Maître Flo
Il y a un an je perdais mon père. Ne vous affligez pas, c’était après une longue maladie dans laquelle il a disparu progressivement, la maladie courait depuis à peu près dix-sept ans, l’âge de ma fille Peut-être avait-elle commencé avant. Toujours est-il que son esprit s’est envolé doucement au cours de ce temps, j’ai fait petit à petit mon deuil de lui, ce qui fait que son départ n’a pas été le choc violent que certains peuvent ressentir.
Puis le 9 janvier 2025 c’est son corps qui a disparu. Et lorsque les corps disparaissent, il faut procéder à la répartition des biens matériels de celui-ci, ce qu’on appelle l’héritage. Pour gérer cette situation, il faut faire appel à un notaire.
C’est ce qui nous amène à Florence, ou Flo comme on disait à l’époque. Une jeune fille de quatorze ans qui était dans ma classe en troisième, peut-être en seconde et il me semble en première. Son papa était notaire, et lorsque le temps viendrait, elle reprendrait à coup sûr son étude et je m’étais promis que, lorsque j’aurais besoin d’un acte notarié, je ferais appel à elle, pour être fidèle à une ancienne amie.
J’avais déjà eu une fois, un besoin notarial lorsque j’avais acheté mon appartement. Mais je compris rapidement que le vendeur avait son propre notaire et qu’en solliciter un autre, n’aurait eu comme résultat que de compliquer les choses. Ainsi, je n’avais pas revu Florence.
À un autre moment, j’avais le projet de vendre mon appartement, je l’ai contactée, j’ai appris qu’elle était mariée, deux enfants. Sa mère était décédée prématurément et son père lui avait abandonné son étude. Je n’ai pas vendu l’appartement et je ne l’ai donc pas revue.
Pour beaucoup de monde, l’adolescence est un moment difficile, je ne fais pas exception. Je la résumerais en une suite de déceptions amoureuses, aucune histoire n’a vu le jour, du fait qu’elles restaient enfouies au plus profond de ma tête et qu’aucun son les concernant ne franchis jamais mes lèvres. De ma vie, je n’aurai jamais déclaré mon amour à quelqu’un à part en ligne ! Si j’ai rencontré mon épouse sur un site dédié ce n’est certainement pas une coïncidence.
Ce passage de mon histoire qui concerne Flo, même si elle n’a jamais pris corps, a ceci de particulier : je n’en suis pas la source originelle.
Tout débuta il y a à peu près trente-six ans en classe de troisième à l’Institution Sainte-Marie (faut pas déconner avec les mots), le plus grand lycée privé de mon petit département. On y croisait beaucoup de filles et de fils de notables du coin. Mais des gens aux revenus plus humbles pouvaient aussi y mettre leurs enfants, car une dégressivité des tarifs selon les revenus, s’appliquait, ce qui permit à mes parents de m’y inscrire.
Être envoyé dans une école privée résonna en moi comme une punition. En effet, j’avais fait d’énormes bêtises au collège auparavant fréquenté. Je ne détaillerai pas (un livre complet serait nécessaire pour les conter), mais l’une d’entre elles me conduisit en garde à vue, une nuit complète au commissariat, une séance devant un avocat et quelques minutes devant un juge des enfants (promis je n’ai blessé ni agressé personne). À la suite de ces événements, je redoublai ma troisième pour mon plus grand bien. On comprendra donc aisément pourquoi mes parents me récompensèrent ensuite par un changement d’ambiance bien mérité, et ce redoublement s’effectua donc dans cet établissement au nom qui sonnait un peu comme celui du loup de notre enfance : « Si tu n’es pas sage, on t’enverra à Sainte-Marie ». Elle ne m’avait jamais été destinée avant ces événements.
Donc, l’année de mes quinze ans, je franchis la barrière de cette institution à la connotation punitive — en tous cas, pour les zigotos de mon espèce, par ce que ceux qui y étudiaient s’en trouvaient très bien. Je suis arrivé dans une classe sympa, il y avait des petits groupes de copain et copines un peu formés, et je trouvai assez facilement une place au milieu de quelques garçons de mon âge, peut être, au départ, ceux un peu mal vus par les autres.
Comme je le signalai plus tôt, s’y trouvaient de nombreux enfants de notables, de chefs d’entreprise.
Je qualifierais certains de “m’as-tu vu”, des gens que j’aurais volontiers broyé du regard arrogants, beaux comme des dieux de l’Olympe, bons en sport, de bonnes notes à l’école, et cousus de fric. Je pense que si je les revoyais aujourd’hui, l’envie de les réduire en poussière me reprendrait probablement.
Mais la plupart ne jouaient pas de cette supériorité, ne déconsidéraient pas le fils d’un simple facteur que j’étais. Florence en tous cas ne le faisait pas, non plus que ses amis proches, quelques garçons et filles qu’elle connaissait depuis bien longtemps. Si je puis la décrire d’après mes maigres souvenirs, c’était une fille simple et gentille, elle avait un beau rire, un sourire amical. Elle aimait Patrick Bruel et se rendre aux matchs de foot avec son père.
L’année civile tirait à sa fin, et des bruits de couloirs commençaient à circuler comme quoi Florence aurait été amoureuse de moi. Évidemement je n’y croyais en aucun cas, moi, le type du fond de la classe qui regardais la prof de français de travers, qui faisait des conneries toutes plus grosses les unes que les autres, intéresser Florence ? Je me demande encore pourquoi cet intérêt soudain, peut-être cette attitude un peu bad boy l’avait attirée. Auparavant, je n’avais pas ressenti d’attirance particulière pour elle, mais le fait qu’elle s’intéresse à moi me poussa à m’intéresser à elle, le sentiment n’a pas tardé à poindre le bout de son nez.
Quand je m’intéressais à une fille à cette époque, ma réaction était simple : impossible de l’approcher ou de lui parler, ce qui n’était pas le cas auparavant, bien entendu, rendant alors toute communication impossible. Je me souviens de quelques anecdotes très floues datant de cette époque, je vais essayer d’extraire quelques souvenirs enfouis.
Un jour il y a eu un voyage en Allemagne pour voir un marché de Noël, je ne me rappelle plus exactement comment, mais je me mêlai au groupe de Flo et ses copains. Nous quittâmes rapidement le marché petit et misérable et nous parcourûmes des boutiques, je crois que nous mangeâmes dans un Quick ou un Mac do quelconque. Moi qui exécrais ces endroits, qui méprisais ces lieux de fast-food, je crois que je m’en foutais, puisqu’il y avait Florence.
Peut-être bien d’ailleurs qu’au fond de mon sac un sandwich fait maison par ma mère m’attendait. La honte !
Puis un jour, tout a basculé, ce jour-là, je crois l’avoir blessée, humiliée. Elle n’avait pas mérité cela, mais je ne pus faire autrement. La classe fêtait la galette des rois en cours de Techno. Les copains de Flo ou elle-même, avaient réfléchi à un plan. Elle avait la fêve. Ses copains m’ont expliqué que Florence s’était rendue dans un endroit un peu caché et que je devais aller la retrouver pour l’embrasser. Et moi j’étais tétanisé, incapable de franchir cette porte devant tout le monde, me rendre dans le cagibi ou elle m’attendait et lui faire un bisou. Je me souviens qu’ils insistaient, « elle est là, elle t’attend ».
L’émotion était trop forte, je n’ai pas pu. Désolé Flo. J’imagine que ce jour-là tu as dû me détester, mais vraiment, ce n’était pas contre toi, j’avoue alors publiquement , là, ici, caché derrière mon clavier qu’émotionnellement je suis un couard, un incapable. Cet instant je le regretterai à jamais.
Le temps a passé et elle s’est entichée de quelqu’un d’autre, Gaël. Ils sont sortis quelque temps ensemble, mais moi, je restai avec l’idée de ce lien avec elle, lien qu’en réalité j’aurais aimé rendre tangible et que par ma seule faute, ne s’est jamais tissé.
Revenons dans le présent, ou le passé proche. C’était en décembre et nous avions rendez-vous avec la notaire, donc Florence. Je ne sais pas du tout ce que je cherchais dans cette rencontre, probablement juste voir la femme qu’elle était devenue, et espérai peut-être retrouver une image de la jeune fille de quatorze ans que j’avais connue.
Avec ma mère et mes deux frères nous attendions dans son étude lorsqu’une femme s’adressa à nous pour qu’on la suive. Agréable, elle m’appela vite par mon prénom et me tutoyait. Et moi j’étais gêné. En fait je ne parvenais pas à faire le lien entre cette notaire, très professionnelle, aux vêtements sophistiqués, si sûre d’elle… et Flo, cette jeune fille timide.
Pendant toute la séance, j’essayai de retrouver ses traits, une attitude ou quelque chose qui m’aurait fait penser à elle. Je risquai un ou deux tutoiements que je trouvai faux dans ma bouche, je ne parvins pas à prononcer son prénom, alors que dans la sienne tout semblait couler de source.
Petit à petit, je me suis rappelé quelque chose, son regard bien sûr, le profil de son visage, un rire un sourire. Si l’on avait discuté un peu plus, dans une ambiance plus décontractée que professionnelle, alors, peut-être oui, je l’aurais plus reconnue. Je ne sais pas.
Toujours est-il que c’est resté quelqu’un de gentil et qu’en cela, l’image est la bonne. En partant, j’ai réussi à lui dire : « Merci Florence », et cette phrase était enfin naturelle.
Chers amis Canteurs, je pense que vous aurez découvert à travers ce texte, un petit peu de celui qui cache derrière la plume comme l’indique le sujet de l’exercice. J’avais préparé un autre texte que je n’ai pas osé publier. Celui-ci plonge dans le passé alors que l’autre ouvrait sur le futur.
Je pense aussi, Florence, t’envoyer le lien de ce texte une fois qu’il sera en ligne, pour que tu saches ce qu’il s’est passé de l’autre côté de la porte ce jour-là.

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