Chapitre 1 — Rubis

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Smok ? palais ? Déclin Doré ?

Je me réveille sur un sol frais.

Pas froid. Frais.

Le sol est dur, métallique.

Autour de moi, une lumière jaune agresse mes rétines à peine entrouvertes.

Des bruits de fond sourds émanent de part et d’autre… Et des chuchotements.

Je lève le museau, les yeux à demi-fermés.

Les formes m’apparaissent floues et sombres.

Ma tête tourne encore, je suis désorientée…

Je sens mes griffes se refermer et crisser sur la matière de fer, sous mes pattes.

— Ma précieuse reine, est-ce la dragonne que vous cherchez ?

L’odeur de la jungle a disparu. Évaporée. Remplacée par une odeur vide.

Je commence enfin à distinguer les formes, une se démarque.

Rouge.

Je cligne des yeux et secoue la tête.

*cligling*

Des bruits de chaînes.

C’est ce moment précis qui me fait comprendre que je suis entravée. Prisonnière.

Un collier de fer m’enserre le cou et musèle ma gueule. Je ne peux l’ouvrir qu’un peu, pas assez pour montrer une dent ou sortir ma langue.

La forme rouge se précise et, peu à peu, je vois une grosse dragonne m’étudier.

Elle me tourne autour, m’observe, se fige, me dévisage… et réitère.

Malgré moi, j’instaure un contact visuel avec elle…

J’en frémit.

Dans son regard se mélangent méchanceté et arrogance.

Cruauté et dédain.

Orgueil et malveillance.

Petit à petit, l’horreur me saisit lorsque je comprends qu’elle est comme moi.

Une Luméciole.

— Ouvre les ailes, crache la grosse femelle en approchant son énorme corps de moi.

Elle est imposante.

Plus que l’Angel à ses côtés.

Plus étrange encore. Des cornes sortent de son front… nous n’en avons pas… Hormis ce détail, tous les attributs communs de notre espèce, la wyverne me fixe avec une sorte de dégoût…

“Nous sommes pareils !” ai-je envie de crier, bien que mes chaînes ne m’en empêchent…

Ne me voyant pas coopérer, elle se tourne vers l’Angel.

— Je veux voir la marque sous ses ailes ! ordonne-t-elle.

À mes yeux, sa demande sonne comme un caprice d’enfant. Cependant, le dragon crème obéit et m’attaque d’un coup de griffes sur les flancs gauche.

— Ahhh ! crié-je malgré mon bâillon.

Par réflexe, j'ouvre les ailes, mais mes liens me retiennent et je tombe sur le ventre.

*Paf*

Mon menton claque sur le plancher d’or.

Oui, c’est bien de l’or. Au sol, aux murs, au plafond.

C’est ce qui m'a aveuglé à mon réveil.

— Lève-la ! grogne la dragonne rouge en se plaçant à ma gauche.

Pas besoin d’en dire plus, je comprends instantanément… et obéis…

À nouveau, j’ouvre l’aile et dévoile mes côtes gauches.

Pendant quelques instants, je me demande ce qui pourrait l’intéresser à ce point pour enlever un dragon. Parce que oui, j’ai forcément été enlevée !

Je chassais et… un dragon m'a attaqué et a enseveli mon museau sous des feuilles de Sommeil-nifère. Ça expliquerait pourquoi je ne me souviens de rien.

— Ma sublime reine, ce tatouage…souffle l’Angel.

Je remarque qu’il s’est glissé près de la Luméciole qu’il appelle “reine” et regarde…ma tache de naissance…

— C’est une marque familiale, triple andouille ! gronde la femelle en abattant sa patte sur la truffe du malheureux.

— Excusez-moi, ma vénérable reine… bredouille le dragon avant de s’incliner.

Je n’ai pas les mots pour exprimer mon incrédulité face à l’absurdité de cette situation. Ridicule.

« Déjà, quiconque se prononce reine ici est, d’ores et déjà, dérangé… surtout si c’est une Luméciole ! Enfin, même si les Lumécioles règnent sur notre monde depuis des siècles. »

Ouais, ces dernières lunes, c’est la Reine Rubis qui dirige le royaume, auto-proclamée dirigeante après avoir transformé la succession en chaos sanglant (légal, bien sûr).

Et elle a l’étrange manie d’enlever et persécuter des dragons. Certains sont relâchés. D’autres tués… On ne sait pas ce qu'il advient des derniers.

Je crois que la plupart des kidnappés sont des Lumécioles…

Ironique puisque la reine en est une ! Il paraît qu’elle a des écailles aussi rouges que le sang de ses victimes ! D’où son nom…

« Ouais, une couleur bien voyante comme…

Par la lune de sang ! Je suis d’une débilité sans bornes ! »

Je lève les yeux vers la wyverne rouge, en pleine discussion avec l’Angel…

Comment ne l’ai-je pas compris avant ?

« C’est la Reine Rubis »

Comme si elle m'avait entendu, la Luméciole s’interrompt et pose son regard sur moi. Ses yeux dorés me font frissonner… j’ai les mêmes.

Pas étonnant, les Lumécioles ont souvent les yeux jaunes… mais pas dorés. Pas d’une nuance assez luisante pour vous faire frémir…

La grosse reine agite ses antennes…n’a-t-elle pas parlé d’une “marque familiale” ?

— Détachez-là !

L’ordre, sec, résonne dans la pièce.

L’Angel ne se fait pas prier et il sort des clés d’une sacoche, sous l’une de ses ailes.

Une ombre bouge dans mon angle de vision. Non, plusieurs.

Il faut peu de temps pour que d’autres dragons rejoignent l’Angel.

Ils sont plusieurs : Tormentas, Félichats et même deux ou trois Lumécioles.

Ma vision est obscurcie par ces dragons desserrant mes chaînes.

*Clibling*

Elles tombent à terre dans un bruit strident.

La reine Rubis ne me quitte pas du regard, ses yeux dorés suivant le moindre de mes gestes.

— Quel est.. ton nom… ? maugré-t-elle à contrecœur.

Comme si connaître mon nom pouvait lui être répugnant.

— Améthyste, soufflé-je en la fusillant du regard avant d’incliner la tête.

Cette dragonne ne m’inspire rien de bon.

La reine grimace, nous tourne le dos et se rend à son trône d’or, quelques marches devant.

Les autres dragons (la cour de cette wyverne) ne me lâchent pas d’une écaille.

— Emmenez-là dans l’une des chambres ! ordonne la reine.

Elle lève les ailes, comme pour imposer plus de menace dans son ton et… c’est là que je la vois. Sa tache de naissance, pareille à la mienne.

Sous l’aile gauche. Une lune traversée par un éclair.

Je frissonne, n’osant admettre la signification de cette coïncidence.

— Péridot, tu la surveilleras ! siffle Rubis.

Une Luméciole, à ma gauche, s’incline. Ses écailles sont d’un vert pomme pâle, semblable à mon frère Jade.

Juste après, Péridot tourne les pattes et s’en va, sans m’attendre. Je m’empresse de le suivre.

— — —

Nous marchons silencieusement un moment.

Je scrute le peu que j’aperçois de Péridot.

Sa queue est abîmée, il a une antenne en moins et l’une de ses ailes est trouée. Un joli (et horrible) trou béant, comme si on l’avait fondue.

Le dragon pousse une porte et me laisse entrer.

Désormais, nous sommes dans ce qui est maintenant ma chambre.

La pièce est petite, mais agréable à voir. Un petit lit en Feuille de Mousseline. Par une petite fenêtre, on aperçoit les hauts arbres de la Forêt Empoisonnée.

Second lieu de vie des Lumécioles, après la Jungle Proliférante.

MA jungle !

— Laissez-moi vous expliquer les règles, commence Péridot.

Je me tourne, découvrant enfin son visage et…

Je me fige net.

Les traits du mâle sont confus, non… fondus. Son museau tout entier est défiguré ! Des cicatrices voilent non seulement sa truffe mais aussi son cou, ses flancs… et j’en passe.

— Vous ne devez, sauf sur ordre de la Reine, quitter cette pièce, continue Péridot.

Il ne prête aucune attention à mon horreur.

— C’est elle qui vous a fait ça ? murmuré-je soudain.

— Comment ?

— La Reine !

Le visage du dragon s’assombrit.

— Et je suis sa fille, n’est-ce pas ? ajouté-je, sans m’attarder sur son malaise. Et vous ? Pourquoi continuez-vous de la servir ?

Péridot me fixe un moment.

Longtemps.

Clignant à peine des yeux…

Je doute finalement qu’il me réponde puis, lentement, il ouvre son aile… gauche.

Sur son flanc, même marque.

Identique à la mienne. Celle de Jade. Celle de Rubis.

— Vous êtes…

— Je suis ton grand-père, oui…

Mon monde s’effrite.

Quelques heures avant, je me croyais orpheline. Désormais, j’ai une mère tyrannique et même un grand-père ! (Un enchaînement de révélations affolant !)

Péridot me fixe, l’air plus vulnérable que jamais, et poursuit son discours.

— Première règle, tu ne dois PAS quitter cette chambre, lance-t-il, s’appuyant d’un regard noir. Tu dois TOUJOURS obéir à la Reine… si tu tiens à la vie, du moins.

Je l’écoute sans broncher, pensant à sa vie au palais.

Finalement, prétextant une urgence, le vieux dragon me laisse seule.

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