Chapitre 3
« La véritable beauté se trouve dans la pudeur.
Celle qui s’expose perd sa lumière. »
Sainte Syltha
Cyrielle avait revêtu les vêtements aux couleurs vives typiques des Eshevans, laissant trop de peau à découvert. Les étoffes bruissaient à chacun de ses pas. Elle se sentait nue et tirait nerveusement sur son jupon. Ses gestes trahissaient son inconfort. Les habits n’en étaient pas la seule cause : pour la première fois, elle se rendait dans cette partie de la cité. Un rien pouvait mal tourner.
Le gouverneur comptait sur elle. Cyrielle devait faire son maximum pour le satisfaire et protéger la cité. Depuis l’enfance, elle s’entraînait à l’espionnage : une femme de l’Épure ne serait jamais soupçonnée. Elle savait obtenir des informations sans laisser de traces, se fondre dans n’importe quel rôle.
Aujourd’hui, elle était une Eshevan. Une marchande, peut‑être. Une conteuse ou une devineresse. Peu importait. Ce qui comptait, c’était ce que les autres croiraient. Se fondre parmi eux, telle une ombre.
Comme convenu, Kaël l’accompagnait. Un véritable déplaisir. Cyrielle préférait mener ses missions seule, sans interférences. Pourtant, son père lui faisait confiance, et le soldat était réputé pour son efficacité redoutable.
L’entrée du quartier était surveillée par trois individus affalés sur des fauteuils de fortune — mi‑gardes, mi‑guetteurs. Cyrielle sentit son cœur s’accélérer en passant devant eux. Mais ils ne dirent rien. Pas un mot. Pas un regard appuyé.
— Tu es tendue, murmura Kaël. Ils ne sont même pas capables de reconnaître l’un des leurs. Je suis déjà venu plusieurs fois voir des informateurs : il n’y a jamais eu de soucis. Et dans cette tenue, tu passes inaperçue. Alors n’oublie pas ta mission.
Elle serra les dents. De quoi je me mêle ? Je sais ce que j’ai à faire.
Lorsqu’ils débouchèrent sur l’artère principale, Cyrielle ouvrit grand les yeux. Une marée humaine s’étendait à perte de vue. Jamais elle n’avait vu pareille effervescence dans la cité. Les gens riaient, chantaient, dansaient, s’embrassaient. On aurait dit qu’ils avaient tous revêtu leurs plus beaux vêtements. Une explosion de couleurs, d’odeurs et de sons la submergea.
— Les Jours Ardents, dit Kaël à son oreille. Leur fête de la création. Tu l’ignorais ?
Elle s’éloigna de lui et de son sourire suffisant, agacée, mais percuta un homme à la mine sinistre. Il ne dit rien, se contenta de la fixer un instant avant de disparaître dans la foule. Elle jeta un regard à Kaël, qui la scrutait de haut, comme s’il attendait une réaction.
Non, elle ne le savait pas. Quelle imbécile. Ne pas être un minimum renseignée relevait d’une faute sérieuse. Pas que cette culture hérétique l’intéressât, mais pour le bien de sa mission et des suivantes, elle devrait en savoir davantage sur eux. Tout savoir sur ses ennemis était pourtant la base. Grossière erreur de débutante.
Le soldat passa devant elle, et Cyrielle le suivit tant bien que mal, bousculée par la foule. Elle ne savait plus où poser les yeux tant il y avait d’informations à absorber. Des étals bordaient la rue de part et d’autre, débordant de marchandises : nourriture, remèdes, tissus chatoyants, babioles, grigris en tout genre. L’odeur des épices lui monta au nez et réveilla son estomac.
Une femme surgit devant elle, les bras tendus. Dans sa main, un collier grossier aux perles colorées.
— La flamme créatrice ! Portez‑le sur vous et vous serez toujours protégée !
Cyrielle l’ignora sans un mot. Plus loin, un homme tenta d’attirer Kaël vers son échoppe à grands renforts de compliments, mais le soldat le repoussa sèchement.
Ils bifurquèrent enfin dans une ruelle plus calme. Le contraste était saisissant. Ici, pas de musique ni de couleurs. Juste des murs décrépits, des odeurs qu’elle ne préférait pas identifier, et des silhouettes recroquevillées dans l’ombre. Des mendiants, réunis en silence. Des enfants, la peau sur les os, engloutissaient à pleines mains des restes qu’ils avaient sans doute volés aux étals.
Cyrielle sentit son cœur se serrer. Elle n’avait jamais vu une telle misère concentrée en un seul endroit.
— L’informateur habite tout près, marmonna Kaël.
Enfin, ils arrivèrent à destination. Une rue sans issue, sinistre, jonchée de déchets. L’air était saturé d’une effluve d’eau stagnante, putride.
Kaël s’approcha du fond de l’impasse et frappa, non pas à une porte, mais contre le mur. Un pan de tissu crasseux faisait office d’entrée.
Un homme à l’allure décharnée apparut, les yeux cernés, les joues creusées.
— C’est pourquoi ?
Lorsqu’il posa son regard sur Kaël, son teint vira au gris. Il jeta des coups d’œil autour de lui.
— Vous pourriez prévenir. C’est pas prudent, ce que vous faites. Si jamais on vous reconnaît, je donne pas cher de ma peau.
— Si tu nous laisses dehors, ta peau le saura plus vite que prévu, répliqua Kaël, glacial.
L’homme hésita, puis s’écarta pour les laisser entrer. L’intérieur était à l’image de la rue : en désordre et malodorant. Des chiffons et des objets cassés traînaient au sol, et une lumière blafarde filtrait à travers une lucarne obstruée.
— Un verre ?
— Dis‑nous ce que tu sais sur l’attentat, dit Kaël d’une voix ferme.
— Quel attentat ?
Il détourna le regard, mais Cyrielle le vit tressaillir.
Kaël sortit un petit sac de pièces d’or et le jeta sur une table bancale. L’homme s’y précipita, les compta, en mordilla une. Satisfait, il revint vers eux.
— Ils font partie d’un groupe de résistants. Ils veulent retrouver la liberté de vivre selon leur culture et leurs croyances.
Il s’assit sur une chaise branlante, le regard fuyant.
— Enfin… comme si ça allait servir à quoi que ce soit, marmonna‑t‑il.
— Alors ? insista Cyrielle.
— C’est eux qui ont fait ça. Ils ont réussi à se procurer des matériaux pour fabriquer des explosifs. J’en sais pas plus ! jura‑t‑il en levant les mains.
— Tu as des noms ? demanda Kaël.
Un large sourire édenté se plaqua sur son visage. Il prit le sac de pièces, le soupesa.
— C’est cher, comme informations…
Cyrielle bondit. En un éclair, sa lame fut sous sa gorge.
— Ne joue pas avec nous, païen, si tu désires vivre un nouveau jour.
La nuit commençait à tomber lorsqu’ils ressortirent. Les rues, loin de se vider, semblaient encore plus bondées qu’à leur arrivée. Aux marchands s’ajoutaient désormais des conteurs, des jongleurs, des danseurs et d’autres artistes en tout genre. Une effervescence presque irréelle s’emparait de cette partie de la cité.
En arrivant sur une vaste place, la foule était si dense que Cyrielle perdit Kaël de vue. Elle tenta de le repérer, mais son attention fut détournée par l’annonce imminente d’un spectacle. Un homme, vêtu d’un veston rouge orangé et d’un pantalon bouffant violet qu’elle trouva particulièrement ridicule — sans parler des motifs étranges peints sur son visage — invitait les passants à s’approcher, juché sur une estrade improvisée.
Poussée par les corps pressés autour, elle se retrouva dans les premiers rangs.
— Au commencement, il y avait Olirys et Thalorîn. Deux étoiles, dont le rapprochement prit des millénaires.
Deux danseurs s’avancèrent : un homme et une femme, drapés de voiles jaunes qui ondulaient autour d’eux. Leurs bras étaient nus, leurs chevilles cerclées de rubans dorés.
— Puis, lorsqu’elles furent suffisamment proches… elles fusionnèrent.
Ils tournaient l’un autour de l’autre, se frôlaient, se cherchaient. Leurs gestes étaient souples, sensuels, trop intimes pour Cyrielle, qui détourna le regard. Pourtant, ses yeux revenaient, malgré elle.
— Réunis, leur chaleur et leur lumière furent si intenses… qu’elles explosèrent.
La danse s’accéléra, devint plus vive, plus brûlante. Et le couple se sépara.
Une autre femme s’avança, vêtue d’une robe rouge et noire, serrée au buste, bouffante en bas, des grelots argentés accrochés à ses chevilles et à sa jupe. Elle sortit deux torches et les alluma à coups de pierre.
— Et ainsi naquit Vesyria, la flamme originelle. Notre mère à tous.
La danseuse se mit à bouger, d’abord lentement. Ses bras ondulaient, et les flammes semblaient suivre ses gestes comme deux serpents dociles. Puis elle tourna sur elle-même, encore et encore, enfermée dans un cercle de feu.
— Elle dansa sans relâche, pour attiser sa flamme.
Elle saisit deux autres torches déjà enflammées et poursuivit sa danse. Cyrielle sentit son cœur battre plus fort, hypnotisée. La femme remuait avec une grâce surnaturelle, sans la moindre peur de l’élément qui menaçait de la brûler à chaque instant. Non. Les flammes dansaient avec elle. Elles ne faisaient plus qu’un. Une sorcière, pensa-t-elle aussitôt, autant dégoûtée que fascinée.
La danseuse de feu fit le tour du public, s’arrêtant parfois pour reprendre une danse plus douce, plus lascive. Lorsqu’elle s’immobilisa à hauteur de Cyrielle, leurs regards se croisèrent.
Le monde cessa de tourner.
Dans ses yeux ambrés brûlait une flamme dorée. Elle lui adressa un clin d’œil, puis s’élança de nouveau vers le centre de la place, enchaînant des acrobaties et des pas de danse de plus en plus puissants. Une chaleur soudaine envahit chaque fibre de Cyrielle. Un désir de la rejoindre, presque douloureux, irradiait dans chacun de ses membres, et elle dut se faire violence.
Les ongles de Cyrielle s’enfoncèrent dans ses paumes. Ses jambes refusaient de bouger. Elle ne pouvait pas rester ici. La magie des Eshevans corrompait les esprits. Exactement ce qui se passait. Sinon, elle ne sentirait pas cette ébullition dans ses veines, cette agréable sensation dans le creux de son ventre. Tout était inconvenant.
— Elle devint puissante. Et par sa danse, elle insuffla le vent.
La danseuse souffla sur ses torches : une immense flamme jaillit, illuminant les visages autour d’elle. Derrière elle, un autre danseur apparut, vêtu de voiles bleus et argentés.
— Le vent, Zarven, transporta les étincelles de Vesyria, les répandit, et ainsi naquit la terre.
Une seconde danseuse entra en scène. À chacun de ses pas, elle jetait de la terre autour d’elle — sur le sol, sur les danseurs, sur la foule elle-même.
— La terre, Kalvaris, engendra les montagnes. Et sous les flammes, le souffle du vent, la caresse de la terre, apparurent les mers et les rivières.
D’autres danseurs surgirent, encerclant la danseuse du feu. Leurs mouvements formaient une spirale vivante, une chorégraphie cosmique. Cyrielle restait figée, submergée par ce tourbillon de couleurs, de sons, de vie. Ce n’était qu’un spectacle. Rien de plus. Alors pourquoi son cœur battait‑il si vite ?
— Puis vinrent Felyra, la Danseuse des Ombres, déesse des mystères, des nuits et des secrets, protectrice des voyageurs, guide des âmes. Et Miraéa, la Tisseuse des Rêves, déesse de l’imagination et des visions, créatrice des légendes.
Deux silhouettes voilées apparurent, l’une drapée de noir et d’indigo, l’autre parée de voiles translucides constellés de lumière. Cyrielle ne pouvait détourner les yeux. Elle savait qu’elle le devrait. Si le gouverneur la voyait, elle serait fouettée sur‑le‑champ pour avoir absorbé ces images impures.
— On n’a rien à faire ici.
La voix de Kaël la frappa comme un seau d’eau glacée. Sa main s’était refermée sur son bras.
— Viens, souffla‑t‑il à son oreille. On pourrait croire que tu aimes ce que tu vois.

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