Chapitre 7

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LES ROCHEUSES

Neuf heures d’avion jusqu’à Calgary. Puis trois heures de route jusqu’à Jasper.

Neuf heures pendant lesquelles j’ai lu, dormi, regardé trois épisodes d’une série, relu nos messages du début — parce que oui, je les avais gardés, tous, depuis le premier « salut » sur Tinder — et souri toute seule comme une idiote pendant qu’Erwan ronflait à côté de moi, la bouche ouverte, beau même en ronflant, même avec un filet de bave, parce que c’est ça, l’amour : trouver quelqu’un beau avec un filet de bave.

Quand on est arrivés dans les Rocheuses, j’ai arrêté de respirer.

C’était… Comment dire. Il y a des paysages qui vous coupent les jambes. Qui vous font comprendre que le mot « beau » est ridiculement insuffisant. Les Rocheuses canadiennes, c’est ça. Des montagnes immenses, recouvertes de neige même en septembre. Des forêts de sapins à perte de vue. Des lacs turquoise — turquoise ! — comme si quelqu’un avait renversé un pot de peinture irréelle au milieu des montagnes. Des glaciers qui brillaient au soleil.

— Olala, j’ai murmuré.

— Ouais. Olala.

On s’est garés sur le bord de la route. On est sortis. On a juste regardé. En silence. La beauté était écrasante. Presque irréelle. Le genre de beauté qui vous rappelle que vous êtes tout petit et que c’est exactement pour ça que c’est magnifique.

* * *

On a exploré pendant dix jours. Dix jours !

Le lac Louise, turquoise, entouré de montagnes enneigées, avec un hôtel-château au bord de l’eau qui semblait sorti d’un conte de fées. On s’est assis sur un banc et on est restés là une heure sans parler. Juste à regarder.

Le lac Moraine. Encore plus beau. Plus sauvage. Dix pics qui se reflétaient dans l’eau comme dans un miroir. J’ai pris environ quatre cents photos. Erwan m’a prise en photo devant chaque lac, chaque montagne, chaque arbre remarquable. Au bout du troisième jour, il a dit :

— Chloé, si tu me demandes de te prendre en photo devant un autre lac, je te pousse dedans.

— Mais celui-là est différent !

— Ils sont tous turquoise !

— Oui mais le turquoise est différent !

Il a ri. M’a prise en photo quand même.

La Icefields Parkway. 230 kilomètres de route entre les montagnes. On s’arrêtait tous les dix kilomètres. Pour admirer. Pour photographier. Pour s’embrasser devant des paysages de carte postale. Notre voiture de location avancé à la vitesse d’un escargot. Le plus bel escargot du monde.

On logeait dans des petits chalets en bois. Au bord des lacs. Avec des cheminées. Le soir, on cuisinait. On buvait du vin. On faisait l’amour devant le feu, avec la vue sur les montagnes par la fenêtre, et c’était tellement romantique que c’en était presque gênant. Comme si on vivait dans une pub pour parfum. Sauf que c’était vrai. C’était nous.

* * *

SULPHUR SKYLINE

Le dixième jour, Erwan a proposé une rando.

— Sulphur Skyline. C’est réputé pour être une des plus belles vues des Rocheuses.

— C’est dur ?

— Un peu. Deux heures de montée. Pas mal de dénivelé.

— Ok. On y va.

Il avait ce regard. Ses yeux noisette qui brillaient d’un éclat particulier. Je me suis dit : il est excité par la rando. Je ne me suis rien dit d’autre.

Départ à 8 h. Air frais. Ciel dégagé. On a commencé à monter.

Le sentier était raide. Vraiment raide. Au bout de vingt minutes, mes cuisses brûlaient. Mon souffle était court. Mon cœur battait dans mes tempes.

— Ça va ?

— Ouais. Je tiens.

— On peut faire une pause.

— Non. Je veux voir le sommet.

Deux heures de montée. Les jambes tremblantes. En nage. Mais je continuais. Parce qu’Erwan était devant moi, avec sa démarche de montagnard né, et qu’il se retournait toutes les cinq minutes pour vérifier que j’étais toujours là, avec ce sourire, ce putain de sourire de pub, et je me disais : je vais pas crever dans une montagne canadienne, pas aujourd’hui, pas devant ce sourire.

Et puis on est arrivés.

Au sommet.

J’ai arrêté de respirer. Pour la cinquième fois en dix jours. Mes poumons allaient finir par me détester.

Devant nous : une vue à 360 degrés. Des montagnes à perte de vue. Des lacs en contrebas. Des glaciers au loin. Le ciel bleu intense. Le soleil qui brillait. Le vent qui hurlait autour de nous, glacial, violent, magnifique.

— Olala c’est magnifique, j’ai murmuré.

— Ouais.

— C’est le plus bel endroit que j’ai jamais vu.

— Viens. On va là-bas.

Il m’a pris la main. On a marché jusqu’au bord. Face à un lac turquoise en contrebas. Les montagnes tout autour. Le monde à nos pieds.

Il s’est tourné vers moi.

— Chloé.

— Ouais ?

— Y’a un truc que je veux te demander.

Mon cœur s’est arrêté.

Il a plongé sa main dans la poche de sa veste.

Et il a sorti une petite boîte.

Non. C’est pas possible.

Il s’est mis à genoux. Là. Au sommet de cette montagne. Face à ce paysage de rêve. Avec le vent qui hurlait autour de nous et le soleil qui brillait et les montagnes à perte de vue et ses yeux noisette pleins de larmes.

— Chloé. Depuis que je t’ai rencontrée, ma vie a changé. Complètement. T’as apporté de la lumière. De l’amour. Du bonheur. T’es la femme de ma vie. Je le sais. Profondément.

Les larmes. Mes larmes. Elles coulaient déjà.

— Alors je veux te demander. Devant ces montagnes. Devant ce ciel. Devant le monde entier. Veux-tu m’épouser ?

Il a ouvert la boîte. Une bague. Simple. Élégante.

— Oui.

— Oui ?

— Oui. Mille fois oui.

Il a souri. Les larmes aux yeux. A pris la bague. L’a glissée à mon doigt. S’est relevé. M’a prise dans ses bras. M’a fait tourner.

On riait. On pleurait. On s’embrassait. Autour de nous, des randonneurs applaudissaient. Criaient des félicitations en anglais, en allemand, en japonais. Mais on ne les entendait pas vraiment. On était dans notre bulle. Au sommet du monde. Littéralement.

— On va se marier, Chloé.

— Ouais. On va se marier.

On est redescendus. Main dans la main. La bague à mon doigt qui brillait au soleil. Je la regardais toutes les deux minutes. Incrédule. Émue. Heureuse comme je ne savais pas qu’on pouvait l’être.

Le loup noir dormait si profondément ce jour-là que j’avais oublié qu’il existait.

* * *

LE CATACLYSME AMBULANT

Le soir, dans notre chalet. Sur le lit. Enlacés. Je faisais tourner la bague autour de mon doigt. J’admirais comment elle captait la lumière du feu de cheminée.

— Elle est vraiment belle.

— Ouais.

— T’as bon goût.

Il a ri. Nerveusement.

— À ce sujet… faut que je t’avoue un truc.

Mon cœur a fait un saut.

— Quoi ?

Grande inspiration.

— C’est pas la vraie bague.

Silence.

— Pardon ?

— La bague. Celle que je t’ai mise au doigt aujourd’hui. C’est pas celle que j’avais prévue.

— Je comprends pas.

Il a soupiré. Gêné. Rouge. Mon cataclysme ambulant dans toute sa splendeur.

— J’avais acheté une bague. En France. Y’a trois semaines. Je l’avais cachée. J’avais tout prévu. La demande. Le moment. L’endroit. Tout.

— Et ?

— Et je l’ai oubliée.

Je l’ai regardé. Bouche bée.

Et j’ai éclaté de rire.

— T’as OUBLIÉ la bague de fiançailles ?

— Oui.

— Comment tu fais pour oublier une bague de fiançailles ?!

— Je sais. Je suis un idiot.

— Un cataclysme ambulant, oui.

— Exactement.

Il m’a raconté. La réalisation dans l’avion. Les mains moites. Le sac fouillé en catastrophe. La valise retournée à l’arrivée. Rien. La panique. Et puis, la veille, pendant que je faisais la sieste, la course à Jasper. La bijouterie. La bague de remplacement.

— C’est pour ça que t’étais bizarre hier après-midi !

— Ouais. Je stressais. J’avais peur qu’elle ne te plaise pas.

— Elle est magnifique, Erwan.

— Vraiment ?

— Vraiment. Donc… y’a une autre bague qui m’attend en France ?

Sourire timide.

— Oui. La vraie. Celle que j’ai passé des semaines à chercher.

— Alors je les veux toutes les deux.

— Les deux ?

— La bague canadienne et la bague française. L’une pour tous les jours. L’autre pour les grandes occasions.

Il m’a regardée. Avec cet air ébahi qu’il avait parfois, comme s’il n’arrivait pas à croire que quelqu’un puisse l’aimer malgré ses galères.

— Comment j’ai pu tomber amoureuse d’un mec qui oublie sa bague de fiançailles pour aller demander sa copine en mariage à l’autre bout du monde ?

— Parce que t’es folle ?

— Ouais. Complètement folle. Mais c’est tellement nous. Chaotique. Imparfait. Mais vrai.

* * *

LES RÉACTIONS

De retour en France, on a annoncé la nouvelle.

Emma.

Elle a sauté partout. Littéralement. Sur le canapé. Sur le lit. Sur moi.

— Vous allez vous MARIER ?!

— Oui, ma puce.

— Pour de VRAI ?!

— Pour de vrai.

— Et moi je serai à ton mariage ?

— Évidemment. T’es ma demoiselle d’honneur.

Cri. Cri perçant de petite fille de huit ans qui vient d’apprendre qu’elle sera demoiselle d’honneur. Les voisins ont dû entendre.

— Je vais avoir une belle robe ?

— La plus belle robe du monde.

— Et des fleurs ?

— Toutes les fleurs que tu veux.

— C’est le plus beau jour de ma vie !

Le deuxième en un an. Cette enfant collectionnait les plus beaux jours de sa vie. Et j’espérais que la collection ne s’arrêterait jamais.

Tom et Lucas.

Plus discrets. Plus timides. Mais contents.

— Ça veut dire que Chloé va être notre belle-mère ? a demandé Tom.

— Oui. Si vous voulez bien de moi.

— Ouais. On veut bien.

Lucas a souri.

— Cool. Comme ça on sera vraiment une famille. Pour toujours.

Mon cœur a fondu. Pour toujours. Dans la bouche d’un enfant de huit ans, « pour toujours » n’est pas une formule. C’est une certitude.

Léa.

— PUTAIN ! T’ES FIANCÉE !

— OUAIS !

— MONTRE-MOI LA BAGUE !

Sifflement.

— Elle est magnifique. Il a fait ça où ?

— Au sommet d’une montagne. Au Canada. Face à un lac. Avec le vent glacial et le soleil qui brillait.

— Putain. C’est romantique.

— Attends. Le mieux c’est qu’il avait oublié la bague en France et qu’il en a racheté une au Canada en catastrophe.

Léa a hurlé de rire.

— C’est PAS POSSIBLE.

— Si.

— Cataclysme ambulant ?

— Cataclysme ambulant.

— Mais ton cataclysme ambulant.

— Pour toujours.

Ma mère.

Elle m’a serrée dans ses bras.

— Je suis tellement heureuse pour toi, ma chérie. Erwan est quelqu’un de bien.

— Je sais, maman.

— Tu as construit quelque chose de beau.

La mère d’Erwan.

Au téléphone. Haut-parleur. Erwan à côté de moi.

— Félicitations.

Un mot. Sec. Poli. Le même sourire qui ne monte pas aux yeux, mais en version sonore.

— Vous avez fixé une date ?

— Pas encore. On vient juste de se fiancer.

— Bien. Tenez-moi au courant.

Et elle a raccroché. Rapidement.

Erwan a vu que j’étais déçue.

— T’en fais pas. Elle est comme ça. Réservée.

— Réservée ou pas contente ?

— Réservée. Elle a juste besoin de temps.

J’ai laissé couler. Encore. Comme à Annecy. Parce que quand on aime quelqu’un, on accepte sa famille. Même quand sa famille vous accueille avec un « félicitations » qui sonne comme un « déjà ? ».

Mais Tom avait dit : « Pour toujours. »

Et moi, je regardais ma bague canadienne. Celle de l'oubli, de la panique et de l’improvisation.

Et j’y croyais.

* * *

LE REPORT

Trois semaines après le Canada. Un soir. Canapé. Mon ordinateur sur les genoux.

J’avais commencé à chercher. Des robes. Des lieux. Des fleurs. Des magazines de mariage. Des tableaux Pinterest. Des listes interminables. J’étais en pleine phase haute — euphorique, débordante, je planifiais notre mariage comme on planifie une invasion, avec des colonnes Excel et des codes couleur.

— Regarde ! J’ai trouvé des lieux incroyables. Celui-là, c’est un domaine avec vue sur les vignes. Et celui-là, une bastide avec piscine. Et…

— Chloé.

— Quoi ?

Il a soupiré.

— Faut qu’on parle.

Mon cœur s’est serré. Quatre mots. « Faut qu’on parle. » Les quatre mots les plus terrifiants de la langue française.

— Du mariage. Du timing.

— Ok. Je t’écoute.

— Je pense qu’on devrait attendre un peu.

— Attendre combien de temps ?

— Un an. Peut-être deux.

Mon cœur s’est brisé. Pas en éclats. Pas dramatiquement. Il s’est fissuré. Lentement. Comme une vitre qui reçoit un caillou et qui tient encore, mais les lézardes sont là.

— Deux ans ?

— À cause de mon projet. Je me lance à mon compte. Financièrement, ça va être compliqué au début. Je vais gagner moins. Peut-être rien pendant des mois. On ne peut pas organiser un mariage et lancer une entreprise en même temps.

— Mais…

— Je sais. T’as envie. Moi aussi. Mais faut être réalistes.

Les larmes. Bien sûr. Le loup s’est étiré dans ma poitrine. Il a entrouvert un œil.

Il ne veut pas t’épouser. C’est une excuse. Il va partir.

Non. Tais-toi. Ce n’est pas le loup qui parle ici. C’est la réalité. Il a raison. Son projet est important. On attendra.

— Ok.

— T’es en colère ?

— Non. Juste déçue.

— C’est juste un report. Pas une annulation.

— Ouais. Un report.

Il m’a prise dans ses bras.

— Je t’aime. Et je veux t’épouser. Vraiment. Mais faut qu’on soit patients.

— Ok. On sera patients.

J’ai fermé mon ordinateur. J’ai arrêté de chercher des robes. Des lieux. Des fleurs.

J’ai rangé mes magazines de mariage. Mes listes. Mes rêves.

Et la vie a continué.

Erwan s’est lancé dans son entreprise. Jour et nuit. Week-ends compris. Et moi, j’ai continué. Le boulot. Les enfants. La maison. Et cette bague à mon doigt que je faisais tourner machinalement, cent fois par jour, comme un chapelet, comme une prière.

Un homme peut vous demander en mariage au sommet d’une montagne, devant les plus beaux paysages du monde, avec des larmes dans les yeux et un genou dans la neige.

Et vous quitter par email un an plus tard.

Mais ça, je ne le savais pas encore.

Je ne savais pas qu’on ne se marierait jamais.

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