Interlude VII

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Le loup noir — La rage

On avait besoin de lui.

Elle et moi. Ensemble. Pour une fois, on voulait la même chose.

Parce qu’Erwan, c’était notre océan. Le type qui nous emmenait au bout du monde. Qui avait des idées dans tous les sens, des projets qui partaient en feu d’artifice, qui disait « et si on partait à Madère » un jeudi soir sur le canapé, « et si on montait un business » un dimanche matin au café. Il était comme nous. L’intensité. Le mouvement. Le trop. Le tout de suite. C’est pour ça qu’on l’aimait si fort. Il nous ressemblait.

Et c’est pour ça qu’on avait besoin de lui pour se sentir vivants.

Mais Erwan avait disparu.

Pas physiquement. Il était là. Dans le bureau. Derrière son écran. Son putain d’écran. Il rentrait le soir et il ne nous regardait plus. Un bisou vite fait. Un ”je t’aime”automatique. Pas de temps pour un câlin. Juste : « Attends, je finis un truc. » Un truc qui ne finissait jamais.

Son téléphone. Ses mails. Ses clients qui ne rappelaient pas. Ses économies qui fondaient. Il n’était plus avec nous. Il était avec son angoisse. Son propre loup à lui — le gris, celui de l’échec et de l’argent.

Et moi, j’avais la rage.

Pas la tristesse. Pas la descente. La rage.

Parce que moi aussi j’ai besoin qu’on s’occupe de nous. Moi aussi j’ai besoin d’être nourri. L’amour d’Erwan, c’était ma nourriture autant que la sienne. Quand il la regardait avec ses yeux noisette, quand il lui disait qu’elle était belle, quand il l’emmenait découvrir le monde — j’existais. L’intensité me nourrissait. Le bonheur me nourrissait. Même le bonheur.

Mais l’indifférence ?

L’indifférence, c’est le vide. Et le vide me rend fou.

Elle est venue s’asseoir à côté de lui. « Je ne me sens pas bien. » Et lui : « Prends ton traitement. » Comme si on était un problème technique à régler avec un cachet. Comme si on pouvait se faire taire avec un comprimé et un verre d’eau.

« J’ai pas cinq minutes. »

Pas cinq minutes.

Pour la femme que tu as demandé en mariage il y a peine trois mois.

Alors j’ai explosé.

Le PC. Son précieux PC. Son outil. Son refuge. Son excuse pour ne pas nous voir.

Je lui ai arraché des mains. À travers elle. Avec ses mains. Sa rage qui était la mienne.

Je voulais lui montrer. Lui montrer ce que j’étais capable de faire si personne ne s’occupait de nous. Si personne ne regardait. Si personne ne faisait attention.

Je voulais qu’il ait peur. Qu’il voie. Qu’il comprenne : tu crois que tes clients sont un problème ? Tu crois que ton compte en banque est un problème ? Regarde-moi. Moi, je suis un problème. Et si tu ne t’occupes pas de nous, je détruirai tout ce que tu as.

Son visage quand il a compris que le pc allait passait par dessus la rambarde de l’escalier.

La peur. Le choc. Et quelque chose d’autre — du dégoût, peut-être. De la lassitude.

Il m’a regardée — il l’a regardée — et pendant une seconde, j’ai vu dans ses yeux qu’il ne nous reconnaissait pas.

C’était le but.

Je voulais qu’il ait mal. Comme nous on avait mal. Qu’il ressente le vide. Qu’il comprenne ce que ça fait, d’être invisible pour la personne qu’on aime.

Et ça a marché.

Pendant quelques heures, il était là. Présent. Effrayé, mais présent. Il l’a prise dans ses bras. Il a parlé. Il a essayé de comprendre.

Puis le lendemain, il est retourné dans son bureau.

Ce que je ne savais pas encore.

Ce que ni elle ni moi ne savions.

C’est que c’était le début.

Juste le début.

Le début du retrait d’Erwan. Le début de son absence. Le téléphone, le bureau, les « pas ce soir », les « lâche-moi », le dos tourné dans le lit.

Le PC n’était que le premier signe.

Après, il y aurait pire.

Après, il y aurait l’email.

Mais ça, on ne le savait pas encore.

On ne savait rien.

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