CHAPITRE 3 : LE RÉCIT DE LOÁR
Les cendres tombaient sur les villageois survivants, épuisés par l’horreur de la veille. Certains les remercièrent, d’autres les évitèrent avec soin. Loár ne s’en offensa pas. Les relations entre les Elfes et les Hommes avaient toujours été tendues ; les mortels reprochant aux immortels leur distance et leur refus de partager leur savoir.
Elle était retournée près du lac pour récupérer l’homme dont les récentes cicatrices au visage le rendaient sans âge.
Sa surprise fut grande quand elle ne trouva que le linge ensanglanté, gisant dans les cendres grises. Loár le ramassa de ses longs doigts fins et frotta le linge maculé : le sang n’était pas totalement sec, son fuyard ne devait donc pas être loin.
Loár ferma les yeux et tenta de repérer l’homme grâce à son ouïe, mais seul le vent et le remous des vagues chantèrent à ses oreilles. Sa vue perçante prit le relais et elle remarqua le chemin presque effacé qui avait probablement été tracé par le tranchant d’une lame. Ses petits yeux opalins remontèrent la piste jusqu’à une petite barque de bois dans laquelle l’homme qu’elle cherchait était assis.
***
Arrivée sur le sable jaune mélangé à la cendre noire, elle s’y assis en tailleur et déposa son arc à côté d’elle afin d’observer l’homme qui contemplait l’horizon gris. Il avait besoin de temps et elle était résolue à lui donner tout le temps nécessaire. Elle ne voulait pas le brusquer. Perdre sa femme et sa fille en une soirée était une douleur qu’elle ne pouvait ni comprendre, ni imaginer.
Il n’est jamais agréable de sentir peser sur soi un regard non désiré, aussi, elle évitait. Mais lors d’un de ses coups d’œil régulier, la situation prit une tournure qu’elle n’avait pas anticipée : l’homme s’était saisit de son harpon et avait placé la pointe tranchante sous son menton. Avec grâce, elle se releva tout en attrapant son arc de la main droite et une flèche dans son carquois de la main gauche. Et c’est avec une précision hors du commun, qu’elle décocha la flèche dont la pointe d’acier vint briser le manche de bois du harpon.
Stupéfait, l’homme tourna son visage balafré vers Loár qui s’avançait vers lui.
- Je ne vous ai pas sauvé par deux fois la vie hier soir, pour vous voir vous l’ôter ce matin. Dit l’Elfe d’une voix sévère.
L’homme que nous connaissons maintenant sous le nom de Veñ, resta interdit quelques instants devant cette créature qu’il savait, même s’il n’en avait jamais rencontré auparavant, immortelle. Il demanda avec aplomb :
- En quoi ma vie peut intéresser une immortelle ?
- Je me nomme Loár. Mon époux, deux autres compagnons et moi-même sommes sur les traces du Claque-Langue.
- Le Claque-Langue ?
- Le dragon qui a attaqué votre village. Vous comprenez aisément l’origine du nom.
Veñ acquiesça d’un signe de tête en évitant toujours de la regarder. Il semblait contempler un point dans l’horizon lointain.
- Et ça doit me concerner parce que ?
Loár monta dans la barque et s’assit en face du pêcheur.
- Trois ans que nous traquons la bête et que nous n’avons pu lui infliger une quelconque défaite. En une nuit, vous, vous lui avez pris un œil.
Veñ ricana.
- Deux Elfes immortels feraient moins bien qu’un mortel ? Dit-il ironique.
- Je sais que vous nous enviez notre immortalité. Mais elle n’est pas synonyme de toute puissance.
Elle s’interrompit quelques instants et contempla la barque et son contenant.
- Vous êtes pêcheur je suppose.
Veñ répondit par l’affirmative dans un hochement de tête presque imperceptible.
- Au vu de votre habilité au maniement du harpon, je ne prends pas trop de risque à présumer que vous faites partie de la famille des Jer.
Cette fois-ci, Veñ ne pouvait plus l’ignorer et posa sur Loár un regard interrogateur.
- Même chez les immortels, votre réputation vous précède. Dit-elle avec un léger sourire.
- Qu’est-ce que vous me voulez ?
- Vos talents Maître Jer, vos talents.
Veñ se replongea dans le mutisme.
- A vos yeux, reprit l’Elfe d’une voix douce, votre vie ne vaut rien.
- J’ai perdu ma famille… murmura-t-il plus pour lui -même.
- Ne voyez pas dans mon postulat de départ un quelconque jugement. Je ne peux imaginer votre douleur. Nous portons nous aussi notre fardeau. Mais je pense que votre douleur pourrait être utilisée d’une manière autre qu’à précipiter votre mort.
Les yeux émeraudes de Veñ croisèrent le regard opale de Loár. Elle lui sourit.
***
Loár tourna la tête quand elle entendit une branche craquer. Son regard était autant perçant en journée qu’en pleine nuit. Veñ se dirigeait vers elle, les mains en l’air. Ne sachant comment il allait être accueillit, il commença par une approche pacifique :
- Je viens en paix.
Le visage de Loár caché pour moitié dans la pénombre, lui donnait un air effrayant, renforcé par la lumière blanche de la lune qui faisait ressortir ses yeux opalins. Elle ne lui adressa pas la moindre parole, ni le moindre signe de bienvenue et se retourna. Veñ, loin de se décourager, avança jusqu’au rondin de bois et d’un geste de main fit signe à Loár de se décaler.
Il s’assit à côté d’elle et restèrent silencieux à contempler la lune.
- Tu m’en veux ? Demanda-t-il.
- Ta perspicacité est cette fois aiguisée.
Un ange passa encore durant quelques minutes. Veñ avait décidé de la laisser venir, il la connaissait depuis longtemps et une Loár fâchée, était une Loár très effrayante. Pourtant, l’Elfe brisa le silence.
- Je pensais à notre rencontre.
- Tu regrettes ? Demanda Veñ, mi-amusé, mi-inquiet par la réponse future.
Loár haussa les sourcils.
De son pas léger, elle le conduisit au-devant de ses compagnons : un autre Elfe à la mine sévère, une petite créature étrange mais que Veñ avait déjà vu et connaissait sous le nom de Korrigan. Le plus jeune membre de la troupe était une petite fille d’une dizaine d’années tout au plus et qui lui fut présenter sous le nom de Divouezh.
Chacun se présenta au nouveau venu : Héol dans une économie de mots, Daspren de façon plus chaleureuse et Divouezh avec un petit sourire timide.
Daspren lui tendit une longue cape rapiécée, d’un pourpre sombre.
- Pour te réchauffer.
- Merci, répondit Veñ en se saisissant de la cape.
- Et… désolé pour les cicatrices. Les blessures magiques, c’est plus difficile à soigner.
Veñ passa de nouveau sa main sur les cicatrices rugueuses.
- C’est toi qui m’as soigné ? Demanda-t-il au Korrigan.
- Oui m’sieur !
D’un geste de tête, le pêcheur remercia Daspren. Puis, il remonta le col de sa cape afin de cacher son visage défiguré.
- Je suis désolé Loár, je me suis conduit comme un idiot.
- Je sais. Pourquoi ne nous en as-tu pas parlé ?
Veñ baissa les yeux et prit une profonde inspiration.
- Durant les premières années de notre quête, je n’étais que… haine. A votre contact, je me suis apaisé. Ma soif de vengeance est toujours là, mais elle m’aveugle moins. Si vous partez, qu’est-ce que je deviendrais ? Et Daspren et Divouezh ? Eux non plus ne peuvent pas abandonner.
Pour la première fois depuis cette tentative de réconciliation, Loár sourit sincèrement. Délicatement, elle posa ses doigts fins sous le menton de Veñ et lui fit lever la tête pour qu’il la regarde.
- Je t’ai dit que tu ne savais pas tout. Dit-elle avec bienveillance.
- Alors explique-moi.
Elle regarda autour d’elle.
- La nuit est calme. Rentrons au campement, les autres méritent de savoir.
***
L’ambiance était encore tendue, le feu séparant deux camps distincts: les Elfes d’un côté, le reste de la troupe de l’autre.
C’est Loár qui prit la parole:
- Ce qu’a dit Veñ tantôt est la vérité. La reconstruction de Neventi est achevée et notre première mission était effectivement de tenir le Claque-Langue à distance et de rentrer une fois la construction terminée. Peu importe le statut du dragon.
Des coups de sabots se firent entendre. Tout le monde se tourna vers Daspren qui battait le sol, créant des nuages de poussière.
- Daspren, s’il vous plait. Intervint Héol.
Le Korrigan arrêta de martyriser la terre sombre et tourna le dos aux Elfes après avoir pris soin de leur tirer la langue. Loár reprit :
- Il y a un mois donc, un messager est bel et bien venu à notre rencontre. La discussion portait sur notre non-retour à Neventi.
Il y eut un silence lourd, même Daspren s’était redressé et tendait les oreilles afin d’écouter la suite du récit.
- Comprenez bien, reprit Héol, que nous nous trouvons devant une situation étrange pour nous autres Elfes. Nous sommes connus et réputés pour notre loyauté sans faille envers notre peuple. Les années avec vous, nous ont fait comprendre que nous nourrissions aussi ce sentiment à votre égard.
Veñ, Divouezh et Daspren se regardèrent. C’était dit d’une manière étrange et pas forcément des plus expressives mais venant d’Héol, c’était déjà beaucoup.
- Aussi, avons-nous décidé de rentrer chez nous une fois notre quête achevée !
Divouezh se leva et se jeta dans les bras de Loár.
Héol se tourna vers Daspren.
- Daspren ?
Le Korrigan se tourna vers lui et dit d’un air penaud :
- Ça me va. Et… on peut aller à Neventi quelques jours si vous l’voulez.
Héol sourit.
- Nous vous remercions, mais il serait égoïste de notre part de faire escale en notre demeure alors que notre quête est encore en suspens.
- Du coup, c’est quoi la suite ? Demanda Daspren.
Loár se tourna vers Veñ, chacun se sourit.
On continue !

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