Chapitre 15

12 minutes de lecture

— Oh par tous les dieux, non…

Rhys contemplait avec horreur son reflet.

— Vous êtes très élégante ! s’enthousiasma Hélène avec un petit cri de joie.

Le jeune homme se tourna avec elle, un pur air de désespoir collé au visage. Élégante ? On se foutait de sa gueule ? Il était tout bonnement horrible !

— Tournez-vous de ce côté pour que je puisse ajouter la dentelle, lui enjoignit Malza.

Il crut tourner de l’œil en entendant le dernier mot.

— Quelle dentelle ? s’étrangla-t-il.

La servante n’entendit pas sa question, trop concentrée à ajuster la broderie à sa taille et sur ses épaules. À côté, Hélène s’extasiait toute seule du spectacle qu’il offrait, piaillant autour de lui comme un moineau face à un morceau de pain.

— Parfait ! Plus que le maquillage !

— Non.

— Mais…

— Non.

Le danseur se retenait de pousser un hurlement de désespoir. N’importe quelle aide aurait été la bienvenue pour échapper à cet enfer. Il se surprit même à prier que cette journée se passe au plus vite pour qu’il puisse se débarrasser du corset, des talons, de la robe à panier… Il ne voulait même pas y penser, préférant fermer les yeux et compter les moutons plutôt que de revoir cette vision atroce de lui-même, embourbé dans une robe crème, largement surélevée pour augmenter la taille de ses hanches. Sans compter le soutien-gorge rembourré par tout le coton du monde qui lui donnait la sensation d’être une baleine. Non, vraiment, mieux valait oublier cette image.

Replié dans ses sombres pensées, Rhys ne prit pas garde aux deux servantes à ses côtés : elles en profitèrent pour lui blanchirent le teint et rougirent ses lèvres. Lorsqu’il rouvrit les yeux et se vit farder de cette façon grotesque, il crut vomir. Lors de son ancienne vie à la rue, on l’avait souvent traité de prostituée. Jamais il n’avait autant eu l’impression que l’insulte était justifiée.

— Vous voilà prête ! Plus que la touche finale, et vous pourrez rejoindre le Seigneur Ferzel.

Il n’entendit qu’à peine ces quelques mots alors que Malza lui lançait des paillettes au visage. Le corset l’étouffait, sa coiffe lui donnait mal à la tête, sans compter ces horribles talons qui lui arrachaient des crampes. C’est d’un pas mécanique, presque morbide, qu’il se dirigea jusqu’à son entraînement quotidien auprès de Bretzel. Il toqua à la porte de ses appartements avant de perdre le peu de combativité qui lui restait pour se cacher dans un coin et y rester jusqu’à nouvel ordre. Le battant s’ouvrit brusquement sur Seigneur Fier Zèbre, tout juste remis de son torticolis de la veille, aussi guindé qu’à son habitude.

— Héritière Cétout, je vous saurais gré de ne plus être en retard à l’avenir, je ne puis tolérer…

Il s’arrêta brusquement en constatant l’accoutrement de son élève.

— Quelle est donc cette horreur que vous revêtez, Mademoiselle ?

Rhys pouvait sentir des larmes de honte et d’impuissance lui monter aux yeux. Il avait beau se morigéner intérieurement qu’il ne s’agissait là que d’une tenue, un simple costume pour protéger son ami, il n’arrivait à se défaire de cette sensation de salissure qui lui collait à la peau. Le rouge à ses lèvres, le blanc à ses joues, la dentelle à sa taille… Qu’est-ce qui le différenciait donc d’une prostituée ? Lui qui avait mis un point d’honneur à ne jamais vendre son corps, à toujours rester digne, voilà qu’il… qu’il… Il serra les dents, prêt à craquer.

Seigneur Ferzel observa le jeune homme sans un mot, avant de s’esquiver pour le laisser entrer.

— Allez vous débarbouillez et retirer tout ça.

Le danseur acquiesça sans un mot. Il trouva sans mal la salle de bain et s’empressa de passer un coup d’eau sur son visage. Il se débarrassa sans attendre de la perruque, des chaussures, du corset et de la robe à panier. Il frissonna lorsqu’il se retrouva avec de simples bas et une légère chemisette sur les épaules. Sans s’en apercevoir, il commença à frictionner sa peau, alors même qu’elle n’avait plus la moindre trace de maquillage. Ce furent des coups à la porte qui le sortirent de sa frénésie. Il ouvrit, les yeux rivés sur le carrelage de son instructeur.

— Rhys ? Tout va bien ?

Il reconnut aussitôt le timbre chantant de Sytian. Il redressa vivement les épaules pour se recomposer une prestance, mais il parvenait difficilement à maîtriser les tremblements de ses mains.

— Seigneur Ferzel m’a appelé pour me dire qu’il avait besoin de moi à ton propos. Que se passe-t-il ?

L’adolescent entrouvrit la bouche pour répondre, mais les mots semblaient coincés au fond de sa gorge. De plus en plus inquiet, son interlocuteur se faufila dans la salle de bain et avisa des vêtements presque arrachés qui gisaient par terre, puis le visage rougi de son ami. Il ne lui fallut pas davantage pour comprendre la situation. Ses yeux se voilèrent de tristesse et de compassion alors qu’il s’empressait de prendre l’héritier dans ses bras. Ce fut cette étreinte qui libéra Rhys du poids du silence.

— Je suis désolé, je sais que c’est ridicule, mais j’ai paniqué, c’était…

— Tout va bien, je comprends. Il n’y a aucun problème, d’accord ?

Sytian se dégagea pour le fixer, avant d’esquisser une petite moue taquine :

— Pourquoi crois-tu que j’ai souhaité devenir un homme ?

Sa blague eut le mérite d’arracher un faible sourire au jeune homme.

— On va arranger tout ça, le rassura le blond. Ne bouge pas d’un cheveu, je reviens dans un instant.

Avant qu’il n’ait pu protester, Mister Parfait avait déjà disparu. Rhys s’assit au bord de la baignoire en l’attendant, évitant soigneusement du regard l’endroit où les étoffes s’étaient accumulées. Il fallut quelques minutes à peine avant que son ami revienne, les bras chargés de vêtements en tout genre.

— Ils étaient à moi, avant… tu sais. Tu devrais peut-être trouver deux ou trois choses qui pourraient te convenir.

— Merci Sytian...

Ce dernier lui sourit avec tendresse, puis reporta son attention sur l’avalange de tissus qu’il avait rapportée. Il se mit à fouiller allégrement, avec des marmonnements incompréhensibles. Parfois, il tendait un habit au brun, et il repartait à la chasse. Le jeune homme regardait à peine ce que son complice lui proposait. Tout ce qui lui paraissait trop féminin et douloureux à porter était directement délaissé sur le carrelage. Avec l’aide du blond, il finit par opter un pantalon léger et une tunique azur. Le tout était trop grand pour lui, mais il fut instantanément rassuré en sentant le textile couvrir le dos de sa main et les mouvements amples que lui permettaient sa tenue. Il poussa un profond soupir de soulagement, avant d’adresser un sourire des plus sincères à son sauveur.

— C’est normal, lui répondit-il à son remerciement silencieux.

Soucieux de ne pas déranger davantage leur instructeur, Sytian s’empressa de récupérer les vêtements négligemment jetés au sol et de revenir dans la pièce principale, Rhys sur les talons. En les voyant arrivés, Seigneur Bretzel hocha la tête pour montrer son approbation sur le choix de la tenue.

— Merci de votre aide, Héritier De Lamin.

— Merci de m’avoir prévenu, Seigneur Ferzel. Je reste à votre disposition si vous avez besoin de quoique ce soit, ainsi qu’à celle de Rhys.

Il adressa un clin d’œil à ce dernier pour lui montrer son soutien. Il s’apprêtait à rejoindre ses appartements lorsqu’on toqua à la porte. Fier Zèbre pesta tout bas contre les gêneurs, mais partit tout de même ouvrir. Rhys contempla avec une certaine fascination son instructeur se raidir brusquement, la main accrochée à la poignée. Son teint vira au rouge carmin en une fraction de seconde, bien qu’il se reprenne bien vite.

— Colonel Xian. Que nous vaut le plaisir de votre visite ?

Bretzel se tenait aussi droit que le corps humain le permettait, les muscles tendus à l’extrême. Il était presque physiquement douloureux de le voir. La tension qui avait envahi la pièce interloqua les deux adolescents qui échangèrent un regard d’incompréhension. Le jeune danseur se pencha légèrement sur le côté pour voir le nouveau venu et il reconnut avec surprise le garde qui avait empêché son aîné de proférer des menaces à l’encontre du 1er Attributeur de Rois lors de la cérémonie de clôture des recherches. C’était principalement ses cheveux bordeaux en bataille qui avaient interpellé l’héritier. Maintenant qu’il voyait le soldat, il était impressionné par sa haute stature, ou par la balafre qui suivait le contour de sa mâchoire. Pourtant, il avait l’air profondément mal à l’aise, les yeux baissés et la jambe trémulée.

— Je suis occupé, si vous pouviez vous dépêcher de m’expliquer la raison de votre venue... s’impatienta l’instructeur.

Sans répondre, le colonel sortit de derrière son dos un énorme bouquet de fleurs. Rhys en resta bouche-bée, Sytian regardait la scène avec une lueur amusée dans le regard et Seigneur Ferzel… Les deux adolescents ne pouvaient guère voir l’expression de son visage, en revanche, ils avaient une vue certaine sur l’arrière de son cou qui s’était paré d’une jolie couleur écrevisse.

Étonnamment, ce fut le principal concerné qui se reprit le premier : il se dressa de toute sa hauteur et prit la parole d’un ton sans appel :

— Je suis flatté, mais ce n’est vraiment pas le moment, Colonel. Comme vous le voyez, je suis en compagnie de deux héritiers et je ne peux guère vous accordez de l’attention.

Il prit une profonde inspiration, prêt à lui claquer la porte au nez, mais Sytian le devança.

— En réalité, Rhys et moi avons à faire. Je viens de me souvenir que Sa Majesté l’Impératrice demandait à nous voir.

Sans attendre, le blond entraîna son ami à sa suite et les fit sortir avant que leur aîné ne puisse répliquer.

— Seigneur Ferzel, Colonel Xian. Je vous souhaite une excellente journée.

D’une habile révérence, Sytian salua les deux hommes et partit au pas de course, un bras chargé de ses anciens vêtements, l’autre occupé à traîner Rhys. Ce dernier était encore abasourdi. Il n’avait même pas réagi quand son ami l’avait attrapé et il se laissait encore guider, cherchant à comprendre les évènements. Lorsqu’il retrouva enfin l’usage de la parole, ils étaient dans les appartements de Mister Parfait, celui occupé à ranger ses affaires.

— Est-ce que… déglutit-il. Est-ce que je viens de voir Seigneur Fier Zèle se faire draguer par un homme qui avait l’air d’un tueur en série ?

— Le Colonel Xian est un excellent combattant, mais il est également sage et respecté. C’est quelqu’un de bien, je crois.

— Il avait un bouquet de fleurs ?

— C’est mignon, non ? gloussa Sytian.

— Des fleurs pour Bretzel ? insista Rhys, scandalisé.

— On a tous droit au bonheur.

De là à le voir de ses propres yeux, grommela le jeune danseur intérieurement. Il se laissa tomber sur le lit pendant que son camarade s’agitait dans la pièce. Il n’en revenait toujours pas qu’il ait pu assister à une telle scène. Est-ce que le colonel et Ferzel étaient… en couple ? Par tous les dieux, il ne voulait rien savoir ! Évidemment, plus il tentait de se sortir cette idée de la tête, plus elle s’installait. Si le colonel lui apportait des fleurs, ce n’était sans doute pas qu’ils étaient mariés. Quelque chose de récent ? Pas encore concrétisé ? Ils couchaient juste ensemble ?

— ARGH ! hurla-t-il.

Cette image devait disparaître !

Son cri interpella le blond qui délaissa ses affaires pour le rejoindre. Il le regarda, inquiet, jusqu’à une prise de conscience.

— Oh non, Rhys, je suis désolé… J’avais oublié ton amour pour Seigneur Ferzel…

À vrai dire, lui-même avait oublié ce mensonge ridicule. Il se laissa consoler par Sytian en silence, bercé par ses mots doux.

— Ça va aller, lui chuchota-t-il.

Non, ça ne pouvait pas aller, son professeur avait fricoté avec un garde devant lui ! Il voulait se rincer les yeux pour effacer toutes les images qui lui venaient. Il lui fallut un certain temps pour se résigner et accepter la situation telle qu’elle était : merdique. Dans un dernier soupir, il s’extirpa des draps soyeux.

— Allons dehors, j’ai besoin de me changer les idées…

Sytian accepta sans discuter. Ils s’éloignèrent ensemble de l’aile des héritiers pour descendre aux étages inférieurs. Ils croisèrent quelques nobles, des valets et des servantes, sans se laisser aborder de trop près. Pourtant, à l’attente de cris, ils se figèrent.

— S’il te plaît, s’il te plaîîîît !

— Stop !

— Mais je suis désoléééé.

— Je m’en fiche.

— Astyaaaaaal ne sois plus fâchée !

Ils virent débouler une certaine jeune femme suivie de près par une fontaine de salon ambulante.

— Zéphyr, arrête de chouiner !

— Mais tu ne veux pas me pardonner !

— C’est bien fait pour toi.

— Mais pourquoi ?

Le regard de Sytian se perdit aussitôt dans la contemplation de sa dulcinée, alors que Rhys soupirait en levant les yeux au ciel. Il aurait dû se douter qu’Astyal ne voudrait pas pardonner à Zéphyr et que celui-ci continuerait de la harceler jusqu’à ce qu’elle cède. Les deux nouveaux venus remarquèrent à cet instant leur présence. Le visage de l’apprenti Attributeur de Rois s’illumina et il s’empressa de se jeter au cou de sa princesse préférée.

— Rhyssette !

S’il fut à un moment ou un autre touché par cette marque d’affection, cette dernière disparut aussitôt en entendant le surnom. Il s’écarta du jeune homme avec un regard noir.

— Comment tu m’as appelé ?

— Rhyssette, c’est joli non ?

— Joli ? C’est le prénom le plus atroce du monde ! Si tu continues de m’appeler ainsi, je t’ignore jusqu’à ce que mort s’ensuive.

— QUOI ? NOOON, RHYSSETTE TU NE PEUX PAS ME FAIRE ÇA !

Sytian et Astyal gloussèrent derrière eux. Toutefois, lorsqu’ils virent que les deux jeunes hommes étaient prêts à continuer le débat pendant longtemps, ils prirent soin de les séparer et de les distraire l’un de l’autre. Pourtant, leur regard continuait de s’accrocher, malicieux pour Zéphyr, orageux pour Rhys.

Les quatre adolescents atteignirent les jardins sans même s’en rendre compte. C’est lorsque Zéphyr se mit à jeter des pétales sur Rhys qu’ils réalisèrent qu’ils avaient tant conversé qu’ils étaient arrivés jusqu’ici. Si les deux idiots de la bande ne semblaient pas particulièrement préoccupés, Astyal et Sytian s’interrogèrent sur les relations qu’ils nouaient. L’une s’inquiétait des enjeux politiques, l’autre priait d’avoir assez de courage pour se rapprocher de son amour.

— Zéphyr, arrête de me foutre de la végétation dans les cheveux.

— Héhé, c’est pour ton teint.

— Qu’est-ce qu’il a mon teint ?

— Il manque de verdure.

— Je vais te la faire bouffer ta verdure !

Le jeune homme châtain lança à cet instant des lichens que le danseur reçut en pleine bouche. Il manqua de s’étouffer de rage et s’élança à la poursuite de son agresseur après avoir recraché ce qu’il avait ingurgité de force.

— Ils sont étranges, non ? lança Sytian sans réfléchir au fait qu’il se trouvait seul avec celle qui faisait battre son cœur.

— Rhys est un idiot, Zéphyr est… bizarre, mais il est gentil.

Le blond hocha la tête, sans savoir comment continuer la conversation. Il suivit la servante lorsque celle-ci s’installa sur un banc, juste en face d’un massif orangé. Il se balança d’un pied à l’autre, puis finit par s’asseoir à ses côtés. Terrifié, il fit craquer ses doigts un par un.

— Désolé, s’excusa-t-il face au regard noir de sa camarade.

Elle leva les yeux au ciel et tourna la tête pour garder un œil sur cet imbécile de Rhys. Sytian la contempla en silence, jusqu’à prendre son courage à demain : il fit mine de se dégourdir les jambes et en profita pour cueillir l’une des nombreuses fleurs orangées. Proche d’un lys ou d’une tulipe, elle dégageait une senteur hypnotisante. Il continua de marcher le temps de lester un peu de stress. Il finit par se rasseoir, aussi tendu qu’un arc.

— Astyal ? appela-t-il si timidement qu’elle ne l’entendit pas.

Il réitéra l’expérience avec un peu plus de force. La jeune femme se tourna vers lui, un sourcil interrogateur relevé. Le blond déglutit comme il put et il tendit sa fleur.

— Elle était euh… tombée par terre. Je me suis dit que ça te plairait peut-être, puisque tu es une fille. Enfin il n’y a pas que les filles qui aiment les fleurs ! Mais ça fait plaisir aux filles. Certaines filles. Pas toutes mais euh…

Sytian, ferme ta gueule.

La servante attrapa du bout des doigts la tige, comme si le présent allait exploser. Elle la porta à son visage pour en humeur l’odeur et ferma les yeux. Un minuscule sourire vint illuminer ses yeux alors qu’elle adressait un hochement de tête en remerciement à son damoiseau.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Sombre d'Ombre ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0