9 (Au moment où)
Au moment où Myriam, devant la fenêtre ouverte, caressait Phoebe, son pigeon domestique, aux plumes de plus en plus brillantes, tout en essayant de le convaincre d'essayer de voler, Anna sortait de la librairie de Tourtencoing avec une pile de livres sur l'entomologie, et Véra écoutait Victor lui expliquer à demi-phrases que ce n'était pas ça... qu'il ne savait pas vraiment si... que c'était compliqué de savoir ce qu'il ressentait... ou plutôt ce qu'il ne ressentait pas... mais qu'elle était importante, déjà, qu'il avait l'impression de la connaître depuis toujours, qu'elle le comprenait si bien, si douce, si gentille, si radieuse, adorable, spéciale... mais il n'était pas sûr que... car il avait ne voulait peut-être plus la responsabilité...
La lumière bleue du jour était en train d'éclore sur le verre des lunettes de Victor, croissait dans l'eau qui s'amoncelait au coin de son œil. Véra essayait de comprendre ce qui se cachait derrière les points de suspension, derrière le vide dans lequel il la jetait et sa vulgarité crasse. La voix tremblante de Victor lui donnait mal au cœur. Elle résistait à l'envie de le prendre dans ses bras et de lui caresser le dos tout doucement, pour faire passer les larmes. Elle entendait déjà Myriam lui dire qu'elle faisait trop facilement confiance aux gens, qu'elle ne voyait que le bon et le beau partout, à cause d'Anna qui l'encourageait en permanence à s'émerveiller. Véra savait bien que c'était faux. Elle n'était pas aussi indulgente, ni aussi naïve, que ses amies semblaient le penser. Elle avait toujours remarqué les failles et les défauts de ce papilloniste, elle savait bien qu'elle avait tort de lui accorder encore son attention, qu'il était aussi vide que ceux qu'elle détestait, qu'il n'était pas né hier, mais, pour une raison qu'elle ne s'expliquait pas elle-même, elle l'aimait et voulait le consoler. Elle le regardait faire semblant d'expliquer, se laissait toucher malgré elle quand il répétait qu'elle était importante... Est-ce encore naïf que de décider de s'illusionner soi-même ? Elle voulait s'étourdir. Elle avait terriblement envie d'y croire. C'était la première fois que quelqu'un l'intéressait autant, avec ses contradictions et ses emportements, ses minuscules manies, sa distance rassurante, ses touches d'ironie et ses rêves enfantins. Un petit effort, sans doute, un peu de patience, pour l'amour le plus pur. Les relents de contes... Véra sentit qu'elle allait pleurer. Elle se mit à rire doucement.
Elle lui demanda seulement s'il en aimait une autre. Non, dit-il, rassuré de la voir sourire. Elle n'était donc pas si triste, tout allait bien, il s'était expliqué pour rien. Il tira doucement sur sa manche, secoua doucement le tissu, qui sentait maintenant la sueur :
– Je ne veux pas te perdre.
Surprise, Véra lui abandonna sa main, frémit quand leurs peaux se rencontrèrent. Ses doigts étaient brûlants. Que croire ? Véra s'en voulait. C'était justement à cause de cette obsession pour la vérité, sans doute, qu'elle ne pouvait aimer véritablement qui que ce soit. Elle déglutit. Sa salive avait un goût de sel. Il fallait accepter d'attendre, accepter l'inconfort du doute, le report de l'explication. Ça n'existait pas, l'amour sans effort, sans douleur. Il ne fallait pas rêver. Elle resta là, sans bouger, comme fixée à sa place, presque incapable de respirer, un sourire figé sur ses lèvres. Au coin de l’œil de Victor, la pervenche n'avait plus que quatre pétales. Véra avait l'impression que quelque chose de dangereux était sur le point de se passer, comme si le placard allait s'ouvrir tout à coup et déverser un flot de vaisselle sur le parquet, dans un grand fracas d'éclats de verre et de porcelaine, comme si ses organes allaient jaillir de son nombril comme une grande fontaine de sang, comme si le village tout entier allait exploser d'une minute à l'autre. Elle sourit de son imagination d'enfant. Elle posa la main sur la joue de Victor. Elle était glacée. Elle lui retira ses lunettes, embrassa les sillons argentés, collants, déjà presque secs, laissés par les larmes.
– J'attendrai.
Au moment où Victor prenait Véra dans ses bras pour la serrer contre lui, Anna sonnait chez Véra, en vain, et Myriam refermait la fenêtre devant Phoebe qui roucoulait en ignorant complètement l'azur du ciel qui l'appelait, loin au-dessus des toits d'immeuble et des forêts de paraboles.
Stupide pigeon.
Elle envoya une photo du cou de l'oiseau à Véra : « peins mon pigeon, merci. Je reviens à Tourtencoing samedi prochain. J'emmènerais le piaf s'il a décidé de rester. »
Véra ne vit pas son message. Le visage enfoncé dans le creux du cou de Victor, elle ne pensait à rien d'autre qu'à retenir ce parfum au creux de ses poumons, pour les jours sans odeur. Elle imaginait l'empreinte des mains de Victor qui s'imprimait sur son corps comme des écailles de papillons sur des doigts maladroits. Elle rêvait aux pensées de Victor, aux émotions de Victor, aux passions de Victor, ces formes mouvantes qu'elle devinait sous la surface, mais qu'elle n'arrivait pas à dessiner. Elle se remémorait ses yeux tristes et l'espérait heureux.

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