Épilogue

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Jeanne dormait depuis plusieurs heures déjà, lorsqu’un pressentiment – une alarme mentale, un éclair foudroyant – l’arracha aux bras de Morphée…

Troublée sans en connaître la raison, elle se redressa sur son matelas, puis observa son environnement direct : une pièce sous comble minuscule, qu’elle louait au mois pour rien – tout ça dans le but d’éviter de loger chez sa grand-mère, dans sa chambre d’adolescente, quand elle ne chassait pas…

Aucune ombre suspecte.

Son estomac se noua. À cause d’un vieux réflexe, elle n’avait pas abaissé le store de l’unique velux ; l’éclairage public rendait chaque recoin visible, quoiqu’un peu sombre… S’il y avait eu une anomalie, Jeanne l’aurait aussitôt détectée. Son instinct, néanmoins, ne s’apaisait pas.

Le danger… Il planait là, autour d’elle – son nez le humait dans l’air et son cerveau ne parvenait pas à se convaincre d’une potentielle illusion, du résultat d’un cauchemar ou autre.

Une part d’elle, oui, se montrait formelle. Elle n’était pas en sécurité.

À l’affût, la jeune femme se concentra sur chacun de ses sens tout en se décalant légèrement vers la gauche – juste assez, en vérité, pour se saisir, si besoin en était, du manche de son plus long couteau, qui dépassait un peu sous son matelas…

Les secondes s’écoulèrent avec lenteur, anxiogènes, quand, enfin ! elle perçut une chose.

Le son d’une respiration ; à peine une inspiration faible, presque inaudible… Et celle-ci provenait du plafond.

Quelqu’un – Jeanne avait une désagréable idée de son identité – se tenait au-dessus d’elle… Accroché aux poutres de la vieille charpente rongée par les termites.

Son instinct de survie prit les devants avant que son corps n’ait l’occasion d’enregistrer l’information : malgré son besoin montant – et mortel, à ne pas en douter – de vérifier le caractère réel de l’indésirable présence, elle ne releva pas la tête. Non… À la place, ses épaules se haussèrent, comme si son étrange réveil se voyait classé dans la catégorie « dossiers clos ». Ensuite, avec des gestes habiles et rapides, Jeanne se pencha sur le côté, agrippa son arme, puis se retourna et fendit l’espace.

Une masse lui tomba dessus de tout son poids – son souffle se coupa sous l’impact. Pas le temps de réagir ! Déjà, une poigne ferme et solide obligeait son bras à reposer sur l’oreiller, l’entravant ; sa prise sur sa lame se desserra en conséquence.

… Merde !

— Fils de…

Un sifflement – admiratif ? Sérieusement ? – l’interrompit. Elle arbora une mine outrée et cacha le vent de panique en train de se lever en elle.

— Tu es rapide, mon chaton. Mais pas assez…

Les dents de Jeanne grincèrent. Le sourire de l’Éternel, beaucoup trop proche, grimpait jusqu’à ses oreilles. Connard…

— Qu’est-ce qui m’a trahi ? eut le culot de demander celui-ci, sans bouger de sa position.

Furieuse, elle envisagea de ne pas lui répondre ou de lui cracher au visage. Renonça après une courte réflexion… Il la provoquerait davantage.

— Réveillée par mon intuition, postillonna-t-elle avec dédain. Et tu as respiré fort, bouffon !

Un ricanement effleura ses tympans.

— Jolie ouïe… Tu permets ?

Habile, l’Éternel récupéra son moyen de défense – Jeanne eut beau contracter son poing au maximum, impossible de l’en empêcher ! Son sang se glaça. De toutes leurs rencontres, c’était la première fois où elle finissait désarmée… Sa peur s’accentua, rampant sous sa peau tel un serpent venimeux.

Elle continua de la masquer dans une fanfaronnade :

— À mon tour de poser une question ! Comment as-tu su où me trouver ? Je n’ai révélé cette adresse à personne.

— Ne sois pas stupide, répliqua-t-il. Je chassais bien avant ta naissance…

Un point pour lui.

— Tu as regretté de t’être enfui et de ne pas m’avoir réglé mon compte ?

Putain ! Était-ce un soupçon de désappointement, là, dans ses pupilles de salaud à la belle gueule ? Probablement pas, non… Quel humain insignifiant serait capable de surprendre ce foutu monstre, surtout après tant d’années d’existence ? Elle s’accordait trop d’importance.

Narquois, il la rabroua :

— Tu en es à ta deuxième question.

— Il y a une limite ? J’ignorais qu’on en avait étab…

— Tu ne te démontes jamais, on dirait !

Le reproche – prononcé sur un ton amusé, l’Éternel se moquait d’elle ! – fronça ses sourcils.

— Je n’arrive pas à savoir si tu es aussi courageuse que tes manières le soulignent ou si tu es juste inconsciente, voire idiote.

— Mystère…, lança-t-elle.

Si le face palm était une expression, ce serait indubitablement celle affichée par son adversaire ! Jeanne se glorifia de réussir à l’agacer malgré sa mauvaise posture.

Soudain, il lui déclara :

— Je vais te lâcher.

Son ton, neutre, aurait été identique s’il avait évoqué la météo, et elle le contempla sans y croire, comme si des cornes lui avaient poussé sur le crâne. En silence, elle le défia même de se répéter.

— Si tu tentes un acte débile quand je t’aurai rendu ta liberté, je me montrerai moins tendre. Toi et les tiens êtes plutôt sensibles aux os brisés, non ?

— … Je n’arrive pas à savoir si tu es aussi dangereux que tes mots le soulignent ou si tu es juste un beau parleur, voire inoffensif.

Si le sarcasme arracha un rictus à l’Éternel, il ne s’y attarda pas.

— J’ai ta parole, mon chaton ?

Jeanne se tut, cherchant en lui une preuve de sa duplicité. Car c’était un piège… n’est-ce pas ? Merde ! Il y avait obligatoirement un détail qui lui échappait. L’enfoiré avait beau l’avoir épargnée à deux reprises, pas moyen d’avoir foi en sa pseudo clémence : sa maudite race ne donnait pas dans la pitié – lui se révélait plus dérangé, c’est tout…

— Chaton ? insista-t-il, plus âpre.

Elle souffla :

— O.K.

Autant accepter la proposition et aviser ; il n’y avait pas d’autres options qui s’offraient à elle… Elle découvrirait bien assez vite ce qu’il en était de sa « gentillesse » !

Avec une lenteur calculée accompagnée de gestes prédateurs, l’Éternel décolla son buste du sien : il recula sans la quitter du regard, patienta quatre ou cinq secondes de plus avant d’enlever sa sale patte de son poignet. Jeanne s’interdit de le masser.

— Pas trop tôt, trou de cul, pesta-t-elle. Tu appréciais la position, hein…

— Ne prends ni tes rêves pour la réalité ni ton cas pour une généralité.

Un rictus médisant s’afficha sur son visage.

— Bien sûr… Allez, accouche maintenant ! C’est quoi, le topo ? Tu es là afin de m’effrayer et d’en finir avec moi, à l’instar de l’une de tes satanées victimes ? Tu veux me signifier être le meilleur chasseur, peut-être ? Attends, non… Je dois deviner un message hyper profond derrière ton attitude… Du style : « Tu ne peux pas te cacher de moi. Je reviendrai au gré de mes envies et tu ne sauras pas prévoir le moment où je te volerai ton âme ou t’éliminerai » ?

— Très amusant… Je suis venu discuter.

Jeanne manqua s’étouffer :

—… En me tombant dessus ?

— C’est toi qui as lancé les hostilités : tu brandissais un couteau.

— Pas à tort… Il y avait – il y a toujours, bordel ! – un monstre dans ma chambre.

— Pas sous ton lit, la provoqua-t-il.

— Très spirituel.

Arrogant, l’Éternel lui sourit. Puis, d’une désinvolture agaçante, il enchaîna :

— Sinon… tu possèdes des armes différentes ? Pas que cela m’intéresse outre mesure, mais tes cure-dents deviennent redondants.

Jeanne se redressa enfin en position assise. Un mouvement la rapprochant – hélas ! – de lui.

— J’avais un « cure-dents » à chacune de nos rencontres… et j’ai survécu à toutes.

— Pas grâce à eux ! ricana-t-il. Ne joue pas à l’ignorante… Tu es restée en vie par ma seule volonté, tu en as parfaitement conscience. L’idée te ronge, je parie.

Le fumier !

Les dents de Jeanne mordillèrent sa lèvre inférieure… De quelle façon répliquer ? Par la provocation, comme son tempérament l’y poussait ? Ou par une certaine forme d’honnêteté, avec l’espoir de le désarçonner ? Si chaque solution avait ses avantages, sa curiosité lui fit choisir la deuxième option.

— Pourquoi cette « volonté » ? J’ai compris ton amusement à m’humilier quand j’étais adolescente… mais je ne suis pas sûre d’avoir capté tes raisons, la dernière fois.

Son interlocuteur perdit de sa superbe ; s’il ne s’agissait pas d’un rêve, il s’autorisa même à soupirer devant elle !

— Voilà… C’est de ceci dont je souhaite discuter.

— Oh.

Étonnée – par la réponse ? par sa sincérité manifeste ? –, Jeanne ne parvint pas à prononcer plus de mots.

— M’as-tu réellement proposé ton âme ? lui demanda l’Éternel de but en blanc. Étais-tu prête à me la céder ?

— Et toi, troufion ? M’as-tu réellement dit « non » ?

Sa réplique, impulsive, l’énerva – elle le vit. Ne s’expliquait-il plus les réactions nerveuses, à force d’entériner toute émotion ?

— Si tu réponds à mes questions par d’autres, nous ne sommes pas sortis de l’auberge, mon chaton !

— … Jeanne.

Une grimace déforma ses traits. Merde ! Soufflée par son réflexe, Jeanne faillit manquer le léger recul de son adversaire.

Elle inspira.

— Quitte à m’imposer une conversation, je préfère te voir utiliser mon prénom au lieu de ce surnom ridicule.

Il acquiesça – conciliant ? ou trompeur ? – et elle attendit qu’il se présente à son tour. En vain.

— Je te préviens…, le menaça-t-elle, je ne me montrerai pas coopérative avant d’avoir obtenu ton nom.

— Personne ne l’a plus jamais employé depuis ma mère, gronda l’Éternel après trois ou quatre secondes passées à la dévisager. Rassure-moi, Jeanne… Tu es au courant que, si je le désirais, je pourrais t’arracher la vérité, là, tout de suite ?

— Oui ! Alors ?

Ses yeux roulèrent au ciel.

— Eh, claironna-t-elle, c’est toi qui t’es vanté d’être venu « pour parler » !

— Aubin… C’est Aubin !

Le nez de la chasseuse se fronça. Aubin ?

— C’est…

— Un mauvais choix de la part de ma mère, la conséquence d’un cœur brisé. Et ne pas changer de sujet t’exposera à des répercussions lourdes et immédiates, tu es prévenue.

— Bien, bien ! Donc… Pourquoi m’as-tu dit « non », ce soir-là ?

Un grondement, sourd et agacé.

— Pourquoi serait-ce à moi de te répondre ? Je t’ai interrogée en premier lieu !

— Jolie mentalité, bouffon…, se gaussa aussitôt Jeanne. Digne d’une cour de maternelle.

Au fond, elle devait être suicidaire… Bordel ! Elle se tenait là, à côté de lui – sans arme, en plus –, et c’était à peine si elle écoutait sa peur. Parce qu’elle avait récemment pris conscience du peu de valeur accordée à sa propre vie ? Parce qu’une partie d’elle espérait mettre un terme aux agissements de cet enculé sans violence, au mépris du bon sens ? Peuh ! Comment le déterminer ?

Elle finit par lâcher :

— J’étais prête à te sacrifier mon âme, oui… Satisfait, Aubin ?

Il grinça des dents face à l’emploi de son prénom, mais n’exécuta pas sa menace.

— L’es-tu encore ? chuchota-t-il plutôt.

D’une œillade, Jeanne lui laissa entendre ne plus accepter d’ouvrir sa bouche – pas s’il ne jouait pas le jeu. Une pointe de satisfaction la gagna au moment où la langue de l’Éternel claqua contre son palais… Il n’était pas le seul capable de s’abaisser au niveau « cour de maternelle » !

— Ta proposition m’a déstabilisé, capitula-t-il, sifflant. J’avais besoin de réfléchir… Au calme. Et il n’y en a pas dans ton sillage, mon cha…

Jeanne, l’interrompit-elle, aigre.

Un rire amusé lui chatouilla les oreilles.

— J’aime mieux « mon chaton ».

Jeanne grommela.

— Quoi qu’il en soit, reprit l’Éternel, mon introspection est terminée, à présent.

Il voulut enchaîner – Jeanne le devina, aucune hésitation à ce propos n’était permise – ; cependant, il s’en empêcha. Un sourire sournois recourba ses lèvres. Oooh… Elle ne comptait pas l’autoriser à s’en tirer comme ça, non ! Le titiller s’apparentait à une douce revanche, en particulier vu la façon dont il l’avait arrachée à son sommeil.

— Du coup, salopard ? Ta conclusion ?

Tss… Être obligé de composer de nouveau avec les émotions propres aux tiens ne me tente pas. Cela me rebute, en toute honnêteté.

Bah tiens ! Elle ne l’aurait pas supputé.

— Cliché en approche, annonça-t-elle d’un timbre moqueur. J’en sais maintenant trop, et tu m’as retrouvée pour m’éliminer ! Ô drame… Il te serait préjudiciable de me voir partager mes connaissances – même si personne de sensé n’y accorderait du crédit ! – avec autrui. Allez, vends-moi du rêve… Je vais avoir droit aux excuses hypocrites et tout le tintouin ?

Un soupir, lourd, résonna entre les murs de sa chambre.

— Tu es si pénible ! C’est un talent naturel ou juste un privilège m’étant réservé ?

— Première option : ce serait te donner trop d’importance sinon… Bon. Je m’assieds sur ma réponse, j’imagine ?

— Oublie tes clichés, mon chaton. Être envahi par toutes sortes de sentiment me hérisse les poils par avance… mais le jeu en vaut la chandelle. Je pense.

Jeanne en demeura muette ; l’entièreté de son être se figea. Non… Pas moyen ! Elle avait mal entendu. Mal interprété ses propos !

— Si j’avais compris plus tôt comment te rendre silencieuse, je n’aurais pas autant attendu pour faire mon annonce, se gaussa-t-il.

Pour l’enfoncer davantage, à cause de sa réaction physique incontrôlée ? Ou dans l’espoir de dissimuler son propre malaise ? Parce que l’aveu – s’il était intègre – n’était pas anodin ? Au diable la vérité, au fond ! Ni l’une ni l’autre de ces possibilités ne l’empêcherait de reporter sa colère et le choc ressenti sur lui.

Jeanne tonna :

— Trêve de plaisanterie, tête de con ! Si c’est une farce…

— Cela n’en est pas une. Tu as ma parole.

Irrépressible, un rire jaune jaillit hors de sa gorge.

Folle, cet Éternel allait la rendre folle !

— Ah ouais ? Et pour quelle raison souhaiterais-tu recouvrer une nature plus humaine ? Tu t’es toujours complu dans ta monstruosité ! Tu t’en vantes, même.

Il captura son regard du sien.

— Pas toujours. Rappelle-toi mon histoire, comme une part de moi s’y est employée…

— … C’est une portion minuscule de ton existence, aujourd’hui ! Tu ne vas pas prétendre qu’elle t’importe ?

— J’ai pris une âme, avant de venir.

Un sursaut ébranla Jeanne. Elle pesta avec virulence – sa maîtrise disparaissait. Ce brusque changement de sujet était-il volontaire ? Merde ! Lui était-il si plaisant de manipuler ses émotions ? À quoi jouait-il, exactement ? Pourquoi ne cherchait-elle pas à récupérer son couteau, surtout ? Il lui fallait en finir, une fois pour toutes !

— Espèce de…

— J’aimerais qu’elle soit la dernière, trancha l’Éternel sur un ton plus véridique.

Sa mâchoire lui donna l’impression de se décrocher. Putain… Il avait l’air sincère, en plus… Elle déglutit.

Cet enculé n’était pas si bon acteur, n’est-ce pas ?

— Le choix te revient, mon chaton…, ajouta-t-il. Le mien est fait.

D’instinct, Jeanne l’agressa :

— J’accepte l’expérience, ou tu me voles mon âme !?

— En vérité, je n’ai pas décidé si je ne te harcèlerais pas plutôt jusqu’à ce que tu cèdes… Je t’en prie ! Ne me fais pas ces yeux-là. Il risque de se passer bien d’autres siècles avant de recevoir une proposition de ce genre. Et il sera alors sans doute réellement trop tard… Je ne la saisirai plus.

Ooh ! Tu aurais donc des envies de rédemption ?

Elle ricana :

— Tu espères que je vais gober ça, enfoiré ?

Un souffle, long.

— Ma mère le mérite, Jeanne.

La jeune femme en resta bouche bée – froide, directe, la réplique n’en demeurait pas moins vive !

— Je n’en dirai pas plus, tu es prévenue.

— …

Son mutisme poussa l’Éternel à poursuivre malgré tout :

— Observe le bon côté des choses. Si tu acceptes, tu n’auras plus besoin de me traquer pour ta vendetta ridicule : on sera en proximité forcée. Te supporter me deviendra vite beaucoup plus pénible que la mort – rapide, elle ! Tes parents seront vengés.

Heurtée, elle cracha avec menace :

— Évoque encore mes parents, trou de cul et jamais tu n’arriveras à obtenir mon accord !

Son adversaire leva les mains à hauteur de son buste, puis s’exclama :

— C’est sensible… Je note !

— Maintenant, tu la fermes.

Jeanne joua sur sa respiration afin de se calmer, étonnée d’être obéie. Enfin, elle demanda :

— Le mauvais côté ?

— Pardon ? chercha à comprendre l’Éternel.

— Tu as parlé du positif, troufion ! Au tour du négatif.

— … On serait en proximité forcée, mon chaton.

Elle déglutit… Chierie ! Était-ce l’envie de tenter le coup qu’elle sentait monter en elle ?

Ses lèvres se pincèrent. Une partie d’elle croyait-elle vraiment ce connard ? Pire, espérait-elle rendre le monde plus sûr, en l’empêchant de faire de nouvelles victimes le temps d’une vie mortelle ? Ou son existence de chasseuse lui avait-elle cramé le cerveau ?

Ah ! Sa grand-mère lui fournirait la réponse d’une traite et sans une once d’hésitation…

— Tu y réfléchis, constata l’Éternel.

— Ta gueule.

Tss

Son aïeule la tuerait, si elle apprenait un jour la nature de ses pensées actuelles, de ses doutes impies ! Si elle la soupçonnait même d’accorder du crédit à cet assassin… Brr. Quelle impulsion l’y poussait, au fond… ? Pour quelle obscure raison l’idée de se coltiner un Éternel à vie – en particulier celui-là – ne la dérangeait-elle pas outre mesure, si ça sauvait des gens ?

Pas moyen de le trouver sympathique ou attendrissant, non ! Qui voudrait d’ailleurs d’une relation aussi malsaine ? Si son cerveau n’était pas cramé, il était tout a minima tordu…

L’Éternel se racla la gorge.

— Sache-le… L’entièreté de ton existence – si je peux le formuler ainsi –, pour moi, sera consacrée à la recherche d’une solution plus permanente à ma faim en attendant le jour où… nous serons délivrés l’un de l’autre.

— Comme si je comptais te laisser le choix !

— … Cela signifie-t-il que tu acceptes ?

Jeanne se tut.

— Il va bien falloir me répondre, à un moment.

— Un peu de patience, c’est trop te demander !? Tu es si âgé… M’accorder quelques secondes ne va pas te tuer.

Il eut le toupet de lui sourire ! Elle lui adressa une moue assassine – n’empêche, il n’avait pas tort : sa décision semblait prise.

Jeanne inspira.

— O.K, déclara-t-elle d’une traite.

— O.K. ?

Le nez de l’Éternel se fronça.

— C’est tout ? Pas de protestation supplémentaire ?

— Si tu aspires à me voir changer d’avis, continue !

Cette fois, il eut le bon ton de se taire… Après avoir ravalé sa rancœur, Jeanne s’enquit :

— Comment on procède ?

Un éclat ressemblant à s’y méprendre à une pointe d’admiration passa dans son regard magnétique. Réalité ? Émotion simulée ? Elle lui avait dit oui… Il n’irait pas jusqu’à feindre de la juger courageuse, si ?

— Tu n’as rien à faire, ronronna-t-il presque, déterminé à ne lui offrir aucun accès à son état d’esprit. Je vais simplement me servir… et on découvrira très vite si ma mère était un cas à part ou non ! C’est excitant, tu n’es pas d’accord ?

Elle déglutit – le salopard ! –, mais ne recula pas.

— Vas-y, ordonna-t-elle. Qu’on en finisse.

Un signe de tête de l’Éternel, qui rapprochait déjà son buste du sien…, puis Jeanne adressa une excuse silencieuse à l’intention de sa grand-mère au cas où elle commettait sa pire erreur.

Ses paupières papillonnèrent. Que… ?

Putain… Elle sentait si étrange…

Avait-elle eu un malaise ?

— J’ai tant d’effet sur toi, mon chaton ?

Le corps de Jeanne tressaillit. Cette voix… Au même instant, sa conscience remarqua la présence d’un bras, pressé contre elle et passé dans son dos pour la retenir. Elle déglutit.

Oh, merde.

— … Connard, souffla-t-elle tandis que ses souvenirs se manifestaient.

Vivante, elle était vivante. Bel et bien vivante…

D’une poigne ferme, Jeanne repoussa la sale patte de l’Éternel. Le choc, alors, l’envahit.

Était-ce des fichues larmes, là, au coin de ses yeux ? De l’émotion, au cœur de l’abysse de ses pupilles ?

Bordel… Il avait l’air plus fébrile qu’elle !

— J’hallucine.

— Si tu as l’impression de voir un ange, navré : j’ai pris ta mémoire en plus d’une part de ton âme.

Le timbre de l’Éternel se révélait différent, elle le constatait. Plus troublé… Plus chevrotant…

Wow !

Son expression, elle, se voulait toujours arrogante ; cependant, elle n’était rien sinon un masque – cette évidence s’imposait et il ne pouvait pas la lui cacher ! Son âme agissait sur lui.

— Ça a marché ? vérifia-t-elle malgré tout.

— Il faut croire… Félicitations, mon chaton. Te voilà maintenant liée à moi jusqu’à ce que ta mort nous sépare !

Un silence.

— … Merci, ajouta-t-il sur un ton bas.

Jeanne opina – de quelle autre manière réagir, en particulier face à sa sincérité, manifeste ? Ensuite, elle s’accorda le temps de recouvrer ses esprits.

Vivante, elle était vivante. Son suicide – enfin, ce qui s’y était apparenté dans les limbes de son cerveau – n’en avait pas été un, au final. Et elle s’estimait à peine changée… À peine, oui. Sauf au niveau de… sa colère ? Celle-ci avait évolué ; elle s’en trouvait comme amoindrie… encore là, mais supportable.

Sa langue passa entre ses lèvres sèches.

L’assassin de ses parents ne causerait plus de mal autour de lui… Quelque part, elle avait réussi.

Réussi…

Les battements du cœur de Jeanne s’intensifièrent. Désormais, lui et elle devraient apprendre à coexister. À coexister avec les conséquences de son choix. Non, leur choix. Et peut-être…

… Peut-être parviendraient-ils à s’entendre, dans un avenir plus ou moins proche, si chacun y mettait du sien ?

Elle comptait quoi qu’il en soit bien l’obliger à tenir sa promesse ! Et à traquer ses pairs à ses côtés, tiens.

Jeanne détailla sa moitié d’âme, songea à la façon d’annoncer son coup de folie à sa grand-mère en plus de cogiter à toutes les répercussions de celui-ci…

Bientôt, une expression sadique naquit sur son visage.

— Tu aimes le café ? demanda-t-elle.

L’Éternel la dévisagea avec consternation.

— … Je te demande pardon ?

— Je voudrais te présenter quelqu’un. Si je ne me trompe pas, tu es censé me laisser accomplir ma vengeance, non ?

— En effet…

— En causant la mort de mon père, Aubin, tu as aussi causé celle d’un fils.

Jeanne inspira.

— Sa mère a donc voix au chapitre, concernant le sort que je… que nous te réservons.

Au bout de plusieurs et longues secondes, son interlocuteur agréa. Remords et acceptation passèrent sur ses traits ; pourtant, il s’échina à lui dissimuler cet état de fait.

Il n’était pas prêt, refusait se dévêtir de sa carapace…

Qu’importe. Elle avait dorénavant toute une existence devant elle afin de l’y contraindre.

— Pitié…, se moqua-t-il d’un ton sonnant faux. Dis-moi que ta grand-mère ne te ressemble pas, est moins terrible…

En réponse, Jeanne lui adressa un nouveau sourire.



Si cette nouvelle vous a plu, sachez qu'elle constitue un crossover entre deux autres nouvelles publiées sur le site : La fleur aux souhaits et Les disparus.

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