Virée du cauchemard

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Le jour J — L'opéra

Ma jambe n'arrêtait pas de tressauter depuis ce matin.

Un ange et un démon se battaient en duel dans mon esprit. Comment allais-je accueillir mes parents ? Devais-je leur gueuler dessus ? Leur pardonner ? Aller leur acheter des fleurs au fleuriste du coin pour les remercier ?...

Trop de questions sans réponse claire.

Felipe m'avait dit de rester égale à moi-même. Il est drôle, lui. Il ne s'est pas fait jeter de la maison à dix-huit ans — il ne peut pas savoir ce que je ressens en ce moment, après si longtemps.

Depuis ce fameux jour de mai venteux, je ne leur ai plus jamais adressé la parole. Eux n'ont pas cherché à me recontacter non plus. Enfin, jusqu'à aujourd'hui — rire jaune. Je ne les ai plus revus en vrai depuis, seulement par le biais de la presse, où mon père trônait souvent aux côtés de ma mère : "Investissement de la part de Monsieur De Rosa", "Un nouvel hôtel rénové pour le bien de la ville"... Toujours des éloges de riches.

Je ne sais vraiment pas comment Felipe fait pour vivre avec eux. Il a du courage, c'est tout ce que je peux dire.

Sans plus attendre, j'enfilai une de mes robes les plus présentables — ma garde-robe, essentiellement composée de tenues courtes, le métier oblige, n'offrait pas un grand choix. Je fis une croix sur le maquillage, au risque de me faire traiter de dévergondée. En temps normal, j'aurais fait exprès de provoquer. Mais je n'avais pas envie de mettre de l'huile sur le feu. Je voulais juste passer un bon moment avec mon frère, sans être parasitée par ces deux-là.

Enfin prête, je sortis et retrouvai Felipe qui m'attendait quelques mètres plus loin, une rose rouge à la main. Il me l'attacha dans les boucles dorées de mes cheveux, me fit une bise sur la main et m'accompagna jusqu'au taxi avec de grands gestes théâtraux.

— Madame, s'il vous plaît.

— T'es bête, imbécile, ris-je, un peu plus détendue malgré tout.

Le trajet se déroula agréablement. Pour une fois, j'avais fait l'effort d'avoir l'air d'avoir bonne mine, et personne ne me dévisagea. Le chauffeur me complimenta même sur mes "beaux yeux océans". Felipe, lui, était tout vêtu de bleu marine, couleur qui allait à merveille avec ses yeux — les mêmes que les miens. Nous nous ressemblons tellement qu'on pourrait nous prendre pour des jumeaux.

La tension remonta en moi à mesure que notre destination se rapprochait.

Depuis que Felipe me l'avait annoncé, je ne pouvais m'empêcher de me faire le film en boucle — un film qui se terminait toujours mal. Les parents s'étaient trompés. Felipe avait mal compris. Et ils me repoussaient hors de leur luxueux domicile en m'insultant de traînée, m'interdisant de poser mes sales pattes ici.

J'ai une tendance à extrapoler. Mais compte tenu de mon passé, on ne peut pas vraiment m'en vouloir.

Le chauffeur se gara devant la villa et m'aida à descendre en me tendant la main — une main tendue pour m'aider, pour une fois, et non pour m'immobiliser. Si vous voyez ce que je veux dire.

Felipe remarqua mon stress, sûrement palpable à des kilomètres, et m'accrocha à son bras. Ce geste seul me donna un sentiment de protection.

Il frappa à la porte. Une femme aux cheveux tirés et à la mine grise nous ouvrit.

C'était ma mère. Maria De Rosa. Elle avait pris un sacré coup de vieux depuis la dernière fois que je l'avais vue en vrai. Elle me toisa de haut en bas, me fit la bise sans un mot, et prit soin de me renifler discrètement — à la recherche d'une éventuelle trace de tabac, évidemment.

— Entrez, nous ordonna-t-elle, avec une amabilité proche de zéro.

La villa avait encore grandi depuis la dernière fois que j'y avais mis les pieds. La luxure s'accumule. Ça rend franchement l'endroit impersonnel — mais ai-je seulement le droit de critiquer, avec le taudis que j'habite ?

Mon père trônait dans son fauteuil, une pipe au coin des lèvres — parce que fumer, pour une femme, c'est indécent, mais pour un homme, c'est un signe de pouvoir — la presse entre les mains. Il daigna enfin lever les yeux, se leva, et me serra la main, non sans essuyer aussitôt la sienne contre sa veste de luxe.

— Graziella, dit-il simplement, le visage impassible.

Felipe me pressa légèrement le bras pour me communiquer que tout allait bien se passer. Ma mère vint se poster aux côtés de mon père, et tous deux m'observèrent comme une bête de foire.

— Alors, tu deviens quoi ? demanda mon père.

— Je pense que vous préférez ne pas savoir, répondis-je froidement.

Il n'en rajouta pas et sembla, tout autant que moi, fournir un effort colossal pour garder son sang-froid.

— Très bien. Si on allait à la voiture ? Maria finit de se préparer, je vais démarrer.

Il nous conduisit au sous-sol — plus grand, à lui seul, que l'intégralité de ma maison, ce qui me fit instantanément tiquer. Il ouvrit la portière et je pris garde à ne pas salir les tapis immaculés, semblant n'avoir jamais servi.

Je me sentais à l'étroit malgré l'espace. Je me calmai comme je pus, me répétant que ce n'était que le temps d'un trajet. Rien que du cinéma.

Ma mère finit par arriver après ce qui me sembla une éternité. Le père démarra. Le majordome leur souhaita un bon voyage et nous ouvrit la porte du garage.

Nous partîmes pour une heure de route vers l'opéra.

Durant le trajet, je restai muette comme une carpe. Felipe comblait le silence à lui seul, expliquant aux parents son projet d'ingénierie aéronautique. Eux semblaient fiers. Pour ma part, je commençai à étouffer et retirai le petit foulard qui couvrait mon cou. Ça me fit un bien immense.

Je vis mon père m'observer dans le rétroviseur. Je cherchai à en comprendre la raison, et tentai machinalement de remonter mon décolleté, qui laissait entrevoir très légèrement ce que le foulard dissimulait auparavant.

Il continua de regarder. Ses yeux gris s'assombrirent.

— Tu t'es blessée au cou, Graziella ? m'interrogea-t-il.

Je ne compris pas tout de suite. Je portai la main à mon cou.

Alors un flashback me ramena au lit, avec Léonard — un client qui avait un peu trop forcé sur le suçon qu'il trouvait excitant.

Merde.

Voyant que je restais silencieuse, toute la famille se retourna vers moi. Felipe me lança un regard à la fois implorant et compatissant.

— C'est un signe du péché, Carlos, dit ma mère.

La phrase brisa net l'ambiance pesante qui s'était installée dans l'habitacle.

Carlos — mon père — vira au rouge. Mais qu'avaient-ils à faire de ma vie ? Ils m'avaient jetée dehors, et je me débrouillais seule depuis. Ils n'avaient rien à dire. Je n't'étais plus rien pour eux.

— Espèce de sale petite... commença mon père.

J'étais prête à lui renvoyer son venin, mais la main de Felipe se posa sur mon bras.

Le père se ravisa.

— Mets ton foulard tout de suite, m'ordonna-t-il.

Je gardai le tissu sur mes genoux, incapable d'obéir.

— J'ai trop chaud. Il fait vingt-sept degrés.

— Tu n'as pourtant pas trop chaud pour faire tes cochonneries...

Ce fut la goutte qui fit déborder le vase.

— FAITES-MOI SORTIR TOUT DE SUITE DE CETTE PUTAIN DE BAGNOLE !

Felipe tremblait de tout son corps, ne sachant où se mettre. La portière était verrouillée. Ma mère m'insultait de tous les noms. Dans un mouvement incontrôlé, j'envoyai un coup de pied dans le siège conducteur.

C'est ainsi que je sus que c'était mes derniers instants de ma misérable vie.

Mon père perdit le contrôle du véhicule.

Ce fut immédiatement le chaos.

La voiture dévia sur le côté en soubresauts, projetant mon corps dans tous les sens. Du verre explosa à ma figure, les éclats s'enfoncèrent dans ma chair, et la ceinture me brûla la peau par frottement. Une main chercha à s'agripper à moi dans la violence du choc — celle de mon frère, je le sus instinctivement.

Puis la voiture s'écrasa contre ma portière.

Un coup violent à la tête. Mon sang éclaboussa l'habitacle, rouge vif, m'aveuglant entièrement. Un craquement effrayant résonna au creux de mes oreilles bourdonnantes — mon crâne.

Le sang coula à flots. Felipe semblait inconscient à mes côtés.

Tout mon corps s'ankylosait. La douleur était intenable. Je ne sais par quel effort surhumain je parvins à garder les yeux à demi ouverts. Des sirènes multicolores inondèrent l'espace. Des mains s'accrochèrent à moi, me soulevèrent. Chaque contact était un coup de couteau. Chaque respiration me brûlait la cage thoracique.

Pourquoi s'acharnaient-ils ? C'était fini.

— Heure du décès... 18h37. C'est terminé. Recouvrez-la.

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