Chapitre 6

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Des cartons, encore des cartons. Jae-In ne s’était pas rendu compte qu’elle avait accumulé autant de choses. Elle se préparait à quitter la maison qu’elle avait occupée pendant trois ans avec son ex-mari, une résidence confortable et cossue mais sans âme dans un quartier bourgeois dénué de la convivialité des rues de sa jeunesse.

Les jardins se ressemblaient tous avec leurs haies taillées au cordeau et leurs allées impeccables. Man-Shik avait proposé de lui racheter la résidence.

Après tout pourquoi pas ? S’il supportait d’entamer une nouvelle vie sur les cendres de l’ancienne, ça le regardait. Pour sa part, Jae-In préférait prendre un appartement plus petit et plus proche de son travail.

La clinique était un endroit qui lui était cher, elle l’avait créé à la fin de ses études avec son amie de toujours Hyun-Ok et deux autres camarades connus lors de leur internat. Elle était une adresse importante de ce quartier en pleine évolution. Loin des hôpitaux-usines, c’était une médecine de quartier à taille humaine.

Ils connaissaient leurs patients, parents et enfants étaient suivis par leurs soins. Il y avait un côté familial et chaleureux auquel elle était attachée. L’un de leurs collègues était spécialisé en médecine traditionnelle, Hyun-Ok était gynécologue et Jae-In et son hoobae étaient généralistes.

Depuis leurs débuts, il y avait trois ans, juste après son mariage, l’établissement de soins avait bien évolué et aujourd’hui elle avait une patientèle fidèle et nombreuse.

Fatiguée de remplir les cartons de vieux livres qu’elle ne relirait probablement jamais mais auxquels elle était attachée, elle alla chercher une bière dans le frigo et s’affala dans le canapé. Entre deux gorgées du liquide frais et pétillant, le téléphone sonna.

— Allô ?

— Allô, c’est le Docteur Kim ?

— Oui, que puis-je pour vous ?

— Bonjour, répondit une voix enjouée, c’est Park Yu-Jun, le professeur de l’enfant que vous avez sauvé. Vous vous rappelez de moi ?

— Oui bien sûr, comment allez-vous ?

— Fort bien et je suis très content que vous vous rappeliez de moi, donc je suppose que vous vous rappelez aussi que je vous ai invitée à manger et que vous avez promis de venir ?

Jae-In sourit. Il ne lui laissait pas trop le choix !

— Je m’en souviens effectivement, dit-elle en riant.

— C’est parfait, je suis à Séoul et je viens vous chercher dans deux heures. Quelle est votre adresse ?

Sitôt le téléphone raccroché, elle se précipita dans son dressing et ressortit des cartons tous les vêtements qu’elle avait déjà emballés, en s’écriant affolée : « Je n’ai rien à me mettre !! Quelle idiote ! Je ne sais même pas où il m’emmène ! Comment choisir la bonne tenue ! Celles d’hiver sont trop chaudes, celles d’été trop légères ! Quel casse-tête ! »

Malgré tout, à 19 h 30, elle portait une jolie robe, elle était bien coiffée, bien maquillée et elle attendait un charmant garçon pour un évènement qu’elle n’avait pas vécu depuis de nombreuses années : un rendez-vous !

Elle appela Hyun-Ok par acquit de conscience mais aussi un peu pour se vanter. — Unnie, je t’appelle pour que tu ne passes pas à la maison ce soir. J’ai un rendez-vous, je sors dîner avec un ami.

Hyun-Ok la pressa de questions mais comme elle ne pouvait même pas lui dire où ils iraient manger vu qu’elle n’en savait rien, elle préféra jouer les mystérieuses. Si ça se passait bien, elle lui raconterait tout.

Il était à l’heure et quand il arriva elle fut heureuse de revoir ce grand garçon athlétique et décontracté. Elle le trouvait très beau et elle ne devait pas être la seule car quand ils entrèrent dans le restaurant, le regard des femmes ne laissait aucun doute sur la question. Son visage était fin et sa mâchoire carrée lui donnait un air déterminé, mais ce qui plaisait le plus à Jae-In, c’est que malgré sa mine sérieuse, il semblait toujours avoir un sourire dans le regard. Un regard qui, quand il le posait sur elle, lui donnait l’impression d’être unique !

« Calme-toi Jae-In », se dit-elle intérieurement, « il n’est là que pour te remercier d’un service et absolument pas pour autre chose ! »

Il avait choisi un restaurant italien nouvellement ouvert et très à la mode. L’agencement respectait l’intimité des clients, l’ambiance était feutrée et une musique douce donnait de l’élégance à l’ensemble. C’était le genre d’endroit où il était difficile d’obtenir une réservation et elle salua l’effort du jeune homme pour lui faire honneur.

Le repas s’annonçait agréable et elle appréciait la voix de basse de Park Yu-Jun qui lui donnait de bonnes nouvelles de l’enfant accidenté, de la grand-mère qui cuisinait toujours aussi bien et du village sympathique où il habitait.

Elle avait eu envie de lui demander des nouvelles du tailleur rose mais elle n’osa pas. Il ne devait pas s’intéresser aux potins.

Après un minestrone, ils avaient choisi des pâtes dont la présentation mettait en appétit. Avant le dessert, Jae-In s’éclipsa pour aller aux toilettes car il était temps de procéder à une petite retouche de maquillage. Après trente ans, il fallait être attentive aux détails !

Alors qu’elle ressortait, elle eut un mouvement de recul : elle venait d’apercevoir Man-Shik qui tenait une chaise à une femme s’installant à une table.

Ah, pas de bol ! Pourquoi a-t-il fallu qu’il vienne dans le même restaurant et en plus avec sa nouvelle compagne ? Elle allait essayer de passer discrètement et de se faufiler jusqu’à la table où l’attendait Park Yu-Jun.

La femme était de dos et Man-Shik lui tenait la main au travers de la table. Mais elle eut un doute. Elle connaissait ce chemisier, il était original et très cher. Elle avait offert le même à Hyun-Ok pour son anniversaire…

Soudain, elle comprit. Elle eut l’impression que tout son sang se vidait de son corps, les jambes flageolantes, luttant pour trouver de l’oxygène.

Park Yu-Jun attendait son invitée pour se régaler du dessert que le serveur venait d'amener.

Il fronça les sourcils en voyant revenir Jae-In.

Elle avait le visage décomposé, les yeux pleins de larmes, la démarche mal assurée. Il se leva pour lui avancer son siège sur lequel elle s'effondra lourdement.

L’homme vit tout de suite qu’il s’était passé quelque chose. Elle était livide, les lèvres tremblantes et les yeux affolés qui regardaient partout, au bord des larmes.

— Kim Jae-In ! Que se passe-t-il ? Vous êtes malade ? Vous êtes blessée, on vous a fait quelque chose ? interrogea-t-il, inquiet.

— La table du fond... bredouilla-t-elle... mon mari… Et les larmes commencèrent à couler sur ses joues.

Yu-Jun se pencha sur elle pour les essuyer.

— Je pensais, vous m’aviez dit que votre divorce ne posait pas de problème !

À la table du fond, un homme de belle prestance avait levé sa main pour appeler un serveur. Il était accompagné d’une femme élégante d’une trentaine d’années.

Il ne comprenait pas bien ce qu’il se passait mais la seule chose qu’il savait, c’est que Jae-In était bouleversée et qu’il devait la sortir de là. Il alla régler l’addition et récupérer leurs vestes. Il mit la sienne sur les épaules tremblantes de la jeune femme, son bras autour de sa taille et la guida jusqu’à la sortie sans encombre.

Une fois dehors, elle s’accroupit et pleura à gros sanglots sans qu’il puisse l’arrêter. Il la fit monter dans un taxi et la raccompagna chez elle. Le trajet nocturne en voiture, la fraîcheur de la nuit, le scintillement hypnotique des candélabres semblèrent la calmer un peu et ses sanglots s’espacèrent.

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