À la poursuite d'un souvenir
À mon réveil, le vieil homme n’est pas là. Il a laissé sur la table, en guise de provisions, une assiette de grillade terre-mer pikpik qui, à la vue, aurait mérité un peu moins de pikpik et un peu plus de grillade, mais je ne peux pas lui en vouloir. Il n’a qu’une vieille marmite et un feu de bois… C’est déjà surprenant qu’il parvienne à y faire griller des choses sans les carboniser. J’engloutis avec un appétit digne de celui d’un aventurier une pomme et je sors ma tablette sheikah. D’un coup d’oeil, je repère les deux sanctuaires restants. Le plus proche ne me paraît pas inaccessible, mais le plus lointain m’inquiète. Non seulement il est supposé se trouver dans une zone difficilement accessible à cause de la neige, mais en plus il faudrait que je marche plusieurs kilomètres… Avec mes pauvres chaussures, mon pantalon trop petit et une chemise qui laisse voir plus de peau qu’elle n’en cache. Pas exactement l’équipement qu’on attendrait pour ce genre d’expédition, disons.
Je cligne des yeux. Pourquoi est-ce qu’il me vient à l’idée qu’une bonne couche de plumes serait tout de même plus appropriée ? Une voix un peu braillarde semble se moquer de moi du fond de ma conscience, mais elle disparaît à l’instant où je songe… que je la connais bien... même si elle m’agace un peu… ? Une image m’échappe, puis tout s’évapore et je me rends compte que le souvenir tout entier n’est plus à ma portée. Quelque chose en moi me pousse à partir à sa recherche. Tant pis pour le sanctuaire le plus proche, j’ai peut-être une piste, j’ai peut-être un souvenir qui m’attend, là-bas, au loin, dans la neige. Et je refuse d’avoir été si proche et de rester si loin.
Alors, tout comme je l’ai fait la veille, je récupère mes armes, quelques provisions, un couvercle de marmite, et je me dirige vers l’est. Je fais un léger détour pour éviter le camp de monstres qui se trouve juste à côté, puis je longe les falaises à pic qui bordent ce qui semble être le royaume privilégié des neiges. Je passe derrière le temple en ruines, dans un espace de fraîcheur relativement escarpé, jusqu’à arriver à un grand escalier grimpant la colline sur de longs mètres. Il faut faire attention en marchant pour ne pas glisser car l’herbe et la mousse l’ont considérablement envahi, le rendant parfois invisible ou glissant. Et franchement, la dernière chose que je voudrais, ce serait d’être immobilisé par une blessure après avoir glissé dans les escaliers. Ce serait tout de même franchement ridicule.
Arrivé en haut des escaliers sans glissade artistique, je suis forcé de constater que ce titre de personne tenant sur ses pieds risque de m’échapper plus vite que je ne le pensais. Si les escaliers n’étaient pas déjà un indice suffisant, la neige et le vent froid qui viennent lécher les pierres de l’arche me font déjà visualiser un spectacle peu gracieux et quelques bandages. Des perspectives réjouissantes. Bon. Voyons déjà le positif, avec la neige et le vent, il y a bien un sanctuaire, qui apparaît dans l’encadrement de la porte. Je suis au bon endroit. La question persiste : comment aller là-bas sans mourir de froid ? Et quelle est ma résistance au froid ?
Pour le savoir, une seule solution : essayer. Je tire mes manches, remonte mes chausses, tente de me couvrir avec ce que j’ai sur moi, peste en me disant que si j’avais été intelligent, j’aurais emmené avec moi la couette dans laquelle je me blottissais ce matin, puis je franchis l’arche. En trois pas, je suis frigorifié. Je tremble de tous mes membres, je souffle des nuages et l’air semble vouloir m’arracher la peau. Autant pour ma résistance. Et puis un bruit inconnu me fait sursauter, et la tablette sheikah me fait savoir qu’elle est aussi pourvue d’un thermomètre et que ces températures ne me permettront pas de m’en sortir indemne. Alors, presque penaud, je fais trois pas en arrière et je vois l’aiguille de température remonter aussi vite que je sens les effets de la chaleur.
Bon, si le froid est rude, au moins la chaleur revient vite. Pour lutter contre le froid, il n’y a pas trente-six solutions. Soit je porte des vêtements chauds, soit… Soit… Je mange quelque chose de chaud. Je repense au plat de ce matin et je déglutis. En l’absence de quoi que ce soit de plus chaud… Il va falloir que je mange cette… chose. De la grillade terre-mer pikpik. Je cherche aux environs une marmite, quelque chose. Sur ma droite, il y a bien un camp de monstres et un grand feu, et une belle pièce de viande en train de cuire. Mais ai-je envie d’aller mettre ma vie en jeu pour faire réchauffer mes grillades ? Je jette un regard à mon bol, déglutis et sors mon arme.
Plutôt finir couvert de sang que de manger ce truc froid.
Je m’avance discrètement, profitant du couvert de quelques arbres. Ils sont trois, peu alertes, sans doute encore mal réveillés. Je peux en prendre un par surprise. Si je place bien mon coup de hache…
Crac.
Hylia toute-puissante. Regarde où tu marches, imbécile ! Maintenant ils sont trois à me regarder de leur air bête mais étrangement vindicatif. Ils m’ont vu. Ils vont se jeter sur moi. Non, ils font… Demi-tour ? Je vais pour me jeter sur eux tant qu’ils me tournent le dos, mais au moment de porter mon premier coup, quelque chose vient me frapper dans les côtes et me projette au sol. Je ne sais pas comment, ma conscience a compris qu’elle venait d’être frappée par un monstre armé d’une longue branche et qu’avec ma hache, je n’étais pas exactement équipé pour l’atteindre. Tant pis, mon corps se relève et je me jette en avant, à moitié conscient, sous la branche mais en plein dans le monstre, qui titube et met les pieds dans le feu, faisant tomber la viande qui grillait là et prenant sa place. Dans sa panique, il laisse tomber son arme, que je récupère in extremis pour repousser ses deux camarades et leurs épieux. Le combat est court, sans doute parce que je les frappe avec un bâton en partie enflammé, et je reprends pleinement le contrôle de mes mouvements au milieu d’un genre de chaos où se mêlent odeurs de viande brûlée, traces de fruits pourris au sol, cadavres de monstres carbonisés et charbon noirâtre sur mes mains et mes vêtements.
L’avantage de cette nouvelle position ? J’ai désormais une marmite et de quoi transférer le feu en dessous. Le désavantage ? Je pue, tout pue, j’aurais besoin d’une bonne douche et pire encore, il va falloir que dans ces conditions, je mange cette chose peu appétissante au milieu de cette odeur de crâmé. Je reviens sur ce que je disais tout à l’heure, j’aurais dû le manger froid, ce truc.
Je verse le contenu de mon bol dans la marmite et ne le récupère que lorsque le doux bruit de la viande bien grasse commence à se faire entendre. En temps normal, je me fierais à mon odorat, mais bon… En quelques bouchées, j’avale mon repas du midi alors que le soleil est à peine levé et, étrangement plein d’une chaleur que je ne m’explique pas vraiment, je reprends ma marche vers la neige. Arrivé à nouveau face à l’arche, je prends une grande inspiration et commence à courir. Plus vite ce sera réglé et plus vite je serai rentré.
À l’instant où je m’engage sur la neige, le crissement de mes pas me surprend. Je suis plus gêné par le bruit que je fais que par ma soudaine résistance au froid qui, je le sais, ne saurait durer. D’un regard, j’évalue la distance qui me sépare du sanctuaire et je comprends que je n’y arriverai pas d’un seul coup. Même si je parvenais à faire l’aller, rien ne m’assure de pouvoir revenir sans ressembler à un bloc de glace. Dans ce cas, allons plutôt visiter un peu de l’autre côté, prendre un peu de hauteur pour comprendre et anticiper les obstacles qui se dresseront sur mon chemin. Je m’aventure en trottinant sur ma gauche, suivant un léger bruit d’eau qui coule. Je n’ai pas besoin de m’approcher trop pour deviner que non seulement, il ne s’agit pas que d’un ruisseau mais d’un bon torrent, et qu’un seul doigt de pied dedans me coûterait ledit doigt de pied.
Bon. En l’absence de doigt de pied de rechange, on va monter un peu la montagne. Il y a un promontoire un peu plus haut qui m’intéresse. D’une bonne foulée, je continue à avancer en suivant le creux de la montagne. La voie est large, brodée sur ma gauche d’une haute muraille et sur ma droite d’un amas de rochers irréguliers et d’a-pics à peu près mortels. J’arrive à peu près sans glisser face à un mur d’une hauteur largement escaladable, qui me permet d’avoir bien en face de moi le pic que j’ai désigné comme étant mon objectif. Je le mesure du regard, l’estime accessible si j’emprunte une voie qui semble tourner autour et puis mon regard arrive en haut, là où je souhaite me poster. Je fronce les sourcils. Je connais cette silhouette. Je connais cette silhouette, et même un peu trop bien.
Je ne peux m’empêcher de soupirer.
Pourquoi faut-il que je croise ce vieil homme à des endroits improbables, à chaque fois ?

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