Chapitre 3: La ville

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MARSEILLE — LE PANIER — SIX SEMAINES APRÈS

Broca lui avait dit deux choses en l'installant à Marseille.

La première : cette ville est trop complexe, trop contradictoire, trop vivante pour se laisser réduire à un pattern. Elle vous empêchera de vous figer. C'est exactement ce dont vous avez besoin.

La deuxième : n'en tombez jamais amoureux. Les gens qui aiment Marseille deviennent marseillais. Et un marseillais ne peut pas être invisible.

Gabriel avait acquiescé.

Il était tombé amoureux de Marseille en trois semaines.

Pas d'un coup — c'était plus insidieux que ça, plus honnête. La lumière du matin sur le Vieux-Port, cette blancheur froide qui précède la chaleur de sept heures, avant que la journée ramollisse tout. La façon dont les gens parlent ici — direct, sans la politesse-écran parisienne qui est en réalité une forme d'esquive. L'odeur des ruelles de Noailles, épices et gaz d'échappement, un mélange qui n'a aucune raison d'être agréable et qui l'est pourtant. Les conversations de café où quatre langues se mêlent dans une seule phrase, où personne ne trouve ça remarquable.

Il ne le dit jamais à Broca.

Il passa les premières semaines à apprendre la ville comme il apprenait tout — en regardant. Un poissonnier du Vieux-Port pendant deux heures. Un avocat en plaidoirie pendant trois jours. Une femme âgée du 14e qui enseignait le tricot à sa petite-fille un samedi matin. Un SDF de la Canebière qui avait développé une technique d'invisibilité urbaine sur vingt ans de pratique.

Ce dernier lui avait appris plus de choses en deux jours que la plupart des agents de la DGSE en six mois de formation.

L'appartement qu'il avait loué dans le Panier était petit, mal isolé, avec des voisins bruyants qui le rendaient invisible par contraste. Il dormait peu — pas d'insomnie, mais son cerveau continuait à travailler la nuit, digérant les observations de la journée, établissant des connexions, construisant des couches. Il s'était habitué à ça. À se réveiller à trois heures du matin avec la soudaine certitude de comprendre quelque chose qu'il n'aurait pas su formuler la veille.

Un soir, devant le miroir de sa salle de bains, il s'était arrêté.

Il avait regardé son visage pendant longtemps.

Il essayait de voir ce qui était lui, et ce qui était déjà quelqu'un d'autre.

Il n'avait pas trouvé la réponse. Il avait éteint la lumière.

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