Tino.

— J’en ai trop. C’est pour ça que je souffre avec vous.

Il leva un quatrième doigt.

— Astralya : les capricieuses autour du corps. Lévitation, boucliers, illusions, influence à distance. Elles t’aiment, tu flottes. Elles te détestent, tu tombes. En général au mauvais moment, sinon ce n’est pas drôle.

Je notai mentalement malgré moi.

Pas pour l’examen.

Pour autre chose.

Chaque mot que Juno posait venait s’accrocher à une intuition déjà présente. Corelia. Exosyne. Astralya. Fullcræn. C’était comme si quelqu’un allumait des lanternes dans une pièce que j’avais traversée dans le noir.

Je ne découvrais pas.

Je reconnaissais.

Et ça me fit plus peur que la sphère.

— Et les Occynes ? demanda Tino, plus bas.

Juno baissa légèrement le bras.

— Les folles. Les corrompues. Infection, cristallisation, mutation. Elles retournent tout : chair, objet, mémoire, pièce entière. Elles contaminent les autres inseilles. Une seule, si elle trouve la bonne faille, et tu peux finir figé vivant dans une chambre qui te digère.

Un silence passa.

Juno claqua soudain son carnet.

— Voilà. Cours terminé. Ceux qui meurent maintenant le font en connaissance de cause, ce qui est juridiquement plus propre.

Tino se laissa tomber en arrière.

— Tu devrais être professeur.

— Jamais. Trop de témoins.

— Formateur d’élite ? proposai-je.

Juno posa une main sur son torse.

— Enfin, quelqu’un reconnaît ma grandeur.

— J’ai dit formateur. Pas miracle.

Tino éclata de rire.

Juno me lança un coussin.

Je le pris en pleine poitrine.

La chambre vibra avec nous.

Trois rires mal équilibrés.

Pas beaux.

Pas nobles.

Mais vrais.

Puis Juno, encore appuyé contre la malle, releva la tête comme s’il venait de se souvenir d’un détail trop délicieux pour rester enterré.

— Au fait. J’ai appris qui arrive ce soir.

Tino se raidit.

À peine.

Mais je le vis.

— Qui ? demandai-je.

— La princesse Léonore Val’Orin.

Je clignai des yeux.

Même moi, je connaissais ce nom.

Tout le monde connaissait ce nom.

— Ah oui, dis-je. On me l’a dit aux vestiaires. J’ai cru que le type brodait déjà la moitié de la soirée.

— Il ne brodait pas assez, répondit Juno.

Puis il tourna lentement la tête vers Tino.

Tino, lui, eut ce demi-sourire crispé des gens qui voient une honte ancienne revenir avec ses bottes propres.

Il secoua la tête.

— Non. Non, non, non.

Le sourire de Juno s’élargit.

— Mais Syd ne connaît pas cette histoire.

— Il peut survivre sans.

— Au contraire. Pour sa culture générale, c’est indispensable.

— Juno.

— Une première année doit comprendre les grands drames fondateurs de son dortoir.

Tino attrapa son oreiller et s’y enfonça le visage.

— Vous êtes des ordures.

Je me redressai.

— Quelle histoire ?

Juno leva les bras comme un conteur de foire.

— Une histoire de trahison, de liqueur trop forte, de fruits diplomatiquement offensants et d’une princesse qui n’avait rien demandé.

Tino gémit dans son oreiller.

— Non.

Juno savourait.

— La Légende du Matara.

Puis il poursuivit.

— C’était pendant le Rituel du Matara. Cérémonie noble, fermée, désert des Koh’rin, quasiment du côté de Varnath’Kahr. Tentes géantes, sources chaudes, buffet impossible à prononcer, gens capables de transformer un rot en incident diplomatique.

Tino marmonna depuis son oreiller :

— Markus Koh’rin m’a piégé.

— Il t’a offert à boire, corrigea Juno.

— Il m’a piégé.

— Il t’a offert à boire deux fois.

— Piégé deux fois.

Juno me regarda.

— Ensuite, ce génie reçoit un Spectilia. Fruit rare. Symboles sacrés gravés dessus. Offrande traditionnelle. Et Markus lui dit d’aller le remettre à la plus belle fille de la cour.

Je regardai Tino.

— Non.

Tino enfonça l’oreiller sur sa tête.

— Si.

Juno posa une main sur son cœur.

— Notre Tino, bourré comme un mage d’éther en décompression, traverse l’allée centrale, zigzague entre deux notables, évite miraculeusement un brasero, se penche avec toute la dignité d’un cheval blessé, et tend le fruit à…

Il marqua une pause.

— La princesse Léonore.

Je restai bouche entrouverte.

Puis je ris.

Tino lança l’oreiller vers moi.

— Je croyais mourir !

— Elle a dit quoi ? demandai-je.

Juno essuya une larme imaginaire.

— Rien. C’est le pire. Elle a juste détourné la tête. Silence complet. Derrière, tout le monde a compris que Markus avait fait son numéro, alors ça n’a pas eu de conséquence. Mais l’instant…

Il ferma les yeux.

— L’instant était pur.

— Même le chameau royal a fait un bruit de mépris, ajouta Tino d’une voix morte.

Je me pliai en deux.

— Il y avait un chameau royal ?

— Il y a toujours un chameau royal quand l’humiliation est parfaite, répondit Juno.

Tino reprit son oreiller et le serra contre lui.

— Je suis grillé auprès de toutes les nobles qui étaient là. Mort. Fini. Si je deviens pas assez fort pour qu’on oublie ça, je suis juste le type ivre au fruit sacré.

Le rire s’éteignit un peu trop vite.

Je le sentis.

Juno aussi.

Tino regardait le ressort tombé dans la chaussure.

— Et depuis ? demandai-je plus doucement. Elle t’ignore ?

Il haussa les épaules.

— Je sais pas si elle m’ignore ou si elle me hait.

— C’est pas pareil.

— Avec les princesses, si.

Il avala sa salive.

— Elle a ce regard. Froid, mais pas vide. Le genre qui te coupe en deux sans bouger. Comme si elle scannait jusqu’à l’endroit où tu caches ta honte.

Juno pencha la tête.

— Mépris noble ?

— Non. Pire. Elle sait.

— Quoi ? demandai-je.

Tino serra l’oreiller.

— Que je suis pas à la hauteur.

Le Verssant Croi changea de respiration.

Une onde douce traversa le plancher. L’une des racines murales rétracta ses filaments. Une spore bleue vira au violet, puis revint lentement à sa couleur.

La chambre avait senti la fissure.

Malgré les insultes, malgré les oreillers, malgré les vannes, quelque chose était ouvert en Tino.

Et ça n’avait pas besoin de l’être davantage.

Alors je fis la seule chose raisonnable.

— D’accord. C’est devenu beaucoup trop intense. Vous êtes sûrs que vous n’êtes pas tous les deux un peu amoureux d’elle ? Ou l’un de l’autre ? J’ai perdu le fil.

Juno bascula en arrière avec un soupir.

— On est passés de “je donne un fruit bourré” à “elle lit mon essence”, puis à Syd qui accuse tout le monde d’être amoureux. Belle progression.

Tino pointa un doigt vers moi.

— Toi, retourne parler à ta sphère avant que je te la fasse avaler.

— Tu parles beaucoup de choses à mettre dans les gens depuis tout à l’heure, remarqua Juno.

Je levai la main.

— Noté.

Tino attrapa deux coussins.

— Je vais vous tuer.

— Après le dîner, rappela Juno.

— Pendant, si nécessaire.

Le premier coussin partit.

Puis le deuxième.

La chambre explosa de bruit.

Quelques minutes plus tard, nous étions à moitié morts de rire, à moitié étouffés sous les couvertures, quand trois coups nets frappèrent la porte.

TOC.

TOC.

TOC.

La chambre s’éteignit juste assez pour que le silence s’installe.

Les spores cessèrent de pulser.

Le Farange suspendit son souffle.

Tino murmura :

— Surveillant.

Une voix étouffée franchit la cloison.

— Alvéole 7. Vos éclats dérangent le secteur. Intervention signalée. Veuillez réduire l’activité sonore. Et un peu de sérieux. On vous entend jusqu’en bas. Des invités de rang ce soir. Préparez-vous.

Silence.

Nous répondîmes d’une seule voix :

— Oui, désolé.

La présence derrière la porte s’éloigna.

Juno se leva avec une dignité scandaleuse.

— Messieurs, je vous laisse à vos tragédies hormonales.

Il attrapa sa veste, lissa une pliure imaginaire et s’inclina.

— J’ai rendez-vous avec Dame Jizabel Val’Nyr. Elle seule peut comprendre mes souffrances de surdoué incompris.

— Embrasse-la pour moi, vieux, lança Tino.

— Tu plaisantes. Elle le saurait, et tu mourrais à distance.

Juno ouvrit la porte.

Un souffle froid entra.

Puis un discret pshhhhh.

L’odeur suivit.

Algue putréfiée.

Œuf éternel.

Champignon suicidaire.

Tino porta les deux mains à son nez.

— Par le Noyau… Il a lâché le Kraken.

Je reculai contre mon bureau.

— C’est inhumain.

— C’est éducatif, dit Juno depuis le seuil. Et mes vêtements sont en fibre spéciale anti-odeur. Tenez, en voilà une autre.

Pshhhhh.

— Bonne fin de journée, les pecnos.

Il referma la porte.

Tino hurla dans sa couverture.

— L’immonde stellaire ! Il en a lâché une deuxième !

Je m’écroulai sur mon lit, main sur le nez, riant malgré l’asphyxie.

Le Farange pulsa bizarrement, comme s’il hésitait entre rire et mourir avec nous.

Puis, à travers le mur, un bruit lointain nous coupa.

Pas un cri.

Pas une porte.

Un roulement.

Des roues de fer sur de la pierre ancienne.

Un pas sourd, régulier, qui n’était pas celui d’un cheval.

Tino releva la tête.

— Tu entends ?

Je me redressai.

Au loin, derrière les vitres de l’escalier, quelque chose avançait vers le Manoir.

— Des Épronsd-ardi, murmurai-je.

Le roulement revint.

Plus net.

Plus lourd.

La calèche.

Pas encore devant le perron.

Pas encore dans le cercle des lanternes.

Mais assez proche pour que le Verssant Croi le sente.

Les spores se rétractèrent.

Le sol vibra.

L’air prit cette densité étrange des instants qui ne savent pas encore qu’ils vont devenir importants.

Tino abandonna sa couverture.

— Bon. Pas le tout, mais je dois aider en cuisine pour ce soir.

Je refermai enfin la malle de Juno.

Le bois et le fer claquèrent doucement.

— Et moi, j’ai cours avec Volgard.

Tino grimaça en se levant.

— Fais pas de bêtises.

Je le regardai.

La malle était à côté de moi.

Sous son couvercle, la sphère attendait.

— Trop tard.

Il sourit malgré lui.

— Ouais. Mauvaise formulation.

Nous quittâmes la chambre peu après, moi en premier, Tino derrière, encore occupé à réajuster sa chemise et son orgueil.

Dans le couloir, le Manoir respirait plus bas.

La calèche roulait toujours au loin.

Et le Verssant Croi, derrière nous, retint son souffle.

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