Prologue

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MARSEILLE — QUAI DU PORT — 02H17

La femme courait.

Pas de panique dans ses jambes — ça, c'était terminé vingt minutes plus tôt, dans le couloir de l'hôtel Beauvau, quand elle avait poussé la porte de la chambre 14 et trouvé Marc Kervel assis dans son fauteuil avec trois trous dans la nuque et l'air paisible de quelqu'un qu'on n'a pas laissé le temps de comprendre. Après la panique, il y a la mécanique. Ses pieds frappaient le bitume du quai avec le rythme régulier de quelqu'un qui a transformé la peur en carburant.

Le port à deux heures du matin : une ville dans la ville. Des lumières au ras de l'eau, orange et froides. L'odeur de diesel et de sel. Les coques des bateaux amarrés qui craquaient doucement contre leurs défenses en caoutchouc. Elle courait vers le nord, vers les lumières du quai de la Joliette, parce que la direction opposée donnait sur le Vieux-Port et qu'au Vieux-Port elle était à découvert.

Elle ne vit pas l'homme.

Il était immobile dans l'ombre d'une cabine de pilotage, dos à l'eau noire, en train de composer un message chiffré pour Broca, quand il l'entendit. Pas la vit — l'entendit d'abord. Le rythme des semelles sur le bitume mouillé, trop rapide pour une simple course nocturne. La cadence de quelqu'un qui fuit.

Il rangea son téléphone. Attendit. Elle passa à deux mètres de lui sans le voir. Il attendit qu'elle en soit à dix.

— Nadia.

Elle stoppa net. La façon dont on stoppe quand quelqu'un connaît votre prénom dans un endroit où personne ne devrait le connaître. Pas de freinage progressif — arrêt brutal, comme si le mot avait physiquement coupé quelque chose dans ses tendons.

Elle se retourna. Chercha l'obscurité. Trouva d'abord rien. Puis la silhouette se détacha du noir — méthodiquement, comme quelqu'un qui choisit le moment exact où il veut être vu.

Un homme. La trentaine. Visage qu'on oublierait dans dix secondes. Mains visibles, ouvertes le long du corps.

— Qui êtes-vous.

Pas une question. Une exigence émise à voix basse, le souffle encore court.

— Quelqu'un qui sait que vous avez trouvé Kervel il y a vingt et une minutes.

Il parlait sans urgence, comme quelqu'un qui lit à haute voix quelque chose qu'il a préparé.

— Je sais que vous avez son téléphone dans la poche intérieure gauche de votre veste.

Il fit un pas vers elle — un seul.

— Je sais que dans quatre-vingt-dix secondes, une voiture va entrer sur le quai par le nord. Phares éteints. Trois hommes à l'intérieur.

Sa voix ne monta pas d'un ton.

— Ces trois hommes ne cherchent pas le téléphone. Ils cherchent la personne qui l'a.

Nadia Ben Amar avait trente-huit ans et elle avait travaillé onze ans aux douanes du port de Marseille. Elle avait appris à mesurer le danger à la façon dont les hommes ne le montrent pas. Et cet homme-là ne montrait rien — aucune tension dans les épaules, aucun regard fuyant, aucune main qui cherche autre chose. C'était précisément ça qui la terrifiait.

— Qu'est-ce que vous voulez.

— Savoir pour qui travaillait Kervel. Ce qu'il savait. Et ce qu'il y a dans ce téléphone.

Un temps.

— Vous avez environ soixante-dix secondes avant que la question ne soit sans objet.

Elle hésita deux secondes. C'était deux secondes de trop mais c'était humain.

Puis elle parla.

L'homme écouta sans l'interrompre. Sans noter. Sans bouger les yeux vers la rue. Tout en elle — le débit, les pauses, les mots qu'elle choisissait — était enregistré avec une précision qu'elle ne percevait pas mais qui existait, quelque part derrière ce visage ordinaire, comme un enregistreur invisible.

Quand elle eut fini, il dit :

— Bien. Maintenant faites exactement ce que je fais.

Il se déplaça latéralement, le long de la coque du bateau, vers une échelle de fer fixée au quai.

Elle obéit. Elle ne sut pas pourquoi — pas de l'obéissance, plutôt de l'instinct qui dit que cet homme sait où est la sortie quand il n'y en a pas.

La voiture aux phares éteints entra sur le quai quarante secondes plus tard.

Ce qui se passa dans les quatre minutes suivantes, Nadia Ben Amar ne l'oublierait jamais. Pas parce que c'était spectaculaire — ça l'était, objectivement, mais elle n'avait pas d'angle de vue. Elle était sous le quai, sur une passerelle de métal rouillé, les pieds au-dessus de l'eau noire. Elle entendait. Des bruits de corps, de choc, de course. Puis rien.

Puis la voix de l'homme, d'en haut :

— Montez.

Six minutes plus tard, elle était dans une voiture qui roulait vers le nord par la nationale.

L'homme conduisait. Il ne dit rien pendant dix minutes.

Puis :

— Votre fils s'appelle Yanis. Il a neuf ans. École Joséphine Baker, 13e arrondissement.

Ce n'était pas une menace. C'était pire. C'était la démonstration tranquille qu'il savait tout ce qui importait.

— Dès demain matin, vous ne retournez pas au travail. Vous appelez votre mère. Vous prenez Yanis et vous allez chez elle pour une semaine. Vous dites que vous avez besoin de souffler.

— Dans sept jours, quelqu'un vous contactera. Quelqu'un que vous pourrez vérifier. Vous coopérez. Tout s'arrête.

— Si vous parlez à quiconque d'autre que moi d'ici là — dit-il sans changer de ton —, je ne pourrai plus rien faire pour vous.

Elle regarda son profil dans le noir de l'habitacle.

— Vous êtes qui ?

Il garda les yeux sur la route.

— Gabriel. C'est tout.

Elle n'en sut jamais plus. Ce n'était peut-être même pas son vrai prénom. Mais dans la voiture qui traversait Marseille endormie, ce prénom avait la solidité d'une promesse — et elle avait compris, sans pouvoir l'expliquer, que cet homme tenait ses promesses avec la même précision qu'il avait tenu ses calculs sur le quai.

Elle pensa à Yanis. Aux œufs qu'il mangeait le matin. À la façon dont il dormait encore avec une peluche malgré ses neuf ans.

Elle s'accrocha à ça.

Ce roman commence ici. Mais l'histoire avait commencé dix-huit mois plus tôt, dans un couloir d'hôpital de la Timone, quand un médecin avait posé son stylo, regardé son patient de l'autre côté du bureau, et dit pour la première fois une phrase qu'aucun manuel de médecine ne lui avait appris à formuler :

« Je ne sais pas comment appeler ce que vous avez. »

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