Chapitre 4

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- Et voilà, lui dis-je. Tu sais tout de moi, enfin presque.

Il me regarda les yeux emplis de terreur. Il me regardait comme on regarde un monstre.

La combinaison spatiale que je portais me laissait une impression étrange. Je regardais le sol lunaire. Alors c’est ça qu’elle regardait tous les soirs ? Une roche grisâtre flottante ? Le ciel, si on pouvait encore l’appeler ainsi ici, brillait de mille feux, illuminé par ses foutus points lumineux. Le spectacle en était presque agréable, mais je ne pouvais pas apprécier ce qui l’avait tuée.

- Et maintenant quoi, me demanda mon moi de cette planète, la voix tremblante. Qu’est ce que tu veux à la fin ?

Mon visage se raidit.

- Ce que je veux ? Pourquoi ai-je parcouru l’infini de l’univers pour te rejoindre sur ta lune ?

Sans m’en rendre compte, je commençais peu à peu à crier.

- Pourquoi est-ce que j’ai tué mon meilleur ami ?

Je pris le temps de souffler une dernière fois, les yeux fermés, revoyant encore son visage dans l’obscurité. J’y étais presque. J’allais la retrouver.

- Pour la sauver.

L’autre David recula d’un pas, l’air surpris.

- De quoi, me demanda-t-il ? Qu’est-ce qui la met en danger ?

- Toi.

Je m’avançais peu à peu vers lui. La combinaison et la gravité lunaire perturbaient mes mouvements, lents, presque sans émotion.

- Tu as vécu ces deux dernières années auprès d’elle, sans avoir conscience de la faute que tu as commise ce jour là, sur la fusée.

- Je sais que j’ai merdé, assura-t-il presque désolé. Mais par chance l’équipe technique est repassée derrière moi pour la corriger. Je sais qu’elle aurait pu y rester, par ma faute. Mais il faut que j’aille de l’avant, parce que la vie n’est pas faite pour ressasser ce qui aurait put être. Une erreur arrive à tout le monde.

Il regardait intensément mon casque. Je ne savais plus si ce qui l’intriguait était le sang de Tamac s’imprégnant sur ma peau ou bien les traces de larmes encore fraîches sur mon visage. Combien de temps cela faisait que j’avais quitté ma planète, je ne le savais plus, la vitesse changeait ma perception de celui-ci.

- Je suis désolé que l’équipe n’ait pas vue ton erreur, me dit-il enfin.

Il n’avait pas le droit de me juger, de me regarder avec ses yeux emplis de pitiés. Pas lui, pas moi.

Je sautai alors sur lui, la gravité me faisant partit à plusieurs mètres de hauteur avant de redescendre droit sur lui, prêt à riposter. Une fois arrivé à son niveau, il me poussa sur le coté, sûrement pour m’éloigner et prendre le temps de la prévenir. Il ne fallait pas qu’elle sache.

Je pris alors en même temps sa jambe gauche, nous faisant partir tous les deux sur une courte distance. Enroulé l’un contre l’autre, nous assénant de lents coups inutiles amortis par nos combinaisons.

Je me revoyais il y a quelques heures, seul, dans la navette, la fusée ne prévoyait qu’un seul passager, je la connaissais par coeur. Les autres festoyaient, le temps qu’ils se rendent compte de ma fuite et arrivent sur la site de lancement, je ne serais plus là. Seul le gardien restait, mais il me faisait beaucoup trop confiance pour se douter de quoi que ce soit.

Alors qu’est-ce qui m’arrêtait ? J'étais faible. Les larmes ne voulaient pas s’arrêter de couler, je venais de tuer mon meilleur ami.

Pourtant je savais que j’allais le retrouver dans ce monde, que tout allait finir par s’arranger, mais quelque chose en moi ne voulait pas l’entendre. Alors je regardais le sol de ma planète une dernière fois, la lumière du bâtiment quelques kilomètres plus loin, hésitant à partir. Mais qu’est-ce qui me retenait ici.

Je revint à la réalité quand l’autre David se retrouvait en position de force, sur moi, essayant d’arracher ma combinaison avec ses gros doigts gantés. Je le pris alors par surprise, me retournant, finissant sur lui.

Il se débattait, haletant. Malgré la pression que j’exerçais sur son casque pour qu’il reste au sol, ses doigts arrivaient à frôler le mien. Rien de bien inquiétant, j’allais pouvoir en finir, ce cauchemar allait pouvoir prendre fin.

- Pitié, essayait-il de dire.

C’était comme avec le miroir, plus je le regardais, seul, apeuré, plus je le détestait, plus je me détestait.

Il avait vécu deux ans au paradis alors qu’il avait commis l’erreur qui aurait pu la tuer. Il était responsable de sa mort, de ce rire qui résonnait encore et encore en moi. Il avait tué Tamac, soi-disant « pour qu’il ne puisse pas se mettre en travers de sa route » mais ce monstre il n’était même plus sûr d’avoir fait le bon choix. Ah non, ça c’était moi.

Je me revoyait du haut de la fusée, regardant tout mon monde s’éloigner, tout ce que j’avaient connus, tout ceux que j’avais aimé, partagé un sourire, un rire. Les larmes ne voulaient pas s’arrêter de couler le long de mes joues, les nausées montant toujours. J’allais la retrouver, j’ai fait ce qu’il fallait… non ? Je n’aurais plus qu’à attendre quelques temps, Adriane saurait me donner raison.

Je pris une pierre, une régolithe tranchante qui semblait parfaite. Avec ça, je pourrais aisément arracher sa combinaison.

- Arrête, ne fais pas ça !

Pour la première fois depuis que je tue, je n’avais pas cette horrible sensation qui te pèse sur le coeur. La culpabilité n’était plus là. Peut-être parce que David lui aussi l’aurait fait, peut être parce qu’il le méritait.

- Tu ne vas pas te tuer toi même, demanda-t-il les larmes aux yeux.

« Tu veux vraiment me tuer ? » Pourquoi ? Pourquoi est-ce que les dernières paroles de Tamac me revenaient maintenant ? J’allais le retrouver dans quelques minutes, alors pourquoi est-ce que je continuais à souffrir ? Pourquoi sa voie se mêlait au rire qui me hantait toujours ?

Les nausées continuaient à me torturer. Je me levais alors, j’avais besoin de respirer, de prendre l’air sur cette lune qui n’en contenait pas.

L’autre partait en direction de sa fusée, sans que je puisse lui asséner le coup final. J’étais beaucoup trop concentré à effacer le visage de mon ami de mes paupières pour le poursuivre.

Alors je marchais, je boitais, seul dans l’infini de l’espace, vers nulle part. C’est là que je la vis.

Adriane. Elle était assise sur le bord d’un cratère, seule, le regard tourné vers le ciel.

Je m’assis alors, tremblant, à ses côtés. Enfin.

- C’est vraiment magnifique, assura-t-elle les yeux toujours rivés vers ses foutus points lumineux.

Moi, je la regardais, le souffle coupé. Ses yeux, aussi beaux que dans mes souvenirs, brillaient. Son regard reflétait les étoiles. De ce point de vue, elle paraissait pour la première fois vraiment magnifiques.

- Désolé, dit-elle toute gênée. Je devais m’occuper des robots lunaires et je n’ai rien fait !

Elle se leva précipitamment, stressée.

- Tu voulais qu’on fasse vite et me revoilà à me perdre ! Pardon.

- Non, lui demandais-je la larme à l’oeil. S’il te plaît, continue à les regarder. Je t’en supplie.

Elle me regarda alors. Se rasseyant doucement.

- Je vois pas bien avec le casque… Tu t’es coupé ?

Elle se mit alors à rire. Ce rire qui m’avait tant hanté, pour la première fois depuis deux ans me paraissait réconfortant.

Quand elle riait, son visage devenait la plus belle chose au monde. Il l’a toujours été.

- Il n’y a que toi pour te couper sous un casque. C’est pour cette maladresse que je t’aime, assura-t-elle calmée, me regardant fixement, emplie d’amour.

- Mais à cause de ma maladresse tu…

Ces paroles étaient sorties de ma bouche sans même que je m’en rende compte. Il ne fallait pas qu’elle sache. Il ne fallait pas qu’elle m’en veuille.

- Tu es encore sur ça, dit-elle presque énervée. C’était un accident, ça arrive à tout le monde ! Ce jour là, je ne suis pas morte ! Tout va bien.

- Et si tu l’étais, demandais-je sans pourtant vouloir entendre la réponse. Et si tu étais morte dans cette fusée ? Et si je t’avais tuée ?

Elle tourna le regard vers les étoiles, encore.

- Je n’aurais jamais pu aller sur Nihil. Je serais morte avant d’accomplir ce pour quoi je suis née.

Encore avec ça… elle m’en voudrait.

- Mais je continuerais à t’aimer. Parce que je te l’ai dit c’est ta maladresse qui m’a fait craquée. C’est cette simplicité que j’adore chez toi, et rien d’autre. Alors j’aurais espéré de là-haut ne pas te revoir de si tôt, que tu arrive à te pardonner et vives ta vie. Que tu pourchasses un rêve qui te corresponde plus.

Je n’arrivais pas à contenir mes larmes. Elle… et maintenant ? Elle me pardonnerait pour tout ce que j’ai fait ensuite ?

Elle me prit alors dans ses bras. Malgré les combinaisons, je pouvais sentir la chaleur de sa peau, sa douceur.

- Nih… lui chuchotais-je. Et si Nihil n’existait pas ? Qu’est-ce que tu ferais à ce moment là ?

- Je ne voudrais pas le savoir, assura-t-elle.

Je m’éloignais alors d’un pas lunaire. Comment pouvait-elle dire ça ?

- Je continuerais à le poursuivre, quitte à en mourir.

- Mais…

C’est ces foutues étoiles qui lui faisaient ça ? Il fallait que je la sauve, que je lui débarrasse de cette idée malfaisante.

- Je n’ose pas m’imaginer ce que c’est de vivre ayant perdu cette flamme qui t’anime tous les matins, qui te permet de rêver, de pleinement vivre. Alors je préfère mourir en pourchassant du vide que vivre en sachant que la seule chose qui n’a jamais compté en est un.

Je me rassis à côté d’elle, abattu. Comment…

Elle se retourna vers moi, ses yeux noisettes scintillants dans l’obscurité du vide de l’espace.

- Alors te décourage pas, on y est presque ! Plus que deux petites années de boulot, dit-elle en se levant, se préparant à retourner travailler. Et ne t’inquiète pas, tant que je suis avec toi, plus rien ne me parait vide.

Elle, la créature la plus incroyable qui soit s’apprêtait à partir, à m’échapper encore une fois. Mais je la regardais faire, sans rien dire. Parce que plus je la regardais, plus j’avais l’impression que l’homme capable de la rendre heureuse, l’homme dont elle parle est mort avec elle dans cette foutue fusée.

- Et… depuis deux ans, l’appelais-je, juste pour entendre une ultime fois sa voix. Tu es heureuse avec moi depuis deux ans ?

- Qu’est ce que tu racontes, me demanda-t-elle, le sourire aux lèvres. Je suis la plus heureuse au monde.

Alors, je la contemplais une dernière fois, partant, s’effaçant derrière la courbure de la lune. J’essayais de la graver une dernière fois en moi, la copie de cette femme que j’ai tant aimé. J’aurais tant aimée rester avec elle, parler un peu plus. J’avais tellement de choses à dire que j’aurais put rester encore quatre vingt-ans avec elle, mais je ne le pouvais plus. Parce que j’ai tué Tamac.

Si seulement. Si seulement je m’étais relevé. Si seulement je m’étais battu contre ma tristesse et ma culpabilité comme un homme. Si seulement je n’avais pas tué mon meilleur ami.

Au loin, je m’aperçus. je venais jusque’à moi, armé d’une cuillère.

- Tu fais pitié avec ta cuillère, assurais-je. Moins que moi, mais quand même.

L’autre David s’arrêta à une dizaine de mètres.

- Sache qu’Adriane peut entendre notre conversation, dit-il.

- Merci, assurais-je.

- Qu’est-ce que tu veux ?

- Ta vie. Je voulais ta vie. Celle que je n’ai pas pût mener. Mais je me rends compte que je ne la mérite plus. Plus depuis que j’ai décidé de m’abandonner.

Je fis une courte pause, avant de continuer.

- C’était si évident pour elle ? Qu’on n’est pas les mêmes, je veux dire.

- Je le prendrais mal si elle ne le pensait pas.

- Ouais, c’est vrai, dis-je en me dirigeant vers lui. Mon voyage à moi s’arrête ici. Je ne gâcherais pas sa vie par ma présence. Je ne pense plus être capable de la faire sourire. Puis, ce n’est pas vraiment mon Adriane.

Je lui tendis une régolithe. Elle brillait magnifiquement, rentrant parfaitement dans la bague qu’il lui avait acheté. Enfin, je tournais les talons, ne regardant pas en arrière. Je ne voulais pas qu’il me voit pleurer.

- Fais en sorte de la rendre heureuse. Je t’en supplie.

Il parti avec elle, j’espérais que la demande s’était bien passée. Il allait vivre une vie heureuse avec elle. Ils allaient sûrement se diriger vers Nihil, et ne trouveraient rien. Je priais pour que Tamac trouve un moyen d’atterrir quelque part et d’y établir un campement. Et puis, j’ai toujours voulu trois enfants. Un grand maladroit et pénible et deux idiots rêveurs. Mais ils auraient tous sans exceptions les yeux de leurs mères, les plus beaux du monde.

Et moi, je me trouvais seul sur la lune, n’ayant rien d’autre à regarder que le vide spatial, l’horreur coupable de sa mort.

J’attendais, il me restait quelques minutes avant que mon oxygène se vide pleinement. La fusée n’avait plus de carburant, j’étais condamné à mourir le plus près de ses foutus étoiles.

Pardon. Pardon Tamac, je n’ai pas sût être comme toi, un bon ami. Pardon Adriane, je n’ai pas sût rester l’homme que tu aimais. Pardon moi-même. Pardon de ne pas avoir pris le temps de me pardonner.

Alors je fixais ses foutus points lumineux de merde. Mais je ne sais pas si c’était le manque d’oxygène qui me faisait dire ça, mais ses étoiles ne me semblaient plus si laide.

- Ça, ça c’est pas mal comme vue.

Je commençais à respirer de plus en plus fort. Mon heure arrivait.

Je n’ai jamais cru à sa vision de l’au-delà, encore moins aux fantômes. En tant que bon scientifique, j’ai toujours pensé qu’il n’y avait rien après la mort, qu’on redevenait poussière. Que notre vie n’était qu’un passage vers le vide insensé qui nous entourait.

À sa mort, j’ai tout fait pour ne pas y croire. Je ne voulais pas qu’elle ait l’opportunité là-haut de savoir que je l’avais tuée. Il fallait qu’elle retourne au vide, quitte à ce que je ne puisse plus jamais la revoir.

Pourtant, aujourd’hui, je ferais tout pour ne serait-ce que l’observer une dernière fois, la mienne. Acceptera-t-elle malgré tout ce que j’ai fait, après tout ce que je suis devenu, de vivre cette vie inimaginable avec moi là-bas ? Je l’espérais de tout mon coeur.

J’attendis, seul, lentement, écoutant le son de ma respiration devenant de plus en plus difficile, ne pensant plus à rien, même plus à son rire. Je pouvais voir leur module lunaire décoller.

Ma respiration se bloqua. L’air manquait. Ma gorge se serrait, j’essayais de respirer malgré le vide présent dans mon casque. Et en face de ce spectacle magnifique, en face du vide infini de l’espace, je rendis l’âme, seul.

Mais au dernier moment, sans pouvoir l’expliquer pourquoi, le scientifique que je suis sentit une main se poser sur la mienne. La main d’une morte. Je dédis cette courte nouvelle à tous mes lecteurs test, mais en particulier à Hugo, ma mère et Eliott, pour qui je suis le Tamac de son Adriane.

Je vous remercie d’avoir lu cette fiction qui compte énormément pour moi, n’hésitez pas à me faire votre retour en espérant qu’elle vous ait plu. À la prochaine !

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