Chapitre 11 Point de depart

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HÔPITAL DE LA TIMONE — SESSION MENSUELLE

Amrani avait réorganisé son bureau depuis leur première rencontre. Les dossiers étaient rangés différemment. Une plante nouvelle sur le rebord de la fenêtre — un cactus, Gabriel nota, ce choix-là n'était pas anodin pour un médecin. Quelque chose qui demande peu et qui résiste.

Elle le regarda entrer avec son attention clinique habituelle. Il la laissait faire — elle était l'une des seules personnes dont l'observation ne le mettait pas en état d'analyse défensive. Elle avait le droit de le regarder. C'était son travail.

— Vous portez combien de personnes.

Directement. Sans préambule.

— Trop.

— Chiffre.

— Pas quantifiable comme ça.

— Expliquez.

Il s'installa dans le fauteuil. Le fauteuil était plus confortable que lors de leur première rencontre — elle avait changé quelque chose dans le rembourrage, ou il avait appris à s'y asseoir différemment. Il ne sut pas lequel.

— Au début, c'était des couches distinctes. Je savais : ça c'est moi, ça c'est le mécanicien, ça c'est Tengiz le lutteur géorgien. Il pesait ses mots.

— Des tiroirs. Séparés.

— Et maintenant.

— Les tiroirs se mélangent. Pas dans le sens de la confusion — je ne perds pas pied. Mais je ne sais plus toujours qui a ouvert quel tiroir.

— Donnez-moi un exemple.

Gabriel regarda la fenêtre. Le cactus. Le bout de ciel entre les immeubles.

— Avant-hier soir. J'étais au Vieux-Port. Il faisait chaud. J'ai regardé un bateau partir vers le large et j'ai eu quelque chose de mélancolique — fort, réel. Et j'ai mis dix minutes à comprendre que cette mélancolie n'était pas la mienne. Un temps.

— C'était celle d'un vieux pêcheur catalan que j'avais suivi en mars. Deux jours avec lui. Il regardait toujours les bateaux partir de la même façon.

Amrani nota. Longtemps.

— Et la vôtre. Votre mélancolie à vous.

Il regarda le cactus.

— Je ne sais plus où elle est exactement. Je sais qu'elle existe. Mais elle ressemble à beaucoup d'autres choses en ce moment.

Amrani posa son stylo. Croisa les mains. Elle dit — première fois qu'elle utilisait son prénom sans le monsieur :

— Gabriel. Il y a quelque chose que votre don ne peut pas faire.

— Je sais.

— Dites-moi ce que vous pensez que c'est.

Il réfléchit vraiment. Pas de réponse préparée.

— Il ne peut pas me donner une vie. Il peut me donner toutes les vies des autres. Sa voix était posée, sans dramatisme, ce qui la rendait plus difficile à entendre.

— Il ne peut pas me donner la mienne.

Amrani le regarda pendant un long moment.

— Oui, dit-elle finalement. C'est ça. Elle avait l'air de quelqu'un qui vient de confirmer un diagnostic qu'elle espérait faux.

Gabriel se leva. Alla à la fenêtre. Le bout de Méditerranée entre les immeubles — bleu dense, presque violet dans la lumière de fin d'après-midi.

— Qu'est-ce que je fais avec ça. dit-il. Pas une question rhétorique. Une vraie question.

Amrani réfléchit. C'était une des choses qu'il respectait en elle : elle ne répondait pas avant d'avoir réfléchi.

— Vous continuez à chercher. Pas à travers les autres. À travers vous-même. Ce qui reste quand vous enlevez tout ce que vous avez emprunté.

— Et s'il ne reste rien.

— Alors c'est votre point de départ. Pas votre point d'arrivée.

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