ROBERT
C'était un événement : l’image d’une photographie, un visage flouté ou noirci, découpé comme une trace de ce qui ne pouvait pas se dire. Tout passé disparaissait et toute perspective d’avenir s’effaçait.
Un silence entourait ce que nous, la famille, avions communément appelé une "maladie". Elle avait surgi brutalement et s’était imposée au malade sans qu’il ne pût s’y dérober. Ce “ça” lui était tombé dessus, il n’était pas responsable. Nous, la famille, non plus.
Au fil des années, cette version avait été signée et intégrée comme la vérité. Il n’y avait pas de raison d’y revenir ni d’aller chercher d’autres explications. C’était une maladie. Voilà. Comme des millions de personnes étaient tombées malades et avaient rencontré la mort, cela avait été le cas pour ce pauvre Robert.
Cette maladie avait continué de laisser ses traces, pour en faire émerger un symptôme : le silence.
Mais la réalité derrière le silence s’imposait : il s’était suicidé. Cette maladie, déjà renommée « la maladie anglaise », avait touché mon grand-père quelques années après son départ pour la guerre du Vietnam.
Le silence autour de sa mort nous avait appris, à nous les enfants, que certaines choses étaient trop difficiles à dire, et que, parfois, l’indicible constituait une mémoire à part entière. Or cet homme avait eu une enfance, des rêves ; il avait aidé des gens autour de lui. Il avait une pensée, des ambitions, un travail.
Pourquoi cet acte avait-il tout raflé sur son passage ? Pourquoi n’était-il devenu qu’un prénom que l’on prononçait tout bas ?
Ma tante, Marie, à demi-mot, le plat refroidissant, parlait de Manon, sa fille, qui était tombée depuis deux ans dans une profonde dépression. « Elle ne se relève pas, au sens propre. Elle reste couchée sur son lit à attendre que la vie lui passe dessus. »
Je me souviens de ses traits tirés, de son sourire qui voulait dire : « Nous en avons traversé des choses, et on essaye de tenir. » Je voyais Marie comme une racine sur un sentier : on se heurte à elle, et elle résiste. Il me semblait qu’elle souriait pour éviter la force de gravitation de sa bouche. Si elle ne forçait pas, c’était le poids de son malheur qui tombait.
Entre deux bouchées, elle me confia le suicide du copain de sa fille. Je ne me souviens plus à quel moment elle a lâché prise. Mais je me souviens précisément d’une phrase : « Il s’est pendu il y a trois ans, et c’est toujours un poids. »
Sans relever l’ironie des mots qu’elle avait volontairement choisis, elle poursuivit : « On le sent dans toute la maison. Il est toujours là, il vagabonde dans l’air. » Dans ces mots balancés à la volée, comme des bouteilles à la mer, dans sa douceur et sa détresse, j’ai senti plus que jamais le suicide de son propre père à elle et au mien.
Je voyais mon père comme le gardien de ce silence, de ce qui s’était tu dans la famille.
Je cherche toujours des traces, des héritages de cet homme. Qui était-il ? Quel genre d’homme était-il ? Je me souviens d’être venu me recueillir à la tombe d’un mort inconnu chaque année, en juillet, dans les alentours de Nice.
Le silence autour de sa mort tragique nous avait appris, à nous, enfants, que nous devions accepter que certaines choses soient trop intimes, trop douloureuses pour être formulées. C’est seulement dans le regroupement autour des « Tu reprendras bien de la salade ? » que s’étaient nichés la crasse et l’usure de nos liens.
Alors j’ai senti que ce repas de famille était trop lourd. Comme si ma mère avait compris, elle m’a laissé repartir le soir avec la répétition d’une phrase : « Merci d’être venu. » J’étais surtout venu pour mon père, lui qui était si discret, qui détestait les attentions et qu’on le remarque. Papa préférait la complicité secrète, les rires fugaces.
C’était pour moi maintenant évident : Thierry était un enfant écrasé, une victime de la famille nombreuse. Thierry était un père ambivalent ; il oscillait entre la confidence et la pudeur. Il chérissait le secret, le mystère, en ne dévoilant qu’une infime partie. C’était de la soie, un monde intérieur florissant.
Thierry m’a transmis la douceur : il était comme un coucher de soleil après une journée de mistral, le repos et les tâches rosées comme des stigmates d’une journée mouvementée.
Il y avait du Robert en lui. Ce fantôme brillait dans ses yeux. Je le voyais.
Robert méritait une justice, et celle-ci avait sauté une génération. C’était moi, la petite fille, qui décidais de m’emparer de son histoire.
Après la guerre du Vietnam, Robert était tombé malade. On m’avait parlé du paludisme. Il ne s’était jamais remis de la violence, jamais remis de la guerre. Je savais et sentais, dans les yeux de mon père, la sagesse que Robert devait incarner.
La violence n’apprend rien de la résistance. Elle n’enseigne pas la force. Parfois, elle apprend seulement à supporter. À ne plus être étonné. Souvenez-vous des rares fois où elle vous a surpris. Y être habitué n’est pas une victoire. Ce n’est qu’une façon de la subir.
Robert n’avait eu d’autre choix que de retourner la violence contre lui-même.

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