Chapitre 47 : Une amère trahison.
Point de vue de Kyle
De la douleur... Je ressentais de la douleur alors que je reprenais connaissance. Rien de bien nouveau. Cette odeur d'humidité, mélangée à une autre plus âcre qui emplissait mes narines, sans doute celle du sang et de sueur accumulés au fil des années, je l'avais déjà sentie. Lors de mon premier enlèvement, mais également lorsque les rôles étaient inversés, qu'un autre était attaché comme je l'étais à ce moment précis. Les bras menottés et enchaînés jusqu'au plafond, les pieds touchant à peine le sol, dans l'obscurité d'une pièce souterraine et insalubre.
Un bruit d'une porte qu'on ouvre se fit entendre. La lumière entrant dans la pièce et m'aveuglant, je clignai des yeux.
-Quel spectacle intéressant !
Je reconnaissais cette voix. Ce traître de Tetsuo... Je sentis la colère m'envahir.
-Toi, enchaîné, blessé... Impuissant... Ça doit te changer, dit-il en s'avançant vers moi.
Malgré mon état de faiblesse, je relevai la tête, affrontant son regard. Ne jamais se montrer faible. Ne jamais se laisser rabaisser. Ne jamais se laisser envahir par la peur. Garder le contrôle. En toute circonstance. Voilà ce que mon père m'avait appris.
-Qu'est-ce que tu veux exactement, Tetsuo ?
Un petit rire se fit entendre.
-C'est tout toi, ça. Droit au but ! Pas de temps à perdre !
Il se mit à marcher lentement autour de moi, suivant un cercle invisible. Son manège dura un petit moment. Il semblait réfléchir à la suite. Et ça commençait sérieusement à m'agacer. Mais pas question de lui montrer. Me désintéressant de lui et portant mon attention ailleurs, je vis que j'étais torse nu, mais surtout que ma blessure par balle avait été soignée, elle était pansée. Son but n'était donc pas de me voir mourir. Voilà qui était plutôt rassurant.
Tetsuo finit par se stopper devant moi.
-Ce que je veux est simple : ta place.
-Tu sais que c'est impossible.
Un autre rire mauvais transperça le silence.
-Ne m'en veux pas si je n'en suis pas si sûr !
-Tu ne fais rien dans les règles. À quoi t'attends-tu ? Tu aurais dû me provoquer en duel et tu le sais.
-Tu me connais depuis assez longtemps pour savoir que je suis aussi bon que toi, voire même meilleur, avec les armes à feu, mais pas avec une arme blanche. Ça, c'est ton domaine. Je n'ai jamais pris plaisir aux entraînements, contrairement à toi. Un combat m'aurait mené à la mort. Et je ne suis pas suicidaire, Kyle.
-Tu aurais au moins fait honneur à tes proches et à ta vie.
Il serra les poings sous la colère qui s'empara de lui suite à mes paroles.
-Honneur, vous n'avez que ce mot à la bouche ! dit-il avec mépris. Comme s'il s'agissait de la seule chose qui comptait. Ce n'est pourtant pas tout ce qui fait une existence !
-Tu ne penses même pas à ta famille... Comment ai-je pu me tromper autant sur toi ? demandai-je plus pour moi-même que pour lui.
Même si nous n'avions jamais été proches et que je l'avais invité à être mon témoin lors de mon mariage, seulement parce que les convenances dues à mon rang l'exigeaient, je connaissais Tetsuo depuis mon enfance. Nous avions tous deux étés formés pour travailler au sein de l'organisation durant la même période, car nous avions le même âge. Nous avions été entraînés par des personnes différentes, mais nous avions parfois combattus l'un contre l'autre lorsque nos maîtres l'exigeaient afin de nous améliorer. Et je ne pouvais le nier, Tetsuo ne m'avait jamais battu aux combats exigeant un sabre. En revanche, aux stands de tirs, il faisait aussi bien que moi, et même, pour être honnête, parfois mieux. Malheureusement pour lui, les duels n'étaient qu'aux sabres, pas aux armes à feu.
Nos vies n'étaient peut-être pas simples, nous ne les avions pas choisies, mais il y avait des règles à respecter, un code de conduite sur lequel tout reposait. Si elles n'étaient pas suivies, tout risquait de s'effondrer. L'organisation, les relations, les affaires... Il le savait parfaitement. Et JAMAIS je ne le permettrai.
-Peut-être tout simplement parce que tu étais trop concentré sur tes futures responsabilités, Kyle. Le souvenir que j'ai de toi durant notre formation est que tu ne faisais pas vraiment attention aux autres.
Ses paroles étaient prononcées sur un tel ton calme, sans ressentiment, juste une affirmation sûre et posée, qu'elles me firent lever la tête vers lui. Rien de particulier ne se lisait sur son visage. Pas de colère ou de regrets. Il en avait même perdu son air arrogant qu'il arborait jusque-là. Et ça me fit réfléchir au passé et à ma propre attitude.
Tetsuo avait peut-être raison. Ce qui s'était passé avec Hayato me le prouvait. Nos actes entraînaient toujours des conséquences, je l'avais appris bien assez tôt. Hayato me vouait une haine sans limite pour ce qu'il s'était passé durant notre adolescence. Il était persuadé que j'avais fait exprès de donner son adresse à son petit ami de l'époque, ce qui allait forcément apprendre à son père qu'il était gay, ce qui n'allait pas être accepté par sa famille très conservatrice. Sauf que la raison en était plus sournoise que ce qu'il imaginait. Je ne l'avais pas fait exprès, je n'avais pas réfléchi un seul instant à ce qui pouvait en découler. Parce que je m'en moquais.
Pas une seconde je ne m'étais posé la question sur ce que cette carte risquait de provoquer. Son petit ami m'avait demandé son adresse et je la lui avais donnée, pressé que j'étais de retourner à mon entraînement après les cours. Pressé de montrer à mon père que j'étais son digne successeur, bien que je ne fusse pas pressé de le devenir. Je me sentais si responsable déjà si jeune. Ce qui ne m'avait pas empêché d'être complètement horrifié, même si je n'en avais rien montré, lorsque j'avais vu Hayato revenir un jour en cours, la main bandée. Une main à laquelle, désormais, il manquait deux doigts. Je savais son père particulièrement sévère, mais je n'aurais jamais pensé qu'il soit si dur et sans pitié avec son propre fils... Surtout à un si jeune âge.
J'avais été élevé d'une certaine façon, et rien d'autre que ma formation, à mes yeux et à cette époque, ne comptait réellement pour moi. Je voulais être le meilleur. Je voulais rendre mon père fier, mais également prouver à tous que ma place était légitime, et que ma sexualité ne me rendait pas moins apte à prendre la place qui était la mienne et qui me revenait de droit.
Je n'étais pas naïf, je savais déjà à cette époque que j'aurais mes preuves à faire, que ce soit à mes ennemis, aux proches de ma famille, aux autres chefs sous ma responsabilité bien plus âgés que moi, à ceux qui ne me connaissaient pas, et en particulier aux traditionnalistes et conservateurs qui verraient d'un mauvais œil un nouveau chef ouvertement gay. Pour la première fois, qui plus est. Alors oui, je ne pouvais pas contredire Tetsuo qui m'avait assez vite cerné, apparemment, quand de mon côté, je n'avais rien vu venir le concernant. Encore une erreur de ma part...
-J'ai fait mouche, on dirait, dit-il. Bien.
Je l'entendis soupirer. Toute colère l'avait vraiment quitté.
-Ne t'inquiète pas. Tout devrait être vite réglé.
Il se retourna, se dirigeant vers la porte.
-Tetsuo, l'appelai-je.
Il se stoppa mais en continuant à me faire dos.
-Tu sais que mon père ne cèdera pas. Il y a treize ans, il ne l'a pas fait. Il ne le fera certainement pas aujourd'hui. Alors pourquoi ?
Il se tourna vers moi, plantant son regard dans le mien.
-Tu ne le sais toujours pas, alors ? Ton enlèvement avait été commandité par ton père.
Quoi ? Non, ce n'était pas possible... Il mentait forcément !
-Aidé de mon propre père, il a engagé l'homme qui a tout organisé. Seules ces trois personnes étaient au courant. Je l'ai découvert par hasard, à vrai dire. J'ai toujours aimé écouter aux portes et fouiller dans ses affaires au cas où j'apprendrais quelque chose d'utile pour mes projets. J'avoue que je ne m'attendais pas à ça. Mais après tout, nos pères sont des êtres impitoyables, dit-il dans un petit rire triste. C'était apparemment un test pour voir la manière dont tu allais réagir, si tu allais te laisser envahir par la peur ou agir comme un homme sûr de lui, prêt à tout pour notre organisation.
En voyant mon visage sans doute décomposé, il ajouta :
-Ho, ne t'inquiète pas ! Si ça peut te consoler, sache que je ne pense pas qu'il aurait été jusqu'à te laisser mourir, tu es tout de même son fils unique.
Et sur ces derniers mots, il sortit, me laissant là, dans le noir, essayant d'assimiler ces dernières informations. Mon père avait toujours été dur, mais je ne pensais pas qu'il aurait été jusque-là... Cependant, en quoi était-ce si étonnant ? J'avais toute ma vie était préparé à un seul but : lui succéder. Et pour que je devienne le meilleur successeur possible à ses yeux, mon père avait ses propres méthodes.
Je me sentais tout de même amer. Trahi. Les personnes en qui je pouvais avoir confiance étaient réellement rares... Mes pensées convergèrent alors vers le seul qui pouvait m'apporter du réconfort : Joshua. Mon époux. Pensait-il à moi en ce moment ? Ce fut à mon tour de soupirer.
Je ne savais pas ce qu'il ressentait exactement pour moi, même si j'avais parfaitement conscience que je ne le laissais pas indifférent. Je comprenais sa distance, sa crainte dans la situation dans laquelle je l'avais mis. À sa place, je n'aurais pas mieux pris les choses. Mais je n'y pouvais rien, j'aimais Joshua. Depuis le premier instant où je l'avais aperçu, illuminé par le soleil. Étincelant. Joshua était la lumière qui avait soudainement éclairé mon existence.
À cette époque, j'étais dans une nouvelle période de ma vie. J'avais terminé mes études il y avait peu, et je travaillais dans l'entreprise de mon père, tout en ayant commencé à prendre mes marques au sein de l'organisation. Ma formation était terminée, aussi bien sur le plan étudiant que sur celui qui était bien plus important, l'apprentissage de mes futures responsabilités. On m'avait enseigné les connaissances à posséder en stratégies, dans le domaine des affaires, connaître toutes les personnes influentes au sein de notre groupe, les traditions à respecter, notre code d'honneur strict, et l'apprentissage des armes et de sports de combat. On m'avait enseigné tout ce qu'on attendait d'un bon chef. De plus, mon tatouage était entièrement terminé et recouvrait mon dos comme le voulait la tradition. J'étais ainsi devenu officiellement un adulte responsable et un digne successeur pour mon père.
Notre milieu était quelque peu particulier. Nous évoluions dans la vente d'armes, et même de drogues pour certaines branches de notre organisation. Nous possédions divers commerces comme des bars, des restaurants et même quelques clubs. Cependant, notre code nous interdisait avec raison de s'adonner aux excès dans tout domaine, il fallait toujours garder le contrôle de soi : pas de violence gratuite, de vols, de consommation de drogue, pas d'agressions ni de viols. Bien sûr, certains membres enfreignaient le code d'une façon ou d'une autre, et lorsque ça se savait, ils étaient sévèrement punis... C'était au chef de clan de décider de quelle manière. La situation pouvait parfois être réglée avec le Yubitsume.
J'avais toujours su quel chemin ma vie prendrait. C'était sécurisant de ne pas avoir de questions à me poser sur mon avenir. Mais également effrayant de ne pas avoir le contrôle sur ma vie, de ne rien décider, et de risquer de ne pas être à la hauteur que mon père exigeait ainsi que les autres membres importants. Mais jamais je n'avais parlé à qui que ce soit de mes doutes, je n'avais pas le droit d'en avoir. J'en avais bien conscience. Il fallait montrer à tous que j'étais fort et sûr de moi. Beaucoup y comptaient.
Et dans cette période d'incertitude, j'avais connu Joshua. Il m'était alors apparu comme un rayon de soleil et d'espoir d'une existence moins effrayante et impitoyable qu'elle pouvait me paraître au tout début de ma vie d'adulte. Moi qui, à ma majorité, avais rechigné à me faire tatouer comme le voulait pourtant la tradition.
Je n'avais donc pas cherché à lutter contre ce que je ressentais en le voyant. Joshua représentait une bouffée d'air frais dans un milieu contraignant et sans pitié. Pour la première fois de ma vie, mon cœur s'était réchauffé d'une manière inattendue. Des émotions que je n'avais jamais ressenties étaient apparues. Mon amour pour lui avait grandi alors que je me renseignais sur sa vie, ce qu'il aimait, ses loisirs, les matières qu'il étudiait et celles qu'il préférait, son entourage... Régulièrement, je recevais des photos de lui prises par la personne que j'avais engagée pour le surveiller de loin. Ce n'était pas seulement ce qui pouvait s'apparenter à du stalking, je le surveillais aussi parce qu'à partir du moment où mes yeux s'étaient posés sur lui, Joshua était en danger. Je n'avais pas été prudent dans ma manière de l'observer à chaque fois qu'il se rendait dans l'entreprise de mon père. C'était une erreur que je ne ferais plus aujourd'hui. Mais alors, j'étais jeune et j'apprenais.
Et puis, est venu le moment pour mon père de se retirer, tout en gardant bien évidemment toujours un œil sur ce qui se passait au sein de l'organisation et de l'entreprise spécialisée dans les investissements. Après avoir secondé mon père durant des années, je me sentais prêt à cette responsabilité qui m'incombait. Mais je n'arrivais pas à me retirer Joshua de la tête, et mon désir de l'avoir à mes côtés à ce moment si important de ma vie s'était renforcé au point de devenir obsessionnel.
Des années étaient passées depuis mon accord passé avec sa mère. Je n'avais plus qu'une année à l'attendre, alors je m'étais tout d'abord motivé à revenir à la raison, mais rien n'y avait fait. J'avais besoin de lui. Je voulais le toucher, le regarder évoluer dans mon quotidien, poser mes yeux sur lui et non sur une photo figée et glacée, le prendre dans mes bras, puiser ma force dans sa présence auprès de moi. Ayant conscience que mon désir inassouvi de Joshua dans ma vie risquait de me faire commettre des erreurs dans ce qu'était devenu mon existence, je m'étais résigné à ne plus attendre. J'avais tout préparé, j'en avais parlé à mon entourage, à mes hommes qui m'étaient les plus proches, et j'avais agi. Pour mon bien et pour le bien de l'organisation qui primerait toujours, car trop de vies étaient en jeu, trop de personnes comptaient sur moi et mes décisions. L'honneur de ma famille, de ceux que j'aimais, devait rester intact. Le déshonneur ne pouvait être une option. Réfléchir, prendre les bonnes décisions, avancer, agir pour le mieux et le bien de tous, voilà qui était mon devoir. Et je n'avais pas le droit de faillir à ma tâche.
Même si tout devait se terminer maintenant, jamais je ne pourrais regretter d'avoir profité de la présence de Joshua à mes côtés. Le jour où je l'avais retrouvé attaché, vulnérable, prisonnier d'Hayato, et qu'il s'était jeté dans mes bras, ses yeux reflétant sa joie de me voir, me suppliant de le prendre, mon cœur s'était alors gonflé de bonheur et d'espoir. Tout devenait possible. Notre relation allait forcément s'épanouir, ce n'était qu'une question de temps. Ma maladresse envers lui, ma dureté, mon caractère ombrageux qui lui faisait si peur, tout ça ne semblait plus être un obstacle entre nous. Il finirait forcément par s'habituer à mon milieu, à cette nouvelle vie à mes côtés. Oui, tout n'avait pas été vain.
La seule chose que je pouvais regretter était ma violence que je lui avais montrée et qu'il l'avait effrayé. Ce n'était pas voulu, ce n'était pas ce que j'avais prévu pour lui, pour nous. Je m'étais retrouvé désarçonné pour la première fois de ma vie face à son rejet de mes sentiments. Je n'avais pas su comment agir avec lui, et sa colère envers moi, pourtant légitime, m'avait blessé. J'avais réagi comme on m'avait appris à le faire : cacher ce que je ressentais et me montrer dur et impitoyable. Aucune faiblesse ne devait transparaître. Son manque de respect envers mes responsabilités et l'organisation n'avait pas aidé non plus.
À présent, tout ceci n'était plus à l'ordre du jour. Si mes hommes ne me retrouvaient pas, alors je ne pourrai pas arranger les choses avec lui. Et c'est ce qui me désolait peut-être le plus, finalement. Tout comme celle de mon père, cette trahison de Tetsuo me laissait un goût amer dans la bouche. Ce qu'il avait commencé ne pouvait que mal se terminer. Soit par sa mort. Soit par la mienne...
Alors Joshua, toi, mon cher époux, l'homme que j'aime plus que tout, j'espère que tu pourras me pardonner de t'avoir imposé cette vie dont tu ne voulais pas. Si nous ne nous revoyons pas, si les choses ne tournent pas en ma faveur, je sais que tu seras assez fort pour continuer ton chemin sans moi. Tu seras entouré de tes proches et tu reprendras une vie normale, celle que tu chérissais tant, celle pour laquelle tu m'en veux tellement de t'en avoir arraché, pensai-je si fortement que j'eus l'impressions que les mots sortaient de mes lèvres.
Qu'importe ce qui allait m'arriver, même si sous la pression et la colère, Tetsuo me torturait et envoyait des bouts de moi à mon père pour le convaincre, je savais qu'il ne réussirait pas à obtenir ce qu'il désirait. Les règles étaient strictes dans notre milieu pour le bien de notre organisation, l'ordre devait régner, mais il était apparemment trop sûr de lui pour le voir. L'honneur de ma famille serait sauf et je savais que mon père trouverait un successeur. Il reprendrait peut-être même les rênes lui-même, le temps qu'une nouvelle personne soit désignée.
Alors oui, qu'importe ce qui va m'arriver, Joshua, je sais que tout ira bien pour toi. Et ça me réchauffe le cœur d'en avoir la certitude.
-Je t'aime, murmurai-je pour moi-même.

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