L'AMOUR EST AVEUGLE

7 minutes de lecture

NUIT

 – Attends, attends, j’ouvre la porte.

 – Veux-tu que je t’aide ? Oh ! Pardon…

 – Pas d’offense, ma belle, ne t’inquiète pas. Je t’assure que, pour ce qui est de mettre ma clé dans la serrure, j’ai des doigts de fée.

 – Ah oui ?

 – Oui ! Si j’y vais à tâtons, ce n’est pas parce que je n’y vois rien, c’est juste pour me chauffer les extrémités avant de passer aux choses sérieuses. Et… voilà ! Attends, j’allume pour toi.

 – Non !

 – Comment ça ?

 – Non, pas besoin, je veux être comme toi, moi aussi je veux y aller à tâtons. Heu… j’ai le droit de dire ça ? Ça ne te vexe pas ?

 – Disons que si tu étais un administratif barbu, je pourrais trouver la réflexion assez moyenne ; ferme les yeux, tu sens ma main sur ton poignet ? Mais étant donné l’heure, notre taux d’alcool ; laisse-toi faire, touche le coin de la porte, tu le caresses, doucement tu pousses dessus ; et ce que l’on s’apprête à faire…

 – Qu’est ce qu’on va faire ?

 – D’abord, tu fais glisser ta main, lentement, du bout des doigts. Pas mous les doigts ! Affirme ton geste, je suis là, je te guide. Tu sens ? C’est un peu plus froid le métal, la clenche n’est pas loin… Voilà, tout en douceur, ça glisse, c’est ton corps, tout ton corps qui voit.

 – Ça m’excite.

 – Les aveugles, ça t’excite ?

 – Non, mais… non, ce n’est pas ce que je voulais dire, je…

 – Stop, minette, je te vanne, là !

 – Salaud !

 – Donc, tu disais, ça t’excite ?

 – Espèce de petit salaud, oui, tu m’excites…

 – Attends deux secondes que je te débarrasse, tu as toujours les yeux fermés ?

 – Oui, tu es dans mon dos.

 – Tu sens ?

 – Oui, ton nez, ta respiration, dans mon cou. C’est chaud… et froid.

 – Ça te fait des frissons.

 – C’est tes doigts, tes mains. J’ai l’impression qu’elles me parlent quand tu me touches.

 – Je suis en train de te lire en braille.

 – Apprends-moi.

 – Avec plaisir, mais nous sommes encore beaucoup trop habillés pour ça.

 – Hi, hi, attends, je veux essayer, il faut que je trouve les boutons…

 – Cherche une odeur chaude, laisse-toi guider, cherche un rythme avec tes oreilles, avec tes doigts, c’est mon cœur.

 – Il bat vite.

 – Parce que tu te crois la seule à être excitée ?

 – Hi, hi…

 – Maintenant, n’essaye pas de déboutonner ma chemise, contente-toi de chercher ma peau, glisse tes doigts à l’intérieur, laisse juste le pouce sur le pan du dessus et tu remontes, doucement.

 – Hi, hi, ça marche ! Encore.

 – Encore ?

 – Oui, encore… plus de ça, plus de toi, les yeux fermés… Qu’on soit à égalité.

JOUR

 – Mais, qu’est-ce qui se passe ? Je ne vois rien.

 – Attends, je t’ouvre les volets.

 Il appuie sur l’interrupteur qui lentement rembobine les ombres au profit de l’opaque jauni du petit matin.

 – Non, tu ne comprends pas, je n’arrive pas à ouvrir les yeux.

 Elle s’assoit dans le lit, repoussée de côté par le clair-obscur qui apparaît derrière ses paupières closes. Réflexe inutilement pudique ou rite ancien, elle couvre sa nudité d’un bout de drap agrippé au hasard. Elle presse contre son sein l’improbable doudou en guise d’armure face à l’étrange. Se touche les yeux, puis tend un bras devant elle comme cherchant à saisir l’imaginaire interrupteur qui rallumerait ses sens déficients. Reculant encore face aux ténèbres qui l’assaillent, elle glisse de la couche à la renverse, le crâne contre le carrelage.

 – Aïe !

 – Et bien, et bien, ce n’est plus aussi drôle qu’hier soir alors, d’être aveugle ?

 – C’est pas l’moment d’faire de l’humour, j’y vois rien, j’te dis.

 La marque de panique ce sont les trémolos dans la voix. Le ton suraigu, la peur. Le débit s’accélère, le cœur aussi. Des signes qui ne trompent pas une oreille avertie.

 – Mes cils, ils sont tout collés.

 – Tes vœux auront étés exaucés, sans doute. Ton ange gardien s’en sera occupé.

 Sa voix à lui est calme, pas la peine de voir un sourire pour le reconnaître.

 Elle se relève maladroite, les pieds glissant à reculons, main gauche ouverte contre ses chairs exposées, l’autre agitée derrière elle, erratique. Elle vagabonde contre des bords, des coins qu’elle repousse d’instinct maintenant que le commun a perdu sa substance.

 – Mais, aide-moi, fait quelque chose, Bon Dieu !

 – Mais que veux-tu que je fasse ? Je ne suis qu’un pauvre aveugle, moi. Pauvre petit aveugle, tu croyais quoi ? T’imaginais m’utiliser comme un bon p’tit gode bien sage, une histoire drôle à raconter aux copines en sirotant un café en terrasse ?

 Il prend un oreiller qu’il jette dans sa direction. Il est chez lui dans ce monde dont il connaît le moindre écho. Recevant en pleine face l’agression duveteuse, elle tourne la tête, cognant avec violence pommette et arcade contre un angle de mur. Un bruit sec et la plainte, immédiate.

 – Aïe !

 La bosse à l’arrière de son crâne et maintenant… elle saisit, coulant de son sourcil, un liquide poisseux qu’elle fait tourner entre ses doigts sans le reconnaître. Elle a mal, dans sa tête désorientée ça tape de tout côté. Elle oscille, en déséquilibre.

 Il ne la lâche pas. Le chevalier d’hier, s’est transformé en menace fantôme.

 – Qu’est ce que tu t’es dit ? : Je me suis bien faite baisée par l’aveugle, c’était ta bonne action aux miséreux ? Tu t’es prise pour une sainte ? Ben non, tu vois, pas d’absolution pour ton orgueil, tu payes par là où tu as péché.

 Elle a peur maintenant, vraiment peur, elle frotte ses yeux, tirant sur ses paupières qui restent irrémédiablement closes. Quelle que soit la soudaine maladie, la malédiction ou la contagion dont elle est victime, il faut que cela cesse, tout de suite.

 – C’est collé, c’est tout collé, je ne peux pas les ouvrir.

 – Ben oui, c’est fait pour, c’est de la glue.

 Voilà l’improbable châtiment divin rattrapé par un réel plus inconcevable encore. La jeune fille peine à assimiler la courte affirmation. Elle dort, elle rêve. Voilà, un mauvais rêve pour une vilaine fille. Ceci n’est PAS en train d’arriver.

 – Si tu savais comme j’imagine ta gueule en ce moment.

 – Qu’est ce que t’as fait ?

 Pourquoi a-t-elle mal au ventre ? C’est dans les tripes. Ça la replie sur elle même, le cul coincé dans un angle.

 – Moi ? Rien. Rappelle-toi, je ne suis qu’un pauvre petit aveugle, un handicapé. C’est toi qui voulais me copier, hier soir.

 – Mais, pour jouer !

 – Mais bien sûr, être aveugle, c’est juste un jeu ! Et c’est pour jouer que tu es partie fouiller le tiroir de ma cuisine.

 – Mais… quoi ? Je n’ai pas fait ça !

 Elle s’affaisse, se recroqueville, ça n’a pas de sens, son esprit aussi déstabilisé que son corps peine à garder une prise.

 Lui, tendu, bandé, précis, glisse ses doigts contre le mur en s’approchant.

 – Si, si, tu as trouvée le petit tube de glue et les allumettes, tu m’as même expliqué ce que tu faisais. Tu m’as dit que tu allais t’en servir et te lisser les cils avec. Tu ne te souviens pas ? J’ai bien essayé de t’en empêcher, mais moi, le pauvre petit handicapé, que puis-je faire contre une personne valide ?

 – Mais... non !

 Elle le souffle, ça. Et lui, elle le sent maintenant partout au-dessus. Il chuchote d’une voix grave descendue d’un ciel vengeur.

 – Bien sûr que si, tu m’as dit que ça allait, que tu gérais, qu’avec ça on serait vraiment à égalité.

 Sa tête entre dans ses épaules, tirant sur le fil ténu de sa lucidité. Au bord du gouffre, la maigre gangue de sa folie prépare sa chute le long d’un précipice au fond duquel elle sait devoir se fendre...

 – Non…

 Les larmes peinent à passer par le canal lacrymal irrité par la colle. Elle porte ses mains à ses oreilles sans oser les atteindre, souhaiterait être sourde... En plus d’être aveugle.

 Et ne plus sentir le souffle rauque du monstre informe, sur elle abattu, enserrant dans sa gueule son crâne qu’il broie, fort et profond...

 Le fil se coupe, elle l’entend distinctement, comme une unique présence résonnant à l’infini dans son univers meurtri. Son âme abdique, s’abîme. Le barrage se rompt enfin, incapable de contenir le réel. Elle pisse… de peur.

 Avachie sur le carrelage froid, elle pisse contre son pied à lui, qu’il retire rapidement en fronçant les narines. Lui aussi va se lâcher, enfin. Il recule légèrement, un rictus de plaisir tordant sa bouche, la tête penchée, il prête l’oreille au flot ruisselant, la main frottant son pubis, tout près de sa queue raidie.

 – Maintenant, écoute-moi bien, tu vas dégager d’ici. Souviens-toi, quand tu as vu que tu avais fait une connerie, tu t’es sauvée sans que je puisse te rattraper.

 Il la prend par le bras et la force à relever son corps flasque. La jeune fille d’hier a sombré dans les tourbillons âpres d’une nuit abyssale.

 Il est encore trop tôt pour que les réveils aient sonné à l’étage, ni même dans l’immeuble. Nu, tout comme elle, il sort dans le couloir en la traînant par un bras, la tire vers lui et, par les cheveux, la remonte à sa hauteur. Le crissement de ses ongles contre le mur le guide tandis qu’il lui chuchote à l’oreille en la bousculant vers l’avant sans relâcher la tignasse :

 – Et surtout n’oublie pas que quelque idée que tu puisses avoir en tête, c’est cette version que je raconterais et c’est moi que l’on croira.

 Il ouvre la porte de l’escalier de service et la jette dans les marches.

 – Maintenant on est à égalité.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 7 versions.

Vous aimez lire Estef Siliab ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0