Chapitre 3
Deux semaines. Il nous a fallu deux semaines pour trouver la maison.
Deux semaines de visites ratées — trop petit, trop cher, trop loin de l’école, trop de travaux, trop de voisins qui regardent par la fenêtre — et puis un mardi après-midi, un message d’Erwan :
« J’ai trouvé quelque chose. Une maison. Elle a l’air parfaite. Tu peux venir la visiter maintenant ? »
Maintenant ? J’étais au bureau. Il était 17 h. J’avais encore un dossier à boucler, trois mails en attente et un chef qui me regardait de travers depuis ce matin.
J’ai fermé mon ordinateur en trente secondes.
Il m’attendait devant le portail. Debout. Son grand sourire de pub. Les bras croisés. Fébrile comme un gosse devant un sapin de Noël.
— Salut.
— Salut. Alors ? C’est celle-là ?
— Regarde.
Il s’est retourné. A pointé la maison du doigt.
Et j’ai vu.
Une maison basque traditionnelle. Des murs blancs. Des colombages rouges. Un toit en tuiles. Un étage. Un jardin devant — pas immense mais suffisant, avec des arbres, des fleurs, une petite terrasse en bois. Un quartier résidentiel calme, des enfants qui jouaient dans la rue, des vélos posés contre les portails.
— Elle est magnifique, j’ai murmuré.
— Attends de voir l’intérieur.
* * *
Pierre, le propriétaire, nous a fait visiter. Un homme d’une soixantaine d’années. Souriant. Le genre de type qui vous donne les clés avec émotion parce qu’il a vécu trente ans dans ces murs.
Et les murs étaient beaux.
Un grand salon lumineux avec des poutres apparentes, un parquet en bois clair et des baies vitrées qui donnaient sur le jardin. Une cuisine ouverte refaite à neuf — îlot central, placards blancs, plan de travail en bois. J’ai regardé Erwan. Il souriait. Je souriais. Pierre souriait. Tout le monde souriait comme des idiots dans cette cuisine.
À l’étage, trois chambres. L’escalier en bois qui craquait sous nos pas. La première : grande, lumineuse, vue sur le jardin.
— Ça, ce serait notre chambre, a murmuré Erwan.
Mon cœur a fait un bond. Notre chambre. Le mot « notre » appliqué à un lit, à un mur, à un réveil qu’on entendrait ensemble chaque matin. Notre.
La deuxième : plus petite, féminine. La troisième : entre les deux, avec une armoire intégrée.
— Famille recomposée ? a demandé Pierre.
— Exactement.
— C’est bien. Ça fait de belles familles, ça.
Le jardin. La terrasse en bois. La cabane au fond. Les arbres fruitiers.
— Les enfants vont adorer, j’ai dit.
— Y’a de la place pour une balançoire.
— Ou un trampoline.
— Ou les deux.
On s’est souri. Ce sourire complice de deux personnes qui se projettent dans le même avenir. Qui voient les mêmes images. Qui rêvent le même rêve.
Pierre nous a laissés seuls. On s’est assis sur la terrasse.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Qu’est-ce que t’en penses ?
— Je pense que c’est parfait.
— Moi aussi.
— Je nous vois ici, Chloé. Toi, moi, les enfants. Je nous vois vivre ici.
Mon cœur a explosé. Implosé. A fait tous les trucs qu’un cœur n’est pas censé faire en même temps.
— Moi aussi. On la prend.
* * *
LE DOSSIER
Monter un dossier de location, c’est l’anti-romantisme absolu.
Fiches de paie. Avis d’imposition. Justificatifs de domicile. Contrats de travail. Caution solidaire. Des papiers, des tampons, des photocopies, et cette angoisse sourde : est-ce qu’on sera assez bien ? Est-ce que nos revenus suffiront ? Est-ce que quelqu’un d’autre va nous passer devant ?
On a envoyé le dossier. Et on a attendu. Deux semaines et demie de silence. Deux semaines et demie à sursauter chaque fois que le téléphone sonnait.
Et puis Pierre a appelé.
Erwan m’a appelée trente secondes plus tard.
— CHLOÉ !
— QUOI ?
— ON A LA MAISON !
J’ai crié. Littéralement crié. Au milieu de mon salon. Toute seule. Comme une folle.
— SÉRIEUX ?!
— COMPLÈTEMENT SÉRIEUX ! LA MAISON EST À NOUS !
On hurlait dans nos téléphones respectifs. Deux adultes qui hurlaient de joie comme s’ils venaient de gagner la Coupe du monde.
* * *
L’EMMÉNAGEMENT
Un samedi de juillet. Ciel bleu. Chaleur. Le jour parfait pour porter des cartons de trente kilos dans un escalier qui craque.
Mes parents étaient là. Mon oncle. Léa, évidemment, qui transportait mes cartons de livres avec une tête de martyre.
— Putain, Chloé. T’as combien de livres exactement ?
— Beaucoup.
— Beaucoup, c’est pas un chiffre.
— Au moins cent.
— Au MOINS ?
— Ok. Peut-être deux cents.
— T’es malade.
— Je sais. Mais je ne peux pas m’en séparer.
— Erwan est au courant qu’il va vivre avec une bibliothèque ambulante ?
— Il s’en doute.
Ma mère rangeait la cuisine avec cette efficacité redoutable des mères qui savent où doivent aller les choses avant même que vous les ayez déballées.
— T’es heureuse, ma chérie ?
— Oui. Vraiment heureuse.
— Erwan est quelqu’un de bien.
— Je sais.
— Prends soin de lui. Et de toi. Et des enfants.
— Promis.
Elle m’a serrée dans ses bras. J’ai senti ses larmes dans mon cou. Ma mère qui pleurait de bonheur dans ma cuisine neuve. J’ai failli craquer aussi.
En fin d’après-midi, tout était installé. Plus ou moins. Le chaos organisé du déménagement. Léa est restée pour une bière sur la terrasse. Erwan, elle et moi. Épuisés. Heureux.
— Voilà. On est chez nous, a dit Erwan.
— NOTRE maison.
Léa a levé sa bière.
— À vous. À votre maison. À votre famille.
— À nous.
On a trinqué. Et j’ai senti, physiquement, quelque chose se poser en moi. Quelque chose de lourd et de léger en même temps. Un ancrage. Un port d’attache. Un chez-nous.
Le soir, seuls. Emma chez son père. Tom et Lucas chez leur mère. Pizzas par terre dans le salon parce qu’on n’avait pas encore monté la table. Du vin. Des rires. Et l’amour, dans notre chambre, dans notre lit, dans nos draps, pour la première fois dans NOTRE maison.
— Bienvenue chez nous, il a murmuré.
— Bienvenue chez nous.
* * *
L’ÉVIDENCE
Ma peur — cette peur que le quotidien vienne détruire ce qu’on avait — s’est évaporée en quelques semaines.
Parce que vivre avec Erwan, c’était facile. Étonnamment, scandaleusement, presque suspectement facile.
On ne s’est jamais disputés pour les conneries du quotidien. Jamais. Pas pour le rangement. Pas pour la vaisselle. Pas pour qui sortait les poubelles ou qui oubliait d’éteindre la lumière. Tout coulait. Naturellement. Comme si on avait toujours vécu ensemble.
Nos pauses déjeuner étaient sacrées. On télétravaillait beaucoup tous les deux — moi dans le salon, lui dans la chambre — et à 12 h 30 pile, on fermait nos ordinateurs et on se retrouvait dans la cuisine. On se préparait quelque chose de simple. On mangeait face à face. On parlait de nos matinées, de nos clients, de nos galères.
— Tu sais ce que mon client m’a dit ce matin ?
— Quoi ?
— Il veut une maison vue mer. Budget : 150 000 euros.
— Sérieux ?
— Complètement sérieux.
— Bonne chance.
— Je vais avoir besoin d’un miracle.
Et souvent, très souvent, on ne retournait pas travailler tout de suite après le déjeuner. On s’embrassait dans la cuisine. Sur le canapé. Contre le mur du couloir. Et on montait dans la chambre. Nos pauses déjeuner faisaient une heure trente. Parfois deux. Notre productivité l’après-midi était catastrophique. On s’en fichait.
Le matin, c’était le chaos joyeux des familles recomposées. Erwan qui préparait le petit-déjeuner pour tout le monde. Moi qui réveillais les troupes.
— Debout ! L’école dans une heure !
— Encore cinq minutes, maman…
— Non. Debout. Maintenant.
On se croisait dans la salle de bain entre deux brossages de dents. On s’embrassait rapidement. On se souriait. Et ce geste-là — un baiser rapide devant le miroir, à 7 h 30, avec du dentifrice au coin de la bouche — c’était peut-être le plus beau de tous. Parce qu’il était banal. Et que la banalité, avec la bonne personne, c’est du bonheur pur.
Un dimanche après-midi, j’étais allongée dans un transat sur la terrasse. Un livre à la main. Le soleil sur mon visage. Erwan tondait la pelouse. Tom et Lucas jouaient au foot. Emma faisait de la balançoire, ses cheveux bruns qui volaient.
J’ai posé mon livre. J’ai regardé autour de moi.
C’est ça, le bonheur.
Pas les grandes vacances. Pas les cadeaux. Pas les moments extraordinaires.
Juste ça. Un dimanche. Notre jardin. Nos enfants. Notre vie.
* * *
LES PREMIÈRES FAILLES
Mais parfois, quelque chose changeait en moi.
Sans raison. Sans prévenir.
Je me réveillais le matin. Et tout me semblait gris.
Lourd. Triste. Anxieux.
Tout allait bien. J’avais une maison magnifique. Un homme qui m’aimait. Des enfants heureux. Un boulot stable. Mais quelque chose en moi s’effondrait quand même. Comme un trou dans le plancher que personne ne voit, qui s’agrandit en silence, et un jour, on tombe dedans.
Ces jours-là, tout me demandait un effort colossal. Me lever. Me doucher. M’habiller. Sourire. Comme si mes membres pesaient des tonnes. Comme si mon cerveau était embrumé.
Erwan remarquait. Évidemment.
— T’es bizarre aujourd’hui.
— Non. Ça va.
— Chloé, je te connais. Qu’est-ce qui se passe ?
— Je sais pas. Je me sens juste… triste. Sans raison.
— Y’a toujours une raison.
— Non. Pas là. Tout va bien. Mais je me sens mal quand même.
Il me prenait dans ses bras. Il ne comprenait pas. Mais il était là.
— Ça va passer.
— Ouais. Ça passe toujours.
Et c’était vrai. Ça passait. Après quelques heures. Ou quelques jours.
Mais ça revenait.
D’autres fois, c’était l’anxiété. Une boule dans la gorge. Une oppression. Des pensées qui tournent en boucle.
Et si Erwan se lassait de moi ?
Et si on perdait la maison ?
Et si tout s’effondrait ?
Ces jours-là, j’étais insupportable.
— T’es sûr que tu m’aimes encore ?
— Évidemment. Pourquoi tu demandes ça ?
— Comme ça. Pour savoir.
Une heure plus tard :
— T’es heureux avec moi ?
— Complètement heureux.
— Vraiment ?
— Vraiment. Pourquoi ?
— J’ai peur que tu te lasses.
— Je ne me lasserai jamais.
— Comment tu sais ?
Erwan était patient. Toujours. Il me rassurait. Encore et encore. Sans se lasser. Mais je voyais bien que parfois, il ne comprenait pas. Personne ne comprenait. Moi la première.
— Peut-être que tu devrais en parler à quelqu’un. Un psy.
— Peut-être.
Mais je ne le faisais pas. Pas encore. Je me disais que c’était passager. Du stress. De la fatigue.
Et entre deux crises, tout redevenait parfait.
On riait. On s’aimait. On profitait.
Comme si de rien n’était.
Comme si le trou dans le plancher s’était refermé.
Mais il ne se refermait pas. Il attendait. En silence.
* * *
Six mois dans la maison. Un soir. Les enfants dormaient. Canapé. Ses bras autour de moi. Un film qu’on ne regardait pas.
— T’avais peur que le quotidien nous abîme. Tu te souviens ?
— Ouais. Je me souviens.
— Et alors ? Il nous a abîmés ?
— Non. Au contraire.
Il m’a serrée contre lui.
— On a réussi, Chloé. À construire quelque chose. Une vraie famille. Sans perdre ce qu’on avait au début.
— Ouais. On a réussi.
— Je t’aime.
— Moi aussi je t’aime.
Et c’était vrai. On avait réussi.
Notre famille recomposée fonctionnait. Les enfants étaient heureux. On était heureux. La maison était remplie de rires, de bruits, de vie.
Sauf ces moments. Ces crises sans nom qui me prenaient sans prévenir et qui repartaient sans s’expliquer.
Je ne savais pas encore ce que c’était.
Il faudrait attendre Madère pour que quelqu’un mette un mot dessus.
On avait une maison. Trois enfants. Un amour qui tenait debout. Et au fond de moi, quelque chose de cassé que je ne savais pas encore nommer.
Madère allait tout révéler. Le meilleur. Et le pire.

Annotations
Versions