Chapitre 6 : Potentiel

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D’un œil distrait, Mahaut balayait le titre des articles des journaux apportés par ses amis. Elle n’arrivait pas à comprendre comment ils pouvaient être si contradictoires, y compris dans les quotidiens les plus à gauche du spectre politique. À côté d’éditoriaux rappelant l’urgence d’agir pour l’environnement et de dossiers sur les plans européens de transition énergétique s’y retrouvaient ainsi des rubriques consacrées aux aides perçues par des entreprises étrangères pour investir dans le pays ou dédiées à la rentabilité future de sociétés à l’activité notoirement polluante — business as usual.

Avec une moue incrédule, Mahaut referma le dernier journal avant de lever les yeux vers Alexia et Samuel. Ses amis souriaient, bien sûr, mais elle décela facilement que le rictus de Sam cachait des préoccupations qu’il ne pouvait lui exposer pour le moment.

« Et vous, quoi de neuf ? interrogea-t-elle pour tenter d’en savoir plus.

— Bah, rien de spécial, répondit Sam d’un air détaché. On a repris le travail sur les projets qu’on avait lancés avant le procès. Le blog reçoit de bons retours et on devrait mettre le premier podcast en ligne le week-end prochain. Soraya a créé le canevas de la newsletter, elle te l’enverra par la poste. On surveille les autres actions de loin ; Matthis se démène pas mal pour la coordination.

— Et moi j’ai enfin trouvé un job, figure-toi ! s’égaya Alexia. Dans une association qui aide les petits entrepreneurs à obtenir des financements. Du coup, ma mère ne râle pas trop, parce qu’elle voit l’utilité du truc. Je commence demain ! »

Mahaut cogna le poing que son amie lui tendait. Elle était contente pour elle, et en même temps enregistra mentalement que celle-ci ne pourrait pas accompagner Sam pour sa visite à la prison le lendemain.

« C’est cool. Tout baigne, alors ? » ne put-elle s’empêcher d’insister.

Ses deux amis hochèrent instantanément la tête tout en détournant les yeux. Mahaut pencha la tête pour essayer de capter à nouveau leur regard.

« Sam râle à cause de ce matin, je crois, finit par commenter Alexia.

— Qu’est-ce qui s’est passé ce matin ? questionna de suite Mahaut en fixant Sam, qui ne cillait pas.

— Disons qu’on s’est un peu frittés avec la flicaille… expliqua Alexia avec un large sourire. Mais ça va nous donner une super couverture médiatique, donc c’est pas un drame ! »

Sans attendre d’invitation, elle détailla les événements de la matinée : la manifestation pirate organisée devant le palais de justice, l’arrivée des combis de police, les jets de pavés qu’elle n’avait pas réussi à éviter et finalement la dispersion de la foule par les canons à eau. Quand elle acheva son récit, Mahaut avait la bouche grande ouverte.

« Tu y étais ? demanda-t-elle à Sam, qui fit non de la tête.

— Sam ne voulait pas participer parce qu’on n’avait pas reçu les autorisations officielles, ajouta Alexia. Mais il faut comprendre les gens : tout le monde est atterré qu’ils t’aient foutue en prison pour rien. On est bien décidés à leur mettre la pression jusqu’à ce qu’ils réparent cette injustice ! »

Mahaut se sentait terriblement mal à l’aise. Autant elle appréciait le fait que ses amis — et de parfaits inconnus — se mobilisent pour exiger sa libération, autant elle s’inquiétait de la tournure que semblait prendre l’activisme du mouvement. L’image de la statue d’Opthéo Tsong s’imposa dans son esprit comme les flashs d’un gyrophare.

« Il y a eu des blessés ? s’enquit-elle après s’être raclé la gorge.

— Quelques-uns, reconnut Alexia, mais vraiment rien de sérieux, t’inquiète… »

Bouillonnante de colère, Mahaut posa les mains à plat sur la table, prête à se lever, avant de se rappeler qu’elle avait tout intérêt à modérer son emportement. Elle s’avança vers Alexia à la place.

« Donc votre plan pour me sortir de prison, c’est de vous y faire jeter à votre tour ? souffla-t-elle.

— Je ne pense pas que de simples échauffourées du genre puissent prêter à conséquence… rétorqua Alexia, clairement sur la défensive.

— Bien sûr. Comme s’ils allaient hésiter une seconde à vous condamner pour des motifs futiles après ce qu’ils m’ont fait ! Vous n’avez donc rien appris ?

— C’est ce dont on parlait tout à l’heure, Alex, intervint Sam d’un ton sec. Maintenant, on sait qu’on dérange des gens puissants et qu’ils utiliseront tous les prétextes pour nous faire taire. On n’a pas le choix, on doit être irréprochables pour avoir une chance de continuer…

— Oh, ça va, c’est bon, se fâcha Alexia. Ce n’est pas moi qui ai suggéré à ces gars de s’en prendre à la police !

— Non, mais tu t’en réjouissais, tout à l’heure… nuança Mahaut.

— Parce qu’on était là pour toi ! Parce que c’est important qu’ils sachent qu’on ne se laissera pas faire ! Qu’on est nombreux, et déterminés ! »

Mahaut agita la tête de droite à gauche. Dans la salle des visites, les prisonnières et leurs proches avaient soudainement interrompu leur conversation et dévisageaient Alexia. La gardienne lui faisant face plaça les mains sur ses hanches, visiblement prête à mettre un terme à leur entrevue.

« Alex, je comprends… reprit Mahaut d’une voix presque calme. Je ne te remercierai jamais assez pour ton investissement dans nos actions, et tout le reste. Mais j’ai l’impression que tu oublies qu’on voudrait ressembler aux Danamôns, pas aux Ramahènes. »

Elle croisa le regard de Sam, et crut voir son visage effectuer un bref déplacement de droite à gauche. Avait-il deviné quelle question elle se posait ? Le connaissant, c’était probable. Même sûr, en fait. Elle décida de différer sa révélation ; elle n’en avait pas appris assez, de toute façon.

« Écoute, je ne voudrais pas remettre en cause les fondements de ta démarche, chuchota Alexia, mais Danapi et Ramah n’existent que dans nos têtes… Je ne sais pas si, dans le monde réel, les humains peuvent de changer à ce point. De bâtir une société véritablement juste, de ne pas profiter des occasions qui se présentent pour accaparer plus que leur part. Ou d’être pacifiques. C’est un superbe idéal, évidemment, et on doit tendre vers ça, mais les vraies gens du vrai monde ? Tous ne se laisseront pas convaincre par les belles paroles…

— Tu penses que la violence est inévitable, constata Mahaut, une moue de réprobation sur les lèvres.

— Non, je crois juste qu’elle permet d’aller plus vite et plus loin dans le changement. Et je ne dois pas te rappeler que, point de vue climat, on a besoin de changement d’urgence… C’est triste, mais la nature humaine est comme ça : si elles n’y voient pas un intérêt immédiat, rares sont les personnes prêtes à se bouger les fesses pour le bien commun… »

Mahaut était dépitée. Les réflexions de sa meilleure amie heurtaient sa conscience tout en séduisant son cerveau formaté par vingt et une années de vie loin de Danapi. Alexia n’avait pas tout à fait tort ; au fil des siècles, les preuves s’étaient en tout cas accumulées en faveur de sa thèse. Pourtant, les Danamôns parvenaient à fonctionner différemment, et à peine trois mille ans les séparaient des « vraies gens du vrai monde » — pas de quoi faire significativement évoluer leur bagage génétique. Mahaut brûlait d’envie de démontrer à son amie que, dans des conditions plus favorables, chaque être humain était également capable de se soucier d’autrui. Sans un mot, Sam lui saisit la main et la serra. Il souriait.

« Est-ce que ce n’est pas précisément l’argument de ceux qui profitent de l’état des choses ? réagit-il. Moi j’ai le sentiment que c’est l’excuse qu’utilisent les puissants pour justifier leur propre cupidité. Comme Mahaut l’avait défendu lors de son discours en juin… »

L’image de sa photo bras tendu surgit une fois de plus devant les yeux de Mahaut.

« … s’ils arrivent à nous convaincre que c’est normal, que c’est chacun pour soi parce qu’on est tous des sales égoïstes et que rien d’autre ne marchera jamais, alors ils ont gagné !

— Mais c’est bien pour ça que moi, je veux mettre en cause les puissants, comme tu dis ! cria Alexia à voix basse. Parce que même avec 99 % des gens dans notre camp, eux ne lâcheront jamais l’affaire…

— Et en quoi balancer des pavés dans la gueule des flics met en cause les puissants ? » voulut conclure Mahaut, percevant qu’ils attiraient toujours de nombreux regards réprobateurs.

Alexia se recula au fond de sa chaise en croisant les bras. La tête légèrement inclinée, elle semblait plus indécise que fâchée.

« Je suis désolée, Alex, tempéra Mahaut, mais tout ça me fait trop peur. J’aimerais que ce soit clair qu’on est là pour construire quelque chose, pas pour accuser ou attaquer des personnes. Montrer qu’on est nombreux et déterminés, oui, mais pour initier les changements nécessaires… »

Sam s’agitait sur sa chaise, comme s’il cherchait une position moins inconfortable. Alexia, elle, l’observait avec un sourire qui paraissait exagéré.

« Vous pourriez m’apporter de quoi écrire ? demanda Mahaut. Je vais avoir du temps à tuer, autant l’occuper utilement… À partir d’aujourd’hui, on ne manifeste plus sans avoir toutes les autorisations. On organise la sécurité et on communique expressément sur le fait qu’on souhaite une ambiance conviviale, qu’on ne cautionne pas ce type de débordements et qu’ils ne seront plus tolérés. Ça te va, Alex ?

— Ouais, OK, soupira son amie. Tu as raison, le caillassage n’était sans doute pas la meilleure stratégie…

— Pas de souci, l’essentiel, c’est de corriger le tir. Et puis tu l’as dit : ce n’était pas ton idée, non plus… »

L’heure de fin de la visite approchait ; ils se levèrent de concert. Mahaut tapa dans les mains d’Alexia avant d’enlacer Sam.

« Je t’aime, ma belle, lui glissa-t-il à l’oreille tandis que leur camarade s’éloignait.

— Tu as trouvé quelque chose ?

— Non, sorry ; quelques bribes d’info, mais rien de précis. Je continue à chercher, c’est promis. »


***


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