Napoléon III face à notre époque

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« Prince […] si Dieu, dans ses impénétrables conseils, avait rejeté la race de Saint-Louis, si les mœurs de notre patrie ne lui rendaient pas l’état républicain possible, il n’y a pas de nom qui aille mieux à la gloire de la France que le vôtre » – Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe.

Résigné tel un héros tragique, cependant prêt à un dernier éclat, préparé à un destin qui annonce inévitablement une issue implacable, Napoléon III sur son cheval peint par Camphausen dans Napoléon III à la bataille de Sedan n’a rien de l’illustration glorieuse de Jacques Louis David de son « Grand » oncle. Le souverain du Second Empire semble hagard alors qu’autour de lui c’est le chaos de la débâcle, et qu’à ses pieds git un soldat français. C’est l’image que l’on a longtemps gardée de Louis-Napoléon Bonaparte en dépit de sa progressive réhabilitation depuis les années 1980. À jamais jeté dans la querelle d’ego qui l’opposa à Victor Hugo et le purgatoire du souvenir du coup d’État de 1851, il restera peut-être à jamais le plus oublié des dirigeants français. Si l’on se penche avec sérieux sur son histoire et sur ses legs politique, non pas à l’aune des prestigieux écrivains, mais sur les sources, on peut mieux se faire une idée de son importance pour la France. Il est vrai que les Français, comme les Grecs antiques ont toujours été ingrats avec leurs grands hommes ; jusqu’à ce qu’ils constatent la médiocrité de ce qui les suit et que, dès lors, ils retournent leurs idées et exaltent celui-là même qu’ils avaient autrefois honnis.

Grâce - il faut l’avouer - à son prestigieux nom, Louis Napoléon Bonaparte fut élu au suffrage universel (masculin) direct Président de la République avec 74 % des voix au premier tour en 1848… Le plus jeune de l’histoire de la République avant… Emmanuel Macron en 2017. Un gouffre sépare pourtant les deux hommes, dans les idées, dans l’anthropologie, tant que dans la posture historique. Le 28 avril 1858 à hauteur de la rue Balzac, un inconnu à l’allure paisible porte la main à sa poche, l’Empereur à cheval vient vers lui, pensant qu’il voulait lui remettre une requête… En fait l’individu ajuste Napoléon III d’un pistolet et tire : coup manqué, le souverain rit de mépris en le regardant en face ; l’homme fut désarmé par un brigadier après une seconde tentative ratée. L’Empereur n’a pas cillé et la foule autour l’acclama. Quelques minutes plus tard, il rejoignit sa femme Eugénie pour une promenade et il répliqua avec calme : « Singulier pays où l’on tire sur les gens comme sur des moineaux ! » À titre de comparaison, le camé d’Amiens pour sa part, fit interdire les casseroles à deux cent mètres à la ronde lors de ses déplacements durant le « débat » sur la réforme des retraites en 2023.

Soyons clairs d’emblée : Louis-Napoléon n’était pas républicain. Il n’était pas monarchiste ni bonapartiste pour autant, et c’est peut-être de là la source de l’incompréhension du personnage : qui était-il ? Quelles idées politiques avait-il ? Dans quelle case le mettre ? Observer et juger Napoléon III avec des lorgnettes républicaines (lunette aveuglante s’il en est pour regarder l’histoire de la France), c’est oublier sciemment ou involontairement que la Volonté nationale, la Souveraineté populaire, la Légitimité sont plus hautes que n’importe quelle institution, aussi utopiques soient-elles. C’est le sens du Coup d’État, plébiscité par les Français. Ce coup de force, cette trahison à la République était illégal, néanmoins nécessaire : partout dans les campagnes, le cœur du pays, au passage du Président on criait : Vive l’Empereur ! L’âme de la France détenue par les paysans avait parlé. En 2005 la majorité du pays rejetait la Constitution européenne : dernier referendum en date. Le guignol Chirac ne démissionna pas, le nain Sarkozy le fit passer par le Congrès et via le traité de Lisbonne par l’approbation de Giscard d’Estaing ; et je laisse aux lecteurs et aux lectrices le soin d’apprécier cet état de fait, ainsi que les conséquences qui en ont découlé pour notre pays au sein de L’Union…

On peut résumer la politique européenne et internationale de Napoléon III, comme une politique des Nations. En effet, il permit une entente avec l’Angleterre, il contribua à la formation d’une Italie unifiée, il empêcha avec succès la Russie d’avoir le monopole de la mer Noire en contrôlant la Crimée, sans pour autant faire preuve de russophobie hystérique ; jamais hautain avec une Nation étrangère, il respectait cette dernière et la traitait avec tous les égards, en ayant comme seul objectif impérial, celui de la grandeur de la France dans le monde. Quand l’oncle Bonaparte détruisait l’Europe, le neveu la façonnait avec les identités propres à chaque pays. Homme de son temps, de sa société peut-on lui reprocher ses invasions coloniales, en Asie notamment ? De notre point de vue elles sont inacceptables, mais la République, égalitaire, fraternelle, libertaire est-elle exemplaire à cet égard ? Aujourd’hui, le modèle américain démocrate que les dirigeants français louèrent depuis des décennies, et prenaient jusqu’à des temps très récents comme modèle, vaut-il mieux ?

Sur le volet social, comment juger l’auteur de l’extinction du paupérisme ? De Sedan aux sans dents il y eut des progrès, mais grâce à qui ? Disons seulement que pendant que Victor Hugo poétisait, quand Clémenceau plus tard brisait, le Petit Napoléon industrialisait ! Ces usines nouvelles venaient avec leur corolaire de misère bien sûr, et Zola n’eut pas tort de la retranscrire dans son œuvre magistrale ; mais Napoléon III, bien que sa légitimité reposât sur le peuple paysan, ne fut pas indifférent à la minorité ouvrière : en cela il accorda le droit de grève et pensa (sans le mettre en place) la participation, les comités d’entreprise et les représentants syndicaux. Il était complètement influencé et approuvait les idées saint-simoniennes. Tous les chiffres démontrent la hausse du niveau de vie des classes les plus pauvres en ville comme à la campagne. En même temps, il ne faudrait pas ignorer l’écart entre les Misérables et la haute société qui étaient bien visibles à l’époque du Second Empire ; mais encore une fois, les circonstances ont-elles véritablement changées au crépuscule de la Vème République ?

Enfermé dans notre époque politique pleine de « gauchistes », de « centristes », de « mondialistes », de « complotistes », etc., dont l’adjectif « extrême » convient parfaitement pour tous décrire leur médiocrité, observons avec humilité le passé : il n’est jamais parfait, il ne convient pas toujours aux valeurs morales que nous pensons avoir sans pour autant les respecter, mais il nous tend un miroir sincère sur ce que nous fûmes, sur ce que nous pourrions être, sur ce que nous sommes en réalité.

Qui sait d’où nous viendra la prochaine dépêche d’Ems, le quiproquo anodin qui nous mènera vers l’horreur de la guerre…

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