Chapitre 1

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CHAPITRE 1

Six heures hors du temps

Trois ans et deux mois avant l’email.

C’est Léa qui m’a forcée. Et je bénis cette fille tous les jours de ma vie.

Un jeudi soir de mai. Emma dormait chez son père. J’étais seule dans mon deux-pièces que je n’avais jamais décoré parce que décorer, ça veut dire s’installer, et s’installer, ça veut dire accepter que c’est chez soi, et accepter que ce petit appartement triste avec ses murs blancs et ses meubles Ikea et ses dessins d’Emma tenus par des aimants dépareillés était chez moi, ça, je n’étais pas prête.

Bref. J’étais sur le canapé. Plaid. Vin. Netflix. Le trio de la femme séparée, un jeudi soir.

Mon téléphone a vibré.

Tinder.

Un mot sur moi, à ce stade. Trente-cinq ans. Brune. Cheveux longs qui ne font jamais ce que je veux. Des yeux bleus que les gens remarquent toujours en premier — « oh t’as des beaux yeux », merci, c’est la seule chose que j’ai réussie aujourd’hui. Un mètre soixante-cinq de doutes, de rêves brisés et d’espoir tenace. Mère d’une petite fille extraordinaire. Divorcée. Cyclothymique, mais ça, je ne le savais pas encore. Et désespérément seule depuis six mois.

C’était la faute de Léa. Trois semaines plus tôt, elle avait débarqué chez moi avec une bouteille de rosé et cette mission divine qu’ont les meilleures amies du monde : sauver votre vie sentimentale sans qu’on leur ait rien demandé.

— Six mois que t’es séparée, Chloé. Six mois ! Faut que tu rencontres quelqu’un.

— J’ai pas le temps.

— T’as pas le temps ou t’as pas l’envie ?

— Les deux.

— Télécharge Tinder.

— C’est ridicule.

— C’est pratique.

— C’est déprimant.

— C’est gratuit. Et t’as rien à perdre.

— Si. Ma dignité.

— Chloé, ta dignité, elle est sur le canapé en train de regarder Netflix pour la quatrième fois cette semaine. Télécharge.

J’ai téléchargé. Pour qu’elle me lâche. Et aussi, un tout petit peu, parce qu’elle avait raison et que je détestais ça.

Trois semaines de Tinder. Trois semaines ! Autant vous dire que j’avais une thèse à écrire sur le sujet.

Les mecs qui posent avec un poisson qu’ils viennent de pêcher. Pourquoi ? Pourquoi le poisson ? Qu’est-ce que le poisson est censé me dire sur toi en tant que partenaire ? Que tu es patient ? Que tu sens le hareng ? Swipe à gauche.

Les mecs en salle de sport, biceps contractés, selfie dans le miroir. Merci, mais si j’avais voulu voir un type en sueur qui se regarde dans une glace, j’aurais gardé mon ex. Swipe à gauche.

Les mecs dont la bio dit « Demande-moi, je suis un livre ouvert ». Sauf que le livre, c’est toujours le même : « salut ça va t belle ». Swipe à gauche. Swipe à gauche. Swipe à gauche.

Et puis.

Et puis, lui.

Erwan.

Sa photo, d’abord. Et je dois vous en parler parce que cette photo, elle a tout déclenché. Un type assis sur un muret, face à la mer, de profil. Brun. Un style un peu espagnol — la peau légèrement mat, une mâchoire nette, quelque chose de méditerranéen dans les traits. Et même de profil, même sur cette photo volée où il ne regardait pas l’objectif, on devinait un sourire en coin. Le genre de sourire qu’on met dans les pubs pour vendre des parfums ou des voitures ou n’importe quoi, parce qu’avec ce sourire-là, on achète.

Trente-trois ans. Événementiel. Deux enfants.

J’ai swipé à droite. Le cœur battant. Comme une idiote.

Match.

Match !

Mon Dieu.

* * *

LA SEMAINE DES MESSAGES

Ce qui s’est passé ensuite, c’est ce qui ne devrait jamais arriver sur une appli de rencontre et qui est la preuve que l’univers a parfois le sens du timing : on s’est écrit. Et on ne s’est plus arrêtés.

Pas des « salut ça va ». Pas des emojis. De vrais messages. Longs. Débordés. Des pavés envoyés à des heures indues — lui à 23 h, moi à minuit, lui à 1 h du matin, et moi à 1 h 03 parce que je n’avais même pas le temps de poser le téléphone entre deux réponses.

Il m’a parlé de ses fils. Tom et Lucas. De la garde alternée et de ces semaines sans eux où la maison est tellement silencieuse qu’on entend le frigo tourner et qu’on se dit : c’est ça, le bruit de la solitude. Le ronronnement d’un frigo.

Je lui ai parlé d’Emma. De ses dessins sur le frigo, justement. De cette façon qu’elle a de chanter faux dans la voiture avec une conviction bouleversante. De son rire qui remplit l’appartement quand elle est là, et du cratère qu’il laisse quand elle n’y est pas.

Il m’a parlé de son boulot dans l’événementiel. Des mariages qu’il organisait pour les autres — et de l’ironie de construire le plus beau jour de la vie des gens quand le sien s’était effondré. Il avait écrit ça avec un point d’exclamation et un smiley qui riait, comme si c’était drôle. Et c’était drôle. Et c’était triste. Et c’était exactement le genre d’humour que j’aimais.

Il m’a parlé de ses montagnes. Annecy. Les lacs. L’air qui pique le matin. Il venait de là-bas. Avait tout quitté pour le Pays Basque, pour l’océan, pour le boulot.

— Et ta mère ? Elle est restée là-bas ?

— Ouais. Toute seule. Elle a du mal à me laisser partir.

Il avait ajouté un emoji sourire. Rien de plus. Et j’étais passée à autre chose parce que, franchement, à ce stade, la mère d’un mec sur Tinder, c’était le cadet de mes soucis.

Au bout d’une semaine — sept jours, des centaines de messages, un forfait data en feu et des cernes de panda mais des cernes heureuses, les meilleures cernes du monde — il m’a proposé un rendez-vous.

Pas un restaurant.

Pas un bar.

Non.

« Je sais que c’est bizarre. Mais je voudrais qu’on se voie au lever du soleil. Sur la plage. Demain. 6 h du matin. Juste toi et moi et l’océan. »

J’ai relu ce message. Cinq fois. Six heures du matin. Sur la plage.

Ce type était soit un poète, soit un psychopathe.

J’ai répondu oui.

En trois secondes. Sans réfléchir. Parce que quelque chose dans cette proposition complètement folle avait réveillé un endroit en moi que je croyais mort. L’endroit où l’on fait des trucs insensés. Où l’on met son réveil à 5 h du matin pour aller retrouver un inconnu sur une plage déserte. L’endroit où l’on est vivant.

* * *

LA PLAGE

5 h 15. Le réveil sonne.

Et là, dans le noir de ma chambre, une seconde de panique : qu’est-ce que je suis en train de faire ? C’est le milieu de la nuit. Je vais retrouver un type de Tinder sur une plage déserte à l’aube. Léa serait fière. Ma mère appellerait la police.

Je me suis habillée dans le silence de l’appartement vide. Un jean. Un pull léger. Des baskets. Pas de maquillage — parce qu’à 6 h du matin, on ne triche pas. On vient comme on est. Avec ses cheveux bruns en bataille et ses yeux bleus cernés. Et s’il n’aime pas ce qu’il voit à 6 h du matin, autant le savoir tout de suite.

La route était déserte. Complètement déserte. Les réverbères éclairaient une ville qui dormait encore et moi je traversais cette ville comme une fugitive, les fenêtres ouvertes, l’air du matin qui sentait le sel et l’herbe mouillée, et mon cœur qui battait tellement fort que je l’entendais par-dessus la radio.

J’ai coupé le moteur sur le parking vide. Mes mains tremblaient. Mes mains ! Comme si j’avais dix-sept ans et pas trente-cinq.

Bon. Chloé. Respire. C’est juste un rendez-vous.

Sauf que non. Je le savais déjà. Ce n’était pas juste un rendez-vous.

J’ai marché vers le sable. L’océan était là — immense, sombre, grondant dans la pénombre. Les vagues chuintaient sur le rivage avec cette régularité de métronome qui calme les angoisses et accélère les battements de cœur en même temps.

Et je l’ai vu.

Assis sur le sable. Face à la mer.

Exactement comme sur sa photo. Sauf qu’en vrai, c’était pire.

Il s’est retourné. M’a vue. S’est levé.

Et là, j’ai pris le truc en pleine figure.

Grand. Brun. La peau légèrement mat qui accrochait la première lumière de l’aube. Des yeux noisette — noisette ! — avec quelque chose de rieur dedans, même à 6 h du matin, même à moitié endormi. Et ce sourire. Mon Dieu, ce sourire. Large, lumineux, un sourire de pub pour dentifrice ou pour week-end au soleil, un sourire qui disait : je suis content que tu sois venue. Un sourire qui disait : moi aussi j’avais peur que tu ne viennes pas. Un sourire qui disait : regarde, on est deux idiots sur une plage à 6 h du matin et c’est absolument parfait.

— Chloé.

— Erwan.

On s’est regardés. Trois secondes. Dix. Assez pour que quelque chose passe — quelque chose d’électrique, de chaud, de familier. Comme si on se reconnaissait.

— T’es venue !

— T’es là !

— Depuis une heure. J’arrivais pas à dormir.

J’ai ri. Fort. Trop fort peut-être pour 6 h du matin sur une plage déserte. Et il a ri aussi. Et ce rire partagé dans l’aube, face à un océan que personne d’autre ne regardait, c’était déjà le début de tout.

* * *

SIX HEURES

On s’est assis sur le sable. Côte à côte. Pas trop près — la distance prudente des premiers instants. Cette distance qui dit : je te respecte, mais j’ai très envie de me rapprocher.

Le ciel a commencé à changer. C’est allé vite. Du noir au bleu profond. Du bleu profond au mauve. Et puis le premier trait d’orange à l’horizon, comme une blessure lumineuse dans la nuit. Et c’était tellement beau que j’en avais le souffle coupé.

— C’est magnifique, j’ai murmuré.

— C’est pour ça que j’ai proposé ça. Un restaurant, n’importe qui peut faire ça. Le lever du soleil, c’est… je sais pas. C’est plus honnête.

— Honnête ?

— Ouais. Y’a rien pour tricher. Pas de lumière tamisée. Pas de musique d’ambiance. Pas de serveur pour remplir les silences. Juste nous. Et si ça marche pas, ben au moins on aura vu un beau lever de soleil.

Et ça a marché.

Ô combien ça a marché.

On a parlé pendant six heures. SIX HEURES. Je ne savais même pas que c’était physiquement possible de parler six heures avec quelqu’un qu’on vient de rencontrer. Je pensais qu’au bout d’une heure, maximum deux, on aurait épuisé les sujets, que le silence deviendrait gênant, qu’on regarderait nos téléphones, qu’on se dirait « bon ben c’était sympa » et chacun rentrerait chez soi.

Non.

Six heures. Et à aucun moment, pas une seule seconde, je n’ai eu envie d’être ailleurs.

Il m’a parlé de sa séparation. Sans amertume, ce qui m’a surprise. Avec une lucidité tranquille qui forçait le respect.

— On s’est aimés. On ne s’aime plus. C’est triste mais c’est simple.

C’est simple. J’aurais voulu pouvoir dire la même chose de la mienne. Mais ma séparation à moi n’avait rien de simple — c’était un champ de bataille, de la boue, des cris, un divorce qui s’éternisait, et au milieu de tout ça, une petite fille de six ans qui essayait de comprendre pourquoi papa et maman ne dormaient plus dans la même maison.

Je lui ai raconté tout ça. Avec plus de désordre. Plus de colère. Et il a écouté. Vraiment écouté. Pas comme quelqu’un qui attend poliment son tour. Comme quelqu’un qui reçoit. Qui prend ce qu’on lui donne et le tient avec soin.

On a parlé de nos enfants. De nos peurs. De ces soirs où la solitude pèse tellement lourd qu’on ouvre le frigo trois fois sans rien prendre, qu’on regarde une série sans la voir, qu’on s’endort avec le téléphone sur le ventre parce qu’au moins, l’écran fait de la lumière.

Et de nos rêves. Ce qu’on voulait de la vie. Ce qu’on n’osait plus espérer.

— Tu veux quoi, toi ? j’ai demandé.

— Quelqu’un. Pas juste un corps à côté du mien. Quelqu’un avec qui construire. Une famille. Un foyer. Un truc solide.

— C’est ambitieux.

— C’est normal. C’est juste normal. Mais après une séparation, le « normal » a l’air ambitieux, non ?

Oui. C’est exactement ça. Le mot que je cherchais depuis des mois sans le trouver. Le « normal » a l’air ambitieux. Et cet homme que je connaissais depuis six heures venait de le formuler mieux que moi en six mois.

* * *

Et puis il y a eu ce moment. Vers 9 h peut-être. Le soleil était haut maintenant. L’océan brillait tellement qu’il fallait plisser les yeux.

On s’était tus. Pas un silence gêné. Un silence plein. Un de ces silences où deux personnes pensent la même chose sans avoir besoin de le dire.

Et il m’a regardée.

Pas de biais. Pas à la dérobée. En face. Ses yeux noisette dans mes yeux bleus. Avec une intensité qui m’a coupé le souffle.

— Quoi ? j’ai murmuré. Le cœur à deux cents.

— Rien. Je te regarde.

— Je vois ça. Tu me mets mal à l’aise.

— Parce que t’es belle.

Il n’avait pas dit ça comme un compliment calculé. Pas comme un mec de Tinder qui dégaine « t belle » en ouverture. Il l’avait dit comme on constate un fait. Le ciel est bleu. L’océan est vaste. Tu es belle.

Le rouge m’est monté aux joues. Moi. Trente-cinq ans. Rougir comme une ado. Sur une plage. À 9 h du matin. Face à un type de Tinder.

Léa aurait payé cher pour voir ça.

* * *

MIDI

Le soleil tapait. La plage se remplissait autour de nous — des familles, des surfeurs, des gamins avec des seaux — et on était toujours là. Comme deux naufragés qui ont oublié qu’il existe un monde au-delà de cette plage.

Six heures. On était là depuis six heures. Et j’avais l’impression que ça faisait vingt minutes.

— Faut que j’y aille, j’ai dit. Et j’ai détesté chaque syllabe.

— Moi aussi.

Ni l’un ni l’autre ne bougeait.

— Erwan.

— Quoi ?

— Tu bouges pas.

— Toi non plus.

On a ri. Encore. Et puis on s’est levés. Le sable collé à nos vêtements. Les jambes engourdies. Ridicules. Parfaits.

On s’est fait face. À un mètre l’un de l’autre. Et pendant une seconde — une seconde suspendue, immense, électrique — j’ai cru qu’il allait m’embrasser.

Il ne l’a pas fait.

Et c’était encore mieux.

Parce qu’il a fait un truc que je n’attendais pas : il a pris ma main. Brièvement. Juste une pression. Chaude. Douce. Puis il a lâché.

— Ce soir, il a dit. On se revoit ce soir ?

— Oui.

— Tu veux aller où ?

— N’importe où.

Il a souri. Son sourire de pub. Ses yeux noisette qui riaient.

— Parfait. Je te trouve un endroit bien. Je t’envoie l’adresse.

— Ok.

— Ok.

On se regardait encore. On souriait bêtement. Deux adultes de trente-trois et trente-cinq ans, debout sur une plage, incapables de se dire au revoir.

— Bon. J’y vais, j’ai dit.

— Ouais. Moi aussi.

— Mais cette fois pour de vrai.

— Pour de vrai.

Ni l’un ni l’autre n’a bougé.

On a ri. Encore.

Et finalement, c’est lui qui s’est retourné en premier. Qui a marché vers le parking. Et moi, je suis restée là dix secondes de plus, à le regarder s’éloigner avec sa démarche décontractée et son t-shirt froissé par six heures de sable, et je me suis dit : mais c’est qui, ce mec ?

* * *

Je suis remontée dans ma voiture. J’ai démarré. Roulé trois cents mètres.

Puis je me suis garée.

Et j’ai souri. Toute seule. Dans ma voiture. Sur un parking. Comme une folle.

Parce que l’endroit en moi que je croyais mort — celui où l’on a envie de revoir quelqu’un, où l’on pense déjà à ce soir, où le cœur bat un peu trop vite pour un type qu’on connaît depuis six heures — cet endroit était vivant. Bien vivant. Il battait comme un cœur neuf.

Et c’était terrifiant. Et c’était merveilleux. Et c’était exactement la même chose.

* * *

Ce soir-là, j’ai appelé Léa. Et j’ai parlé tellement vite qu’elle a dû me faire répéter trois fois.

— Six heures, Léa ! SIX HEURES ! Sur la plage ! Sans s’arrêter !

— Sérieux ?

— Et on se revoit ce soir !

— Déjà ?

— OUI DÉJÀ ! Et Léa, je suis foutue. Complètement foutue. Cuite. Rôtie. Terminée.

Elle a ri. De ce rire de meilleure amie qui dit : je le savais.

— Foutue comment ?

— Foutue du genre je pense déjà à lui alors que je le connais depuis ce matin. Foutue du genre j’ai déjà relu nos messages quatre fois. Foutue du genre j’ai un rendez-vous CE SOIR et j’ai RIEN À ME METTRE.

— Ah, ça. Ça, c’est grave.

— JE SAIS.

— Le jean noir. Le chemisier blanc. Talons.

— Trop ?

— Parfait. Simple. Élégant. Toi. Et appelle-moi demain matin. À la première heure. Avec TOUS les détails.

— Promis.

— Et Chloé ?

— Quoi ?

— Bienvenue au club, ma grande.

* * *

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