CHAPITRE 6 : UN SOUVENIR AMER
C’est un chant doux et mélodieux, que l’on pouvait attribuer à de petits moineaux heureux de se réveiller, qu’il ouvrit les yeux. Il s’était endormi en douceur, sans s’en apercevoir et au vu de la bave qui coulait sur son menton, il avait passé une bonne nuit de sommeil. Le réveil en revanche, fut brutal : Goanag n’était plus là !
- Goanag ?
Aucune réponse. Il se redressa jetant des regards inquiets autour de lui, mais il ne la vit nulle part.
- Goanag ?!
Il réveilla tout le monde en urgence. Daspren ronchonna comme à son habitude lorsqu’il se levait tôt. Il ronchonnait donc tous les jours.
Divouezh remarqua que son carquois et son arc étaient manquants. Elle n’eut pas à réfléchir bien longtemps pour connaître l’identité de la voleuse.
- Héol, Loár ! Vous la voyez ?
Perchés sur deux branches, les Elfes regardaient de part et d’autre du campement. C’est Héol qui la repéra.
- Vers le bosquet !
Ils sautèrent sur le sol et une fois que tout le monde eut pris son équipement, ils se dirigèrent vers l’Est où Goanag s’était aventurée.
***
Sa décision était prise au moment même où elle l’avait aperçu, elle le trouverait ! Elle était la seule à l’avoir vu : un long dragon blanc sans ailes, serpentant dans le ciel nuageux. Il planait en direction de la forêt, silencieusement à l’affut d’une quelconque ignominie à commettre. Elle n’avait pas peur. Elle le tuerait, seule rapporterait sa tête au campement. « Un dragon de moins ! » se disait-elle alors qu’elle arrivait au centre du bosquet. Le dragon n’était pas là. Elle s’agenouilla derrière un buisson, l’herbe fraîche lui caressant les mollets et observa.
L’air y était plus frais, probablement grâce à la mare qui trônait au centre, entourée de fleurs jaunes et rouges. Le dragon était en train de s’y poser avec délicatesse et se lova.
Le regard mauvais, Goanag attrapa une flèche dans son carquois trop grand et banda tant bien que mal son arc. La peur qu’elle ne ressentît pas lors du trajet, commença à s’insinuer au plus profond de son cœur. Le bois de l’arc glissait sous la moiteur de ses paumes, sa respiration s’était accélérée, son cœur battait à tout rompre et le sang lui montait à la tête. Elle ferma les yeux, prête à tirer.
Le drame fut heureusement évité, Divouezh se saisit de l’arc et de la flèche et Veñ la tira en arrière. Goanag se débâtit tout en le frappant de ses poings.
- Lâche-moi !
Apeuré par ce remue-ménage, le dragon se recula et fit rouler jusqu’aux pieds de Veñ un œuf blanc moucheté de petits points verts.
- Et que comptais-tu faire ? Demanda Veñ.
- Le tuer !
- C’est un dragon d’eau. Ils sont pacifiques, herbivores et n’attaquent que lorsqu’ils sont menacés. Ce n’est pas lui qui a tué ta famille.
Les larmes montaient aux yeux de Goanag et sa respiration se faisait de plus en plus saccadée.
- Je m’en fiche !
Veñ lança un regard à ses compagnons. Maintenant ils comprenaient.
Divouezh, qui pourtant avait plus de raisons que les autres de montrer son énervement, car une fois de plus ce sont ses affaires que Goanag avait volé, s’adoucit. Elle s’accroupit devant Goanag et ramassa l’œuf aux pieds de Veñ. Elle le montra à la petite fille.
- Elle va être maman ? Demanda Goanag, en s’essuyant d’un revers de manche la morve qui coulait.
- Oui, répondit Loár dans un souffle.
- C’est pas juste ! Pourquoi elle a le droit à une famille et pas moi ?!
La question était puérile, mais compréhensible. Veñ la tira de nouveau vers lui.
- Je sais, ce n’est pas juste… comme il ne serait pas juste de ta part de priver des enfants de leur mère.
Elle le regarda de ses grands yeux humides. Il lui sourit et avec son pouce, lui retira les grosses larmes qui coulaient maintenant sur ses joues.
Quand elle entendit un craquement tout proche d’elle, elle sursauta. L’œuf dans les mains de Divouezh avait commencé à se fendre petit à petit : l’éclosion arrivait à son terme. Elle le tendit à Goanag lui faisant signe d’aller le replacer. Goanag regarda Veñ qui l’encouragea d’un hochement de tête. Puis, tous deux se dirigèrent à pas feutrés vers le nid.
La bête grogna mais c’est bien là le seul signe d’agressivité qu’elle montra. Elle craignait plus la petite fille que l’inverse et ne voulait laisser ses autres œufs à sa merci. Goanag lui présenta l’œuf, la dragonne le renifla et le lécha de sa langue râpeuse. C’est avec une précaution extrême, que la petite fille le remis délicatement dans le nid sans quitter la future mère du regard. L’animal émit un grognement de plaisir semblable à un ronronnement.
Goanag se retourna et s’en alla doucement. Elle sentit alors un souffle chaud sur sa nuque. La dragonne avait allongé son long cou et se trouvait derrière elle, la regardant de ses grands yeux jaunes. Elle baissa la tête pour se laisser caresser. Lentement, elle approcha sa main et sentit sous ses doigts la rugosité des écailles humides et la douceur de sa crinière dorsale.
De nouveaux craquements se firent entendre. Dès que le premier bébé perça sa coquille, la dragonne poussa un cri aigu et on ne pouvait s’y tromper, c’était de la joie.
Les cris des bébés se mélangèrent à celui de leur mère créant une mélodie enchanteresse, partageant Goanag entre une tristesse absolue et un bonheur infini.
Puis, dans un ultime cri, la dragonne et ses enfants décolèrent faisant s’envoler les fleurs dont les pétales retombèrent sur la troupe.
Sans se regarder, Héol et Loár, le sourire aux lèvres, se prirent la main. Ils se rappelaient : ce jour-là aussi, il pleuvait des pétales.
***
C’était le jour de leur mariage, l’automne orangé était descendu peindre ses couleurs sur les feuilles du bois de Kozh, cœur de la cité de Neventi. Selon la légende, c’est en son sein que naquirent les premiers Elfes, ce qui donna à la ville son caractère Royal. En ce jour de célébration, la cité entière était présente : la royauté elle-même assistait à la noce. Les castes Elfiques n’avaient que peu d’occasions de se rassembler ou de se mélanger. Le mariage en était une.
Les « Erer », nobles aux tatouages runiques d’aigle se mélangeaient aux « Gwennel », paysannes et paysans qui labouraient les terres de Neventi. Même les « Chiens de Neventi » (Les Kiez), la milice chargée de protéger la ville, avaient reçu une invitation.
Seul le roi et la reine « Leones », ne frayaient pas avec le peuple et se tenaient à une distance certaine lors de la cérémonie. Mais l’union de leurs meilleurs « Loups » méritait le déplacement.
Héol était vêtu d’une tunique jaune qui faisait ressortir l’opale de ses yeux. Ses cheveux bruns noués en catogan laissaient apparaître son visage pâle et émacié.
Loár, ses magnifiques cheveux roux tressés, portait une robe bleu nuit dont les fils d’or brodés représentaient les constellations.
Des poèmes furent déclamés, des récits contés, des chants entonnés et leurs mains liées par un long fil d’or. Au crépuscule, ils furent déclarés mari et femme. Quand ils s’embrassèrent, on avait l’impression que soleil et lune se rencontraient enfin.
C’est lorsqu’ils relâchèrent leur étreinte qu’ils entendirent le son du cor. L’alerte !
Les « Chiens » réagirent aussitôt, protégeant la royauté et évacuant « Erer » et « Gwennel ». Les « Loups » quant à eux, se précipitèrent vers la ville.
Ils dévalèrent les longues et larges rues pavées, bordées de bâtiments aux pierres beiges chauffées par le soleil, couvertes de lierre et aux toits de tuiles rouges.
Neventi avait été pensée et construite comme un labyrinthe, de telle sorte que quiconque y avait pénétré sans une autorisation préalable, n’en ressortait jamais.
Ils arrivèrent enfin à la grande porte et ses hautes murailles.
- Qu’avez-vous vu ? Demanda Loár au capitaine des gardes.
- C’était furtif Madame. A l’Ouest, une masse sombre au niveau de la mer qui ensuite est remontée dans les nuages.
Loár regarda aussi loin que sa vue lui permettait mais ne vit que de lourds nuages chargés de pluie qui se dirigeait vers la cité Elfe.
- Hum… hésita le capitaine, félicitation pour votre mariage.
- Merci. Je ne vois rien.
- Peut-être une fausse alerte Madame.
Le cor résonna de nouveau, mais cette fois du mur Est. Ils s’y rendirent.
Héol les avait devancés. Elle comprit au regard de son mari, la gravité de la situation : la masse sombre n’était autre qu’un gigantesque dragon aux écailles bleu nuit et qui volait vers eux à une vitesse prodigieuse. Il avait traversé la brume qui protégeait l’île et la cité sans aucune incidence.
Plus il approchait, plus ils entendaient le terrible claquement de langue que l’immonde bête produisait et qui résonnait sur l’eau agitée. D’un coup de queue, il fendit la muraille créant une crevasse béante dont s’échappait de lourds rochers.
Le combat fut d’une violence inouïe : les archers tirèrent leurs flèches dont les pointes rebondissaient sur les écailles du monstre ailé. Les Kiez essayaient de grimper sur le dragon afin de planter leurs épées dans son corps écailleux, dur comme la pierre. Ils tombèrent des centaines de mètres plus bas, leurs cadavres s’écrasant dans les rues pavées dévastées et ensanglantées. Quand il ne resta que sang et ruine, le dragon s’envola sous les yeux des survivants.
Beaucoup d’Elfes périrent en ce jour sous le feu et les griffes du Claque-Langue.
***
Les derniers pétales retombèrent dans la mare. La dragonne d’eau et sa famille n’étaient plus qu’un point à l’horizon.
Les époux se tenaient toujours la main. Leurs yeux rougis laissèrent couler des larmes aussi pures que le diamant.

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