Chapitre 9

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Tout était silencieux depuis plusieurs minutes. J’écoutais. Couchée dans mon lit moelleux, je ne parvenais pas à m’endormir, et je tentais de reconnaître les rares sons qui parvenaient à mes oreilles pour me détendre. Mais aucun de ces bruits ne m’étaient familiers, même le bruit des portes était différent. Tout était différent. Au plafond, le ciel d’un noir d’encre parsemé d’étoiles semblait m’inviter à dormir. Je relâchai mes muscles et desserrai un peu le bandeau qui tenait ma poitrine. Il me fallait la mettre tout le temps et ne jamais l’enlever, au cas où quelqu’un entrerait sans toquer, sauf pour me laver.

J’avais pris une douche après avoir découvert la salle de bains annexée à ma chambre ; elle était exigüe mais tout y était, et j’avais pu me relaxer sous le flot ininterrompu d’eau tiède. Chez moi, je n’avais pas l’eau chaude. Je n’avais pas de sanitaires à proprement parler, pas de lit moelleux, pas de bureau, pas de tapis, pas de plafond de verre, et pas d’amis. Chez moi, je mangeais rarement à ma faim, et la vie était dure. Mais c’était chez moi. J’eus envie de pleurer. Je ne m’étais jamais imaginé que c’était si dur d’être loin de chez soi. Et ici, qui me protègerait ? A qui pouvais-je confier mes angoisses, mes peines ? Wahcka n’était plus là.

J’allais devoir me débrouiller seule. Comme une grande. Prendre les choses moi-même en main, organiser chaque parcelle de mon temps. Ça allait être difficile. « Il me faudra travailler beaucoup, réviser tous les cours, être ponctuelle, et collectionner les bonnes notes si je veux devenir Mage. » pensai-je en fronçant les sourcils. Je voulais devenir Mage. Donc, j’allais travailler. Sur cette pensée, je m'endormis.

                                                       ************

- Wil Vin Dorr, votre emploi du temps, annonça Mademoiselle Vin Asse en me tendant une feuille.

Je la pris et jetai un coup d’œil : je faillis m’étrangler. Les cours commençaient à sept heures et finissaient à dix-neuf heures. Je m’attendais à des horaires meilleurs que ceux que je suivais avant...

- Jivy Vin Ney, voici le vôtre. continua-t-elle en tendant son emploi du temps à « Teint pâle », et Avvan Vin Lok.

On nous avait réunis tôt le matin pour nous faire découvrir l’école. Derrière les toits des bâtiments, on voyait encore la couleur rosée du ciel. Après avoir distribué tous les emplois du temps, Mademoiselle Vin Asse nous laissa un peu de temps pour les lire. Cyll et Yenn avaient exactement le même que moi, mais Lyrus était dans un autre cours de mathématiques que le nôtre.

- Mais c’est un emploi du temps chargé comme un arbre l’est de neige en hiver ! s’exclama Yenn, me surprenant par son étrange expression.

- Qu’est-ce que c’est que cette phrase, demanda Cyll avec un ton moqueur, tu te prends pour un poète ?

- Je crois qu’il veut dire qu’on a un emploi du temps pourri, tout simplement, traduisis-je avec un sourire.

- Comme je comprends cet illustre personnage, qui remonte en mon estime de par ses paroles aériennes ! Loin de moi ces simples grivoiseries que tu profères, sinistre manant ! ajouta Lyrus à mon adresse.

Nous nous esclaffâmes de concert, mais dûmes bientôt nous taire : mademoiselle Vin Asse réclamait le silence en frappant dans ses mains.

- Les cours commencent aujourd’hui. Les autres élèves arriveront après le repas de midi. Vous suivrez donc la matinée selon votre emploi du temps, les numéros des salles y sont écrits. Si vous êtes perdu, demandez votre chemin à une secrétaire. Ne courez pas dans les couloirs, chuchotez, et tâchez de vous tenir convenablement ! Est-ce clair ?

- Oui, mademoiselle ! s’exclamèrent tous les élèves.

Je fus étonnée qu’on nous envoie en cours sans plus de temps d’intégration. Mais il fallait bien commencer à étudier un jour, alors pourquoi pas dès le lendemain de notre arrivée ? La plupart des élèves partaient déjà vers leurs cours respectifs. Je regardai mon emploi du temps : j’avais cours d’éducation physique. J’eus une petite moue de déception. J’étais nulle en sport.

- Tu viens, Wil ? s’exclama Yenn en s’élançant à la suite de Cyll et Lyrus.

D’après les informations que nous avions glanées, pour se rendre au gymnase, il fallait descendre de longs escaliers pour arriver un peu plus bas sur la colline. Là se trouvaient plusieurs terrains de sport. Je fus essoufflée rien qu’à descendre les marches à la suite des trois garçons qui avançaient d’un pas rapide.

- Attendez-moi, leur demandai-je à bout de souffle, je n’arrive pas à suivre !

- C’est un échauffement bien trouvé, fit remarquer Lyrus en ralentissant, ça muscle les jambes !

Plusieurs autres élèves nous rejoignirent, mais nous n’étions pas plus d’une douzaine. Je réussis enfin à reprendre mon souffle, crachotant comme si j’avais avalé quelque chose de travers. Lorsque nous arrivâmes au gymnase, nous aperçûmes un petit homme blond qui se dirigeait vers nous. Il portait un sweat et un pantalon ample trop grand pour lui, ce qui lui donnait un air assez burlesque. Il attendit que tout le monde soit arrivé pour prendre la parole :

- Bonjour, chers élèves, je me nomme Monsieur Laumond, et je serai votre professeur de sport jusqu’à la fin de cette année.

Je remarquai à son nom que Monsieur Laumond devait venir d’Enytanie. Il parlait d’ailleurs avec un léger accent.

- Alors, chers élèves, tout le monde est prêt ?

- Oui ! répondit toute la classe de concert.

- Bien. Nous allons d’abord procéder à un petit échauffement. Vous voyez ce terrain de land ? Eh bien vous allez courir tout autour. Et que personne ne s’arrête !

Je considérai le terrain que montrait le professeur. Le land était un jeu où des équipes de six joueurs s’affrontaient. Perchés sur des planches volantes, ils devaient marquer le plus de points en lançant une balle dans des cerceaux qui eux aussi volaient grâce à des réacteurs. L’inconvénient était que le terrain était immense. Et j’allais devoir courir tout autour, sans m’arrêter.

- A mon signal, chers élèves, vous partirez par groupes de trois. Allez, allez, en place !

Monsieur Laumond frappa dans ses mains et je partis avec Cyll et Jivy, dont la pâleur n’avait pas diminué. Je tentai de contrôler mon souffle et je me préparai à courir de longues minutes, anticipant déjà la fatigue que j’allais ressentir. Au bout de deux minutes à un rythme assez rapide, tentant de suivre Cyll et Jivy, j’avais déjà la respiration coupée. Je trébuchai sur une petite motte de terre, manquant de m’écrouler.

- Allez, chers élèves ! Encore dix minutes et vous pourrez vous arrêter ! cria le professeur.

Dix minutes. Je n’allais pas tenir. Je pouvais trottiner durant une heure entière si je suivais mon rythme, mais là la cadence était beaucoup trop rapide pour moi. Et si je ralentissais, je risquais de tout lâcher. Il fallait donc que je continue. J’en étais environ à mon cinquième tour de terrain. A chaque tour, je me donnais un objectif : atteindre la motte de terre. Une fois que je l’avais dépassée, je devais arriver à la hauteur de monsieur Laumond, puis de nouveau à la motte de terre. Et je recommençais, ne comptant que sur mon mental pour réussir. Le souffle court, je peinais à suivre les autres élèves. Je levai la tête pour voir où en étaient les autres : Cyll était à quelques mètres derrière moi. Je m’en réjouis d’abord, mais mon moral retomba d’un coup. Il avait un tour complet d’avance sur moi, bien évidemment. J’étais tellement essoufflée que les bruits autour de moi s’estompaient petit à petit, je n’entendais que ma propre respiration et les battements de mon cœur qui accéléraient de plus en plus. « Arriver au prof... Arriver à la motte de terre... » C’étaient mes seules pensées. Soudain, Monsieur Laumond cria :

- Stop ! Arrêtez-vous et reprenez votre souffle.

Soulagée, je m’écroulai presque par terre. Je voyais flou et mes tempes résonnaient de battements sourds. Cyll, qui s’était arrêté juste derrière moi, remarqua mon visage cramoisi et m’aida à me relever. Nous rejoignîmes le groupe d’élèves qui formait un cercle autour de Monsieur Laumond.

- Bien, chers élèves. Maintenant que l’échauffement est terminé, vous allez être initiés au jeu de land. Vous connaissez tous le principe, je suppose ?

Tous les élèves acquiescèrent.

- Dans deux mois, vous allez affronter les élèves de deuxième année dans un match de land. Je vais donc vous entraîner.

- Mais c’est injuste ! On perdra forcément puisqu’ils ont un an d’expérience de plus que nous ! protesta Yenn.

- C’est ce que tout le monde se dit, et c’est aussi le but de ce match, expliqua le professeur de sport, c’est un peu comme un rituel d’insertion. Vous devrez montrer qui vous êtes et surmonter vos difficultés. Et si vous gagnez, vous serez l’une des rares classes à gagner le respect des plus grands dès le début de l’année !

- Alors on est censés gagner contre des élèves deux fois plus forts que nous, c’est ça ?

- Tout à fait, chers élèves, et je compte sur vous ! Mais assez discuté. Faites vos équipes : vous êtes douze, donc deux équipes de six.

Je soupirai : ceux qui allaient être dans mon équipe n’allaient pas devoir compter sur moi... J’étais vraiment nulle en sport. Je me mis avec Yenn, Cyll et Lyrus, et deux autres élèves nous rejoignirent. Monsieur Laumond disparut quelques instants pour revenir avec des planches volantes et les buts cerceaux.

- J’ai déjà joué au land, annonça Cyll, c’est très difficile de tenir en équilibre sur la planche. Il faut équilibrer son poids en écartant ses deux pieds de chaque côté.

- Déjà, il faut réussir à monter dessus, répondis-je, ce à quoi je ne suis pas si sûr d’arriver !

- Mais si, m’assura Lyrus avec un clin d’œil, on est les meilleurs !

Le professeur nous interrompit pour nous distribuer les fameuses planches volantes. Il expliqua comment s’en servir :

- Une fois que vous aurez placé vos pieds dessus, ils se colleront automatiquement à la planche, alors pas de fausse manœuvre ! Ensuite, pour vous élever, il vous suffira d’appuyer sur la surface lisse qui normalement doit se trouver entre vos deux pieds si vous êtes bien placés. Pour tourner, déplacez le poids de votre corps. La vitesse de vos planches est limitée pour des raisons de sécurité.

- Et si on veut descendre, demanda Yenn, comment on se décolle ?

- Pour siffler la fin du match, on utilise un sifflet spécial qui ordonnera aux planches de vous lâcher. Si tout fonctionne bien, elles vous déposeront sur le sol avant de se décrocher. Des questions ?

- Oui ! Quelles sont les règles exactes du jeu ? demandai-je car je n’avais jamais suivi de match.

- Je vous l’expliquerai à tous lorsque j’aurais montré à l’autre équipe le fonctionnement de la planche.

Sur ces mots, Monsieur Laumond s’éloigna avec les planches destinées à l’autre équipe sous le bras. Nous nous retrouvâmes donc tous avec une espèce de plateau épais et parfaitement ovale entre les mains. Il n’y avait plus qu’à monter dessus. Mais pour cela, il fallait attendre le début du match.

- Chers élèves, un peu d’attention, cria le professeur de sport. Les règles sont très simples : il y a à chaque extrémité du terrain deux cerceaux volants dans lesquels l’équipe adverse doit marquer des points. Il y a un gardien de cerceaux et cinq autres joueurs par équipe.

- Combien de temps dure le match ? demanda Jivy après avoir levé la main.

- Quarante minutes. A la fin du match, l’équipe qui a marqué le plus de points a gagné. Interdiction de frapper ses adversaires, ni de casser leur planche. On touche la balle exclusivement avec les mains. Tout le monde a compris ?

- Oui ! crièrent les deux équipes.

- Alors en place, chaque équipe dans une moitié de terrain.

Nous nous dépêchâmes de nous placer, et l’équipe se concerta pour définir les rôles :

- Moi je veux bien être gardien, proposa Lyrus, j’ai de bons réflexes dans ce genre de trucs !

- D’accord, moi je suis défenseur, répondis-je en faisant attention de parler comme si j’étais un garçon, hors de question que ce soit moi qui doive aller vite pour marquer !

- Alors je suis attaquant, décida Cyll.

- Moi aussi ! proposa l’un des deux élèves qui se nommait Avvan.

- Je suis attaquant aussi ! s’exclama l’autre élève.

- Bon, alors je suis défenseur, ça me convient, répondit Jivy.

Monsieur Laumond annonça que le match d’entraînement allait bientôt commencer. Il nous fallait rapidement mettre en place une stratégie.

- Il faut qu’on joue beaucoup sur les côtés, proposa Cyll. Souvent, en land, les défenseurs ne pensent pas à défendre les côtés du terrain.

- Et la vitesse compte beaucoup aussi, conseilla Avvan.

- Et moi, je fais comment pour défendre deux cerceaux à la fois ? demanda Lyrus.

- Il faut que tu te mettes entre les deux, proposai-je, comme ça tu pourras réagir plus vite dans les deux cas.

Monsieur Laumond ne nous laissa pas le temps de nous mettre plus d’accord et enclencha le match :

- Attention, chers élèves, tous à vos postes !

Nous nous répartîmes sur le terrain.

- Montez sur vos planches et attendez le coup d’envoi.

Je pris ma planche volante et tentai tant bien que mal d’appliquer les consignes. La planche sembla aspirer mes pieds comme une ventouse, et j’espérai être capable de contrôler cet engin qui me paraissait difficile à manier. Jivy et Cyll étaient déjà montés et attendaient le coup d’envoi à quelques mètres du sol. Je regardai entre mes deux pieds : il y avait bien une petite surface lisse de forme circulaire, qui ressortait un peu en relief. Je me penchai et pressai dessus, et ma planche s’éleva immédiatement, me surprenant tellement que je faillis tomber en arrière. Lorsque tout le monde eut réussi à contrôler sa planche volante, Monsieur Laumond souffla dans son sifflet. Et le match s’engagea.

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