Chapitre 9

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Devant les rejets d’Astyal, les pleurs de Zéphyr ne faisaient que s’intensifier, occupant à eux seuls une aile du palais. Il écopa de quelques noms plus ou moins délicats : la beuglante, la fontaine de salon, l’alarme d’inondation… Ainsi se passa une semaine, durant laquelle Rhys et Zéphyr ne cessait de s’excuser auprès de leur amie, en vain. Elle rejetait tous les arguments ou les excuses qu’ils avaient à lui offrir. Alors que la douleur se manifestait chez l’un par des crises de larmes, la colère commençait à poindre sournoisement chez le jeune héritier. Il comprenait la position de la domestique quant à ce fameux livre interdit. Pour autant, cela ne devait pas mettre leur amitié en péril !

Zéphyr et lui se rendait de nouveau aux appartements de la jeune femme, pour y subir une autre répudiation qui les mettrait sans-dessous. Ils toquèrent (délicatement) à la porte, et n’eurent même pas l’aumône d’une réponse. Des larmes commençaient déjà à rouler sur les joues de l’apprenti Attributeur de Rois. Rhys, incapable de retenir un énième flot de colère, s’écria avec toute la force dont il était capable :

— BIEN ! TANT PIS POUR TOI !

Son hurlement fit sursauter Zéphyr, tant et si bien qu’il en oublia de chouiner.

— ON VA DÉCOUVRIR PLEIN DE CHOSES MERVEILLEUSES ET CE SERA SANS TOI !

Sur ce, il attrapa la main de son ami et l’entraîna à sa suite au pas de course. Tout le long du trajet, il se mit à marmonner, ronchonner, râler. Alors que d’autres auraient fini par s’énerver de le voir se plaindre autant, Zéphyr, fidèle à lui-même, afficha un grand sourire qui dissipa toutes ses larmes.

— M’énerve, m’énerve, M’ÉNERVE ! grogna le danseur.

Il n’en fallut pas plus pour que son ami n’étouffe un rire. Il s’arrêta net, obligeant ainsi Zéphyr à l’éviter pour ne pas le percuter. Tous les deux échangèrent un regard, avant de s’esclaffer de concert. La morosité, la tristesse et l’animosité disparurent aussitôt, envolées par un simple coup d’œil.

— Où tu m’emmènes ? demanda soudain l’apprenti, sa main toujours emprisonnée entre les doigts calleux du danseur.

— Dans les jardins.

Zéphyr rigola en silence du sens d’orientation aussi désastreux de son ami. Il s’abstient de le prévenir que l’endroit où il l’emmenait était bien loin des jardins, au plus grand dam de l’héritier. Effectivement, arrivés aux cuisines, Rhys laissa s’envoler un florilège de jurons à plume.

— On a un charretier dans les cuisines ! s’exclama quelqu’un.

Rhys s’apprêtait à le remettre en place, mais finit par se taire. Un héritier était bien au-dessus de la bassesse du peuple, pas vrai ? C’était les sages paroles de Seigneur Bretzel, bien qu’il n’en pensa pas un traître mot. En voyant la mine sombre du danseur, Zéphyr se plia en deux pour se retenir de rire. Il eut le plus grand mal à l’écouter quand Rhys lui fit part de sa colère concernant Astyal.

— ELLE VA SUBIR MON GOUROU ! hurla l’héritier.

Le bruit des casseroles, des mets rissolés et des conversations s’éteignirent quelques secondes. Puis, un énorme éclat de rire envahit les cuisines. Zéphyr se tenait le ventre à deux mains, de toute cœur avec les autres cuisiniers hilares.

— Eh ! Arrêtez de rire, j’ai pas faire exprès ! Non mais oh ! Stop ! STOP !

Évidemment, personne n’écoutait Monsieur Cétout, chacun à son propre fou-rire ou aux blagues qui fusaient sur la secte qui enverraient son gourou pour se venger. Rhys soupira, tout à son désespoir d’être aussi idiot. Il s’apprêtait à partir, mais la main de son ami le retint par la manche. Il leva vers lui un regard plein de larmes et un visage rouge écrevisse. Le jeune héritier se figea, impressionné par cette tomate qui pleurait pour un oui ou pour un non.

Ayant loupé l’occasion de s’enfuir, l’adolescent se retrouva entouré d’inconnus qui venaient le saluer ou lui adresser un sourire. On le taquina longtemps, sous le l’œil amusé de Zéphyr. Puis, l’un d’un cuisto leur proposa de mettre la main à la pâte, et de voir de quoi était capable de gourou de Rhys. Celui-ci s’apprêtait à décliner lorsque son compagnon accepta avec enthousiasme. Bien sûr, comme d’habitude.

Les deux jeunes hommes se retrouvèrent devant une planche de travail, des outils et des ingrédients. Alors que le danseur déglutissait difficilement devant la lame effilée de certains des couteaux, l’apprenti Attributeur de Rois s’amusait à les lancer au bout de la pièce.

— Mais arrête, tu vas tuer quelqu’un ! cria-t-il dans un chuchotement.

— Vous avez vu ça les gars ? Zéphyr lance comme un pro !

Rhys en resta bouche bée, tant l’imbécilité de ces personnes le sidéraient. Bien obligé de travailler un peu, il s’appliqua à essayer de faire une tarte aux fruits, un de ces desserts préférés. Il n’osait pas regarder à sa gauche ce que faisait son ami, de peur de voir quelque chose d’horrible. Aussi, il restait concentré sur sa tâche pour le moins compliqué pour quelqu’un qui n’avait jamais cuisiné de sa vie. En réalité, le danseur n’avait qu’une envie : manger tout ce qui lui passait sous la main plutôt que le cuisiner. Il ne voyait d’ailleurs pas trop l’utilité de cuisiner quoi que ce soit : il se contentait de manger pour survivre, peu importe la forme, l’odeur ou la péremption de l’aliment.

Au bout de quelques minutes à jeter dans un saladier, œuf, farine, sucre, sel, fraises, framboises, fromages, et autres… choses diverses, le résultat commença à poindre son nez : une bouillie marron qui semblait presque sur le point de glouglouter. Rhys versa le tout dans un moule de tarte et le posa sur le feu. Il se tourna vers son ami, occupé à jeter des fruit en l’air pour les gober tout rond. Il secoua la tête, comme dépassé par son comportement. Zéphyr le remarqua et lui adressa un sourire éclatant avant de sauter par-dessus les plans de travail pour le rejoindre.

— Qu’est-ce que tu as cuisiné ?

— Une tarte, je crois.

— Tu crois ? rigola-t-il.

L’héritier haussa les épaules et précisa avec détachement :

— Je n’ai jamais cuisiné.

— QUOI ?! cria-t-on.

— Comment c’est possible ? demanda quelqu’un d’autre.

— Zéphyr, ton ami est malade !

Rhys fut un peu agacé. Il aurait voulu leur jeter à la gueule les années de souffrance qu’il avait subies, le froid et surtout la faim qui l’avait tenaillé, creusant entre ses os de longs sillons. Il aurait voulu leur dire qu’ils étaient tous des bourgeois cons qui ne connaissaient rien à la vie, et encore moins à la pauvreté. Zéphyr se saisit des mains de son ami pour décontracter ses doigts si fermement serrés qu’ils en abîmaient sa paume. Surpris, l’adolescent laissa l’apprenti entrelacer leur doigts. Zéphyr lui offrit un sourire contrit, avant de s’exclamer bravement :

— On s’en fiche qu’il ne sache pas cuisiner ! Rhys a plein d’autres qualités. Il est drôle…

— Ça c’est vrai, ria le cuisiner qui leur avait proposé de se joindre à eux.

— …gentil, très beau en fille…

L’héritier lui jeta un regard aussi noir que l’orage.

— …il essaye tout le temps de fuir, mais il ne s’en va jamais très loin, il nous laisse toujours le rattraper parce qu’il ne sait pas courir assez vite, et il me laisse parfois pleurer des heures sur ses vêtements neufs.

L’adolescent en question ignorait s’il s’agissait d’une liste de qualités ou de défauts. Zéphyr serra fort sa main.

— Vous ne pouvez pas le critiquer sans le connaître. Il est vrai, sans faux-semblants, il ne s’amuse pas de la faiblesse des autres, n’abuse pas de son pouvoir. Il est humble et gentil. Je suis fier de le compter parmi mes amis.

Le cœur de Rhys accéléra le temps des quelques secondes où Zéphyr dépeignit un tableau aussi avantageux de sa personne.

— De plus, il a vraiment une allure superbe lorsqu’il se travestit…

Il aurait dû s’en douter. Rhys s’empressa de plaquer sa main sur la bouche de l’autre idiot, les oreilles rougissantes de honte. Son palpitant continuait à faire des siennes sans qu’il ne puisse le raisonner. Personne ne l’avait jamais décrit en ces termes. Le jeune homme ne s’estimait ni particulièrement humble, encore moins gentil. Pourtant, son ami (et il n’aurait jamais cru en avoir un) l’avait décrit en ces mots si flatteur. Rien que d’y penser lui suffisait à rougir d’autant plus.

Les autres cuisiniers les contemplèrent tous les deux, un sourire aux lèvres. Figures paternelles, fiers de leurs enfants qui s’entendaient si bien, ils ébouriffèrent les cheveux des deux amis. Rhys tenta de s’y soustraire, en vain. Les conversations reprirent, puis on demanda à chacun de présenter son plat. Zéphyr commença, rempli d’enthousiasme, comme à son habitude.

Le résultat était pour le moins… particulier. Aussi étrange que son créateur, en somme. La salade de l’apprenti Attributeur de Rois ne comportait que trois couleurs : du bizuth, de l’azur et du céruléen. Du bleu, en d’autres termes. Tout le monde contempla cette masse grouillante bleuâtre qui semblait être douée de vie. Effectivement, Zéphyr avait glisser diverses bestioles dans sa composition, ce qui la rendait d’autant plus atypique… et repoussante.

— C’est pas une salade, c’est un nid, ce truc, fit remarquer Rhys.

Les yeux de son ami s’embuèrent. Puis, ses sourcils se froncèrent.

— C’est une salade !

— Elle se mange pas alors.

— Bien sûr qu’elle se mange ! Et puis tout le monde sait qu’il ne faut pas manger les animaux, ce serait horrible !

— Pourquoi en avoir mis alors ? Même sans les bestioles, hors de question que j’avale ça, personnellement.

— On ne te demande pas ton avis, tu la manges et puis c’est tout !

— Beurk… Jamais !

— On ne sait pas si on aime avant d’y avoir goûté !

— C’est assuré que je détesterai cette… chose.

Les cuisiniers assistaient à l’échanger comme à un match de ping-pong. Un Zéphyr énervé finit par prendre le plat à bras le corps et le tendit vers Rhys.

— Mange !

— Non !

— Si, allez !

Rhys reculait, Zéphyr avançait. Puis ce dernier se saisit d’une spatule et la brandit comme une arme. L’héritier chercha à son tour de quoi se défendre, mais ne tomba que sur une malheureuse cuillère. Il la tendit néanmoins, près à riposter aux coups de spatule qu’il pourrait recevoir.

S’ensuivit un combat acharné entre les deux adolescents. L’un tentait par tous les moyens de faire manger à l’autre sa salade bleue, et l’autre cherchait par tous les moyens à se soustraire de cette torture. Zéphyr jeta sa spatule sur Rhys qui la reçut en pleine poitrine. Décontenancé, il réagit trop tard quand l’apprenti lui jeta l’entièreté du saladier à la figure. À son plus grand désespoir, il reçut le mélange azur en pleine tête et en avala par accident. Tout occupé à se débarrassé des animaux qui rampaient dans ses cheveux, il réalisa avec un temps de retard que le goût qui s’annonçait terrible, n’était au final, pas si mal. Il s’apprêtait à le hurler, lorsque soudain, une explosion détona dans la pièce et emplit les cuisines d’une épaisse fumée noir charbon.

Lorsque Zéphyr avant jeté sa salade à la figure de Rhys, des résidus étaient tombé dans la mixture que le danseur avait mis sur le feu, produisant une réaction chimique jusqu’alors jamais vue. Cela avait conduit à une explosion et à une horrible nuage sombre.

— BANDE DE CHENAPANS ! hurla l’un des cuisiniers.

— Oups…

Zéphyr attrapa la main de Rhys, l’entraînant vers la sortie à tâtons avant que quelqu’un les attrape. Ils s’enfuirent en courant, le gourou des cuisiniers aux trousses.

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