Chapitre 2

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J’achevais la dernière censure.

Du bout des doigts, je poussai la capsule pneumatique, sans entrain.

En m’étirant, muscles endoloris, je savourais ce répit bien gagné.

Les récents événements flottaient encore, à peine digérés.

Un brouhaha me fit raidir les épaules. Puis vinrent les tapes.

Je me retournai. Le superviseur me surplombait, froidement.

— #14151, vous n'avez pas atteint les quotas requis. Une tâche supplémentaire vous a été assignée.

Mon poing se serra.

— Nous avons remis à jour votre quota. Nous nous sommes basés sur vos aptitudes et l'avons revu à la hausse.

— Travaillez plus pour travailler plus est notre devise. Souvenez-vous-en à l'avenir.

— Je suis honoré de me voir attribuer de nouvelles tâches pour servir l'Union.

— Vos nouvelles attributions concernent la chambre des archives. Vous êtes affecté au tri des documents obsolètes.
— Bien, je vous remercie de votre confiance.

La douleur pulsait dans mon poing serré tandis qu'il s'éloignait d'une démarche indifférente.

Je quittai lentement ma chaise et me dirigeai vers les archives, résigné.

Un soupir. Je secouai ma main douloureuse.
Le long couloir droit s'étirait devant moi : murs gris lisses, moquette grise sans âme.
Poussant la lourde porte grinçante, j'entrai en ce lieu de punition, non sans me permettre un dernier soupir bruyant.

Difficile de faire plus sordide que les archives : un cimetière bercé par le son des tubes pneumatiques.

La lumière artificielle ornait vaguement le plafond.

La moquette, d’apparence propre, était usée à certains endroits et se décollait légèrement.

Les étagères étaient remplies de boîtes étiquetées de chaînes de dates lointaines, s’étirant sur de longues rangées semblant se noyer dans l’infinie profondeur du lieu.

Saisissant une boîte, les mains lourdes, je ne pus que m’exécuter.
Je n’avais pas le choix, j’étais forcé d’être ici. Tel est le prix de celui qui en fait trop.

Les boîtes étaient imprégnées d’une odeur d’encre vieillie, de poussière et de vieux papier, presque réconfortante.

Je m’offris le luxe de consulter les documents.
Leur censure barrait le texte, mais les images subsistaient — doux divertissement prohibé.

Mes doigts glissèrent sur des plages dorées, des parapluies géants piqués dans le sable.

Un pincement au ventre me saisit.

Lentement, je le basculai dans la benne à papiers. Ma main hésita une seconde.

Avais-je envie de participer à leur jeu ? Avais-je le choix ?

J’enchaînai les boîtes, me délectant de leur contenu sans retenue.

Plus je m’enfonçais dans les archives, plus la poussière s’accumulait.

Visiblement, personne n’y était entré depuis longtemps.

Plus j’explorais les boîtes, plus je découvrais que l’ancien monde qu’elles décrivaient s’opposait à la vision cataclysmique que l’Union en dépeignait.

Le chaos ? Des prairies vertes prolongées par de longs champs dorés.
Des plages de sable fin, baignées par la caresse du soleil sur des peaux nues qui brillaient.

Des fleurs à perte de vue, enivrant l’air de leur parfum et flattant les yeux de mille couleurs.

Je me perdis de longues secondes à imaginer ce monde.

Chacun y était libre, sans besoin de travailler.

Personne ne portait de masque. Chacun était unique, différent.

Je voulais changer le monde, le libérer.

J’eus l’impression d’avoir déjà connu cela. Mais pourquoi nous l’aurait-on arraché ?

En déposant l’énième boîte dans la benne, je contemplai sa disparition dans les abîmes de l’oubli.

Une boîte jaune, usée aux rebords blanchis, attira mon attention. Aucune étiquette, pas de référence : absente du registre.

Fiévreux d’envie de l’ouvrir, de découvrir ses secrets.
Bien que située dans la partie la plus ancienne de la réserve, la boîte en elle-même n’était pas aussi vieille que les autres.

La manipulant, recherchant des informations, je ne trouvai qu’une inscription :

« Souviens-toi, #14151. » Griffonné à la hâte.

Était-ce une coïncidence ? Pourquoi ce message me semblait-il s’adresser à moi ? La boîte avait été déposée là pour moi.

Hésitant, j’agrippai la boîte contre moi. L’inscription me fixait.
Mes doigts effleurèrent le couvercle.
Trop tard pour reculer.

Le couvercle claqua au sol.

Dedans, un carnet identique à celui de l'homme, orné du même symbole doré : un oiseau s'envolant.
Le carnet contenait principalement des réflexions, des avis, des questions.
Toutes datées d'il y a deux mois.

J’absorbai chaque détail. Tout éveillait en moi un malaise profond.
Quelque chose s’éveillait, hurlait à travers mon esprit.
À mesure que je tournais les pages, je compris que ce n’était pas un hasard : cette boîte m’était destinée.
Chaque fragment relatait des journées identiques, mais à des intervalles différents, de plus en plus espacés.

Le grincement de la porte retentit.

J’enfonçai le carnet dans ma poche et refermai précipitamment la boîte.

Feignant de la jeter dans la benne, le visage brûlant.

Mon cœur battait à déchirer ma poitrine, mes mains moites.

J’arrivai près de la benne, observant l’entrée.

Un bobby venait d’entrer dans la salle des archives.

Lentement, il observait les alentours.

« #14151… ou devrais-je dire Richard ? »

Un rictus se dessina sur son visage. Son corps bloquait la seule sortie de la pièce.

— Je venais simplement vérifier que tout se passait bien, que vous alliez bien.

— Je vais bien, je vous remercie.

Il observa la boîte que je tenais.

— Qu’y a-t-il dans cette boîte ?

— Comment pourrais-je le savoir ? Je ne suis pas là pour les ouvrir.

— Mais vous n’êtes pas un peu curieux ?

Le silence répondit à ma place.

Ma gorge me brûlait.

Chaque réponse était un supplice.

— Je vois. Très bien, dans ce cas, je ne vous dérange pas plus. Ce fut un plaisir. R.

— Pourquoi vous me suivez ?

Le poing serré, la peur au ventre, je l’observais en priant.

Le bobby se stoppa face à la porte.

Quelques secondes passèrent, tandis que l’air s’alourdissait.

— Vous êtes « spécial » à mes yeux. Disons que je m’en voudrais si…

Il mima une explosion.

— Enfin, si cette fois-ci cela arrive.

Il quitta la pièce en riant.

Je restai sans voix devant la porte qui se refermait.

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