C'est beau, un clown, la nuit

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Dans la maison endormie, Dolores Mitcham souriait. Le nez contre la vitre, elle voyait les lumières multicolores de la fête foraine pétiller joyeusement au cœur de la nuit.

À travers le verre, se superposant au reflet translucide de la chambre, la ville miniaturisée par la distance prenait des allures de mirage, d'assemblage d'étincelles délirantes et de masses amorphes. Comme dans un rêve.

L'enfant fit glisser ses doigts sur le bois de la fenêtre. Autour d'elle régnait un silence de mort, mais elle pouvait presque entendre la musique joyeuse, entêtante, chargée de cet onirisme sonore caractéristique des foires et des cirques américains. Elle ferma les yeux et se laissa emporter sous le chapiteau, ses oreilles bercées de refrains, de mélodies, de chansons. Elle pouvait s'imaginer, à la note près, la musique jouée par un orchestre bigarré et rigolard ; manèges, chevaux de bois, barbes à papa et peluches géantes dansaient dans les airs en un tourbillon arc-en-ciel.

La fête, la vraie, elle n'y participait pas – son père avait refusé de les y emmener, sa mère, son frère et elle, prétextant qu'il en avait plein les pattes après sa journée de travail et qu'il ne se cassait pas le cul au boulot pour claquer son putain de fric dans des arnaques de forains ! – mais il lui suffisait de se concentrer pour la rejoindre en pensées. Dans ce monde intérieur, elle pouvait s'amuser comme les autres gamins, les accompagner d'attraction en attraction, se régaler de pommes d'amour et de beignets, frissonner avec eux dans la maison hantée ou rire à leurs côtés dans la galerie des glaces.

Un bruit, à l'étage du dessous, ramena la fillette à la réalité. Un instant, elle crut que ses parents s'étaient réveillés, qu'ils avaient compris – par on ne sait quel moyen – qu'elle avait quitté son lit pour se diriger vers la fenêtre et observer les lueurs dans le lointain. Mais rien, fausse alerte. Morphée n'avait pas relâché son étreinte sur les autres occupants de la maison.

Alors le regard de Dolores fouilla de nouveau le paysage, des centaines de mètres vers le Nord, au-delà du champ de citrouilles du vieux Peacock, de la ferme des Smithers et de Jersey Road, bordée de pins noirs, qui filait en quasi ligne droite vers la ville. Mais les yeux de la petite fille se verrouillèrent sur le bout de terrain devant la maison.

Là, drapée dans l'obscurité, perdue parmi les arbres nus, se dressait une étrange silhouette qui tenait dans sa main gauche un ballon suspendu dans les airs. Elle restait totalement immobile, droite comme un i.

Dolores cligna des paupières. Cela ne dura qu'une demi-seconde. Pourtant, quand elle les rouvrit, l'individu semblait s'être avancé de cinq bons mètres. Là, la fillette le vit plus distinctement : il était grand, maigre, le visage blafard et figé comme s'il était de cire blanche ; son crâne, chauve par endroits, luisait sous la lumière de la lune tandis que des touffes de cheveux rouges, rares et hirsutes, s'y développaient dans un affreux chaos ; enfin, son costume d'Arlequin, trop grand pour lui, était constellé de losanges colorés : un drôle de pyjama pour un drôle de personnage.

Dolores réprima un frisson. L'étranger l'effrayait et elle eut envie de crier. Mais réveiller toute la famille aurait assurément mis son père en colère, or elle savait ce que ce dernier pouvait faire quand il perdait le contrôle – ses avant-bras en portaient encore la marque douloureuse. La petite fille prit alors une grande bouffée d'air et défia le clown du regard.

Celui-ci répondit d'un clin d'œil complice à la bravade de l'enfant, après quoi il exécuta une petite danse solitaire sur le gazon des Mitcham. Seuls ses jambes et ses pieds semblaient s'agiter en une sorte de Boogie-woogie robotique, pendant que toute la partie supérieure de son corps, de sa taille jusqu'au sommet de sa tête, demeurait absolument immobile. Puis ses bras s'agitèrent à leur tour, de façon totalement indépendante et asynchrone, et même sa tête se mit à tourner à trois cent soixante degrés autour de la fraise qui lui enserrait le cou. On aurait dit un pantin à taille humaine, un jouet articulé barbouillé de peinture : ses mouvements d'automate s'accomplissaient de manière impossible, mais les règles de la physique et de la biologie, d'ordinaire immuables, ne s'appliquaient pas à une telle créature.

La petite fille laissa échapper un rire qu'elle réfréna aussitôt. Il ne fallait pas que son père se lève, ou elle se retrouverait – comme sa mère et son frère – avec des bleus sur le cou et des traces de ceinture dans le dos. Comme elle souriait doucement au clown, à présent, celui-ci la salua de sa main droite, gantée de blanc, avant de lui tirer la langue. De sa main libre toujours, il tapota d'abord sa poitrine, à l'endroit de son cœur, puis fit glisser un doigt le long de sa joue pour mimer une larme. Pas besoin de mots, pas besoin de pleurs : il avait distinctement perçu la tristesse de Dolores.

Il lui fit signe de descendre, de le rejoindre dans la cour devant la maison. La fillette hésita puis se laissa convaincre. Elle n'avait plus peur du clown, non ; il y avait, dans la chambre de ses parents, un monstre bien plus effrayant. En hâte, mais sans faire le moindre bruit, elle éteignit la petite lampe posée sur sa table de chevet, enfila une robe de chambre et quitta la pièce. En descendant les escaliers à pas de loup, dans la pénombre nocturne, elle entendit les ronflements paternels qui vibraient contre les murs : elle se sentit comme Jack, au sommet du haricot magique, contrainte d'avancer en silence pour ne pas réveiller l'ogre mangeur de chair crue.

Lorsqu'elle se retrouva dehors, un petit vent froid et humide lui glaça l'échine. Les nuits se faisaient de plus en plus fraîches à l'approche d'Halloween, surtout dans cette portion de l'état. Comme elle resserrait le col de son vêtement autour de sa gorge, elle tourna la tête en arrière et eut une pensée pour sa maman et son grand frère. Le visiteur s'était approché d'elle et l'observait à présent de ses petits yeux jaunâtres fêlés d'une grosse pupille noire. Il avait l'air navré, lui aussi, ce grand bonhomme dégingandé, sorti de nulle part. Il fit remuer son nez rouge et tendit son ballon à Dolores.

Elle accepta volontiers le cadeau, se fendit d'un grand sourire et posa sa main menue dans celle, bien plus imposante, de l'étranger. Et pendant que tous deux prenaient la direction de la fête, la fillette observait le long visage blanc, lisse et sans âge.

C'est beau, un clown, la nuit, se dit-elle avant de disparaître.

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