Chapitre 9 Devenir

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LA GLACIÈRE DU SOLEIL — VENDREDI — 22H00

Il entra en Radek.

Ce n'était pas un costume. Ce n'était pas une performance. C'était un état — quelque chose qu'on active comme on active un muscle, consciemment au début, puis de moins en moins. L'imperméable beige. Le sac en cuir marron. La démarche légèrement lourde à droite. Et en dessous, dans la couche que les vêtements ne couvrent pas : la tension chronique du trapèze droit, les épaules légèrement contractées, la vigilance permanente qui s'était transformée chez Radek en architecture intérieure sur des années de peur organisée.

Gabriel portait ça. Pas comme un mensonge. Comme une vérité empruntée.

Vukic était dans l'entrepôt quand il entra. Gabriel le reconnut en une seconde — pas à la photo, à la façon dont il remplissait l'espace. Les photos ne transmettent pas ça. Vukic occupait chaque mètre carré autour de lui d'une façon qui n'avait rien à voir avec sa taille physique. La présence de quelqu'un pour qui le danger a depuis longtemps cessé d'être une catégorie séparée de la réalité.

Gabriel ajusta imperceptiblement. Radek aurait été légèrement plus petit face à ça. Plus dépendant.

— Tomasz. Serbe accidenté. Vukic sourit — quelque chose de bref, de fonctionnel.

Gabriel répondit en polonais. La blague convenue — les Slaves qui ne s'accordent jamais sur la langue mais toujours sur l'argent. Vukic rit. Court. Réel.

La première minute.

Les Libyens arrivèrent sept minutes après. Trois hommes. Gabriel les étudia pendant le premier quart d'heure. Le premier parlait peu et regardait beaucoup — le décideur, voix basse, économie de gestes. Le deuxième était le négociateur : trop de mots, trop d'énergie dépensée pour des points secondaires, anxieux sous la surface. Le troisième restait en arrière — protection rapprochée, jamais à plus de deux mètres du décideur, regard qui ne s'arrêtait nulle part plus d'une seconde.

Le décideur portait une chevalière. Un croissant stylisé sur fond sombre. Gabriel photographia mentalement — Laurence Sève saurait.

La négociation dura deux heures. Gabriel joua Radek — le personnage de second plan qui existe assez pour rassurer sans exister assez pour être interrogé. Des acquiescements aux moments justes. Des silences qui signifiaient validation. La peur organisée de Radek, portée naturellement, sans effort visible.

À un moment, Vukic murmura quelque chose au décideur libyen. Trop loin pour entendre. Gabriel lut les lèvres : demain. Et un nombre — quatre-vingt-huit. Un horaire, probablement. Ou une quantité.

Il ne comprit pas encore. Il enregistra.

Les Libyens partirent en premier.

Vukic et Gabriel se retrouvèrent seuls dans l'espace central, ses deux gardes à vingt mètres.

C'était le moment le plus dangereux. Pas d'intermédiaires, pas de buffer. Juste Vukic et ce qu'il pensait être Radek.

— T'as l'air fatigué. En polonais cette fois. Un effort de sa part. Ou une concession.

— Je dors plus depuis deux jours. Ce boulot.

Vukic regarda par la vitre embuée. Les camions réfrigérés dans l'obscurité du parking.

— Moi j'ai arrêté d'espérer dormir. Il y a longtemps.

Il dit ça doucement. La façon dont on dit quelque chose à quelqu'un qu'on connaît depuis assez longtemps pour ne plus avoir à faire semblant.

Gabriel regarda cet homme. Trafiquant, ancien militaire, architecte de commerce de mort — et quelqu'un qui n'arrivait plus à dormir. Les deux choses coexistaient sans se contredire. C'était ça, peut-être, le vrai visage du mal ordinaire : pas le monstre, mais l'homme épuisé qui a oublié depuis trop longtemps à quoi ressemblait une nuit complète.

— Bonne nuit quand même.

Vukic hocha la tête. Gabriel sortit.

Dans sa voiture, il attendit cinq minutes avant de démarrer. Ses mains étaient posées sur le volant. Elles ne tremblaient pas.

C'était peut-être le problème.

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