CHAPITRE 9 : LE RÉVEIL
Coups de fourchettes, couteaux, mastications et tintements de verres, étaient l’unique musique qui résonnait à leurs oreilles depuis dix minutes. Pains frais, légumes fondants qui une fois en bouche vous font voyager, du poisson pêché le matin-même. Un festin pour les papilles et les narines. Ils se disaient que cela faisait des mois, voire des années qu’ils n’avaient pas aussi bien mangées. Leur hôtesse : Gwelladen, les accompagnait.
Goanag la regarda et lui dit :
- C’est pas comme ça que je m’imaginais une sorcière !
Divouezh lui mit un petit coup de coude dans les côtes. Goanag qui était en train de manger un morceau de viande faillit s’étouffer.
- Une sorcière ? Interrogea Gwelladen avec un soupçon d’amusement dans la voix.
- Veuillez l’excuser. Intervint immédiatement Héol.
- Oh, il n’y a rien à excuser, répondit-elle bienveillante. Je sais comment me nomme les villageois quand j’ai le dos tourné.
Elle but une gorgée de vin.
- En revanche, reprit-elle, quand je leur suis utile, le surnom de guérisseuse est utilisé.
Elle se tourna vers Goanag.
- Le terme est un peu moins inquiétant, tu ne trouves pas ?
La bouche pleine, la petite fille acquiesça en souriant.
Gwelladen se tourna vers Veñ qui portait toujours sa cape rapiécée, lui cachant le bas du visage. La nourriture dans son assiette demeurait intacte.
- Maintenant que le mystère de ma nature est résolu, vous pouvez manger sans crainte.
- Ce n’est pas ça… (le rouge lui monta aux joues). Mon… mon visage n’est pas des plus esthétique lors d’un repas. Mes compagnons ont l’habitude mais je ne peux l’imposer aux autres.
- Je soigne des marins depuis de nombreuses années, croyez-moi quand je vous dis que je m’en remettrais.
Sous le regard encourageant de tout le monde, Veñ tira sa cape et laissa apparaître son visage balafré sous sa barbe grisonnante.
- J’ai vu pire, confirma Gwelladen. A quelle bête devez-vous ça ?
- Un dragon. Dit-il dans un souffle.
Ils baissèrent tous la tête, comme s’ils se recueillaient.
- J’ai l’impression que ce dragon vous a à tous causé du tort.
Les mots n’avaient pas leur place ici leurs yeux s’exprimaient pour eux et Gwelladen put voir quelques larmes couler sur les joues de Goanag. Elle lui caressa les cheveux avec un sourire.
L’ambiance pesante qui suivit fut brisée par le claquement brutal de la porte d’entrée qui les fit sursauter. Au dehors, l’orage grondait et un éclair illumina le nouveau venu. Aussi petit que Daspren, il était vêtu d’une cape verte qui le cachait entièrement. En revanche, les bruits caractéristiques des sabots ne trompaient pas et ne laissaient aucun doute quant à la nature de l’intru. Il secoua son épaisse tignasse rousse, mettant de l’eau sur le sol et pesta en accrochant son vêtement : « Quel temps d’hommes ! ».
Contrairement à Daspren, sa peau était plus foncée, caractéristique des Korrigans qui vivaient en extérieur. Sa bague ornée d’une larme de saphir, était l’armoirie du peuple du Lac Bleu. Daspren s’enfonça dans son siège.
Le Korrigan tourna la tête vers la salle et quand il vit Daspren, il poussa un hurlement de rage et se jeta sur son congénère, le frappant de toute ses forces. Quand Daspren fut à terre, l’assaillant sortit son couteau et le plaça sous sa gorge.
La troupe réagit aussitôt ! En quelques secondes, le petit être se trouva nez à nez avec trois pointes d’acier et il sentit sous sa gorge la lame d’un harpon.
La fureur lui déformait le visage.
- Grignous, lâche-le ! Ordonna Gwelladen.
Malgré l’ordre, elle avait parlé d’une voix douce ; calme mais ferme. Toujours furieux, Grignous, dont le visage était encore agité de spasmes de rage incontrôlable, planta son couteau dans le sol près de la tête de Daspren avant de s’éloigner de lui. Il cracha sur les sabots de son congénère « Saloperie de Souterrain ! », puis il se tourna vers Gwelladen.
- T’accueilles une drôle de racaille chez toi Gwe ! J’vais voir mes p’tits.
Ils le suivirent du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse dans l’obscurité de l’escalier de bois.
« Lidek »
Daspren acquiesça et s’excusa auprès de leur hôtesse avant de sortir de table. Une bonne demi-heure plus tard, Divouezh était rentrée, boueuse et trempée jusqu’aux os. Gwelladen s’était précipitée afin de lui apporter une chaude couverture de laine et l’asseoir près du feu.
***
Dehors, le temps était devenu un peu plus clément et la pluie avait presque cessée. Daspren décida de rester à l’extérieur et profita du porche où il s’assit dans un vieux fauteuil rapiécé. Il était tendu, agité, nerveux. Il ferma les yeux et inspira à plein poumons de grandes bouffées d’air frais. Il se retourna quand il entendit la porte grincer.
Gwelladen apparut sur le seuil.
- Puis-je me joindre à vous ?
Daspren acquiesça d’un hochement de tête. Elle vint s’asseoir dans le fauteuil, tout aussi vieux et rapiécé, à côté de lui.
- Je tenais à m’excuser pour le comportement de Grignous.
- Croyez-moi, vous n’avez pas à vous excuser. Votre ami appartient au peuple du Lac Bleu.
- C’était son clan oui.
Daspren baissa la tête, honteux.
- J’connais bien leur histoire : il y a une cinquantaine d’années, les Hommes vivant dans le village voisin les ont massacrés après des siècles de bonne entente. Peu survécurent.
- C’est exact. Grignous m’a parlé d’un dragon qui avait attaqué le village des Hommes. Et après tout a changé. Mais, reprit-elle, je ne vois pas le rapport avec votre peuple.
- Les Korrigans sont comme les Hommes ou les Elfes, nous vivons ou du moins nous vivions à travers tout le pays. Nous avons différentes coutumes, cultures et même pour certaines tribus, différentes langues. Mais si nous savons distinguer les différents Hommes ; pour eux, nous nous ressemblons tous.
Il parlait d’un ton grave qui ne lui était pas familier.
- Une erreur commise par un, l’honneur de toute une race remis en cause.
- Vous voulez me raconter ?
Daspren déglutit. Il n’était pas obligé de lui raconter, il le savait. Conter cette histoire à ses compagnons lui avait déjà été insupportable à l’époque, mais leur bienveillance l’avait touché. Il sentait cette même bienveillance chez Gwelladen et il ne saurait dire pourquoi, il lui faisait confiance.
- J’espère que vous n’aurez pas une trop mauvaise opinion de moi ou de mon peuple après mon récit.
Ses petites mains tremblaient, sa respiration s’accélérait. Il n’arrivait pas à commencer. Sans dire un mot, Gwelladen lui prit la main et la serra légèrement en signe d’encouragement.
« C’était il y a soixante ans, soixante et un ans à l’automne prochain.
J’vivais alors dans la grande cité troglodyte de Hent Gwaremm (soupir). Vous auriez vu ça Gwelladen ! Des colonnes taillées à même la roche, les lumières des lucioles illuminant de mille feux les jardins souterrains ; le clapotis de l’eau qui berçait les enfants endormis. C’était une cité magnifique.
J’étais un contremaître respecté, un des plus hauts rangs dans notre tribu et j’avais gravit les échelons par moi-même contrairement à d’autres. J’dirigeais l’entièreté des équipes minières, soit des centaines et des centaines d’ouvriers et d’ouvrières sous mes ordres. Nous extrayions toutes sortes de minéraux, les exportions dans toutes les parties du monde connu. Même les Elfes de Koad, pourtant éloignés de tous, commerçaient avec nous.
A l’époque, j’étais pas le « joyeux luron » que je m’efforce d’être aujourd’hui. Seul le rendement, les bénéfices et le travail avaient un sens à mes yeux. Je m’rends compte aujourd’hui combien j’ai pu être aveugle… et stupide.
Je poussais mes équipes toujours plus loin, toujours plus profondément. Un jour, un mineur vint à ma rencontre me disant qu’il sentait un souffle venir d’une cavité et que lui et les autres refusaient d’y descendre pour y creuser.
« Lâches ! » avais-je hurlé avant de lui retirer la pioche des mains et de m’rendre moi-même dans la cavité.
Plus j’avançais dans l’étroit boyau, plus l’odeur de soufre me soulevait le cœur. Mais n’écoutant que mon orgueil, je descendis. J’entendais en effet un souffle régulier que j’mettais sur le compte d’un vulgaire courant d’air, et je commençais ma besogne en maudissant les ouvriers qui refusaient de travailler. « Ils devraient aller à Speredel » pestais-je. Une cité Korrigane pacifique, vivant dans les montagnes en quête de spiritualité, si vous vous d’mandez.
Quelques minutes seulement après mes premiers coups de pioche, je tombais sur une pierre d’un bleu cristallin. Une pierre comme je n’en avais jamais vu. Oh ! Ces éclats, ces reflets sombres qui feraient pâlir n’importe quel diamant.
A peine avais-je posé ma main que je compris que quelque chose n’allait pas. Elle était gluante, humide et molle. Puis, une pupille apparue. Je retirai ma main, et le sol trembla. Je parvins à sortir de la cavité en criant à mes compagnons de sonner l’alerte.
La cloche sonna et l’alarme fut donner. Mais il était trop tard…
Beaucoup de Korrigans moururent ce jour-là. Le dragon écrasa tout sur son passage et détruisit notre magnifique cité en cherchant son chemin vers la liberté.
Je le vis s’envoler à l’air libre, laissant tomber sur nous une pluie de gravats et de cadavres. »
***
Daspren avait du mal à soutenir le regard profond de Gwelladen et il baissa la tête.
- Et c’est ce dragon que vous traquez ?
- Oui Loár et Héol m’ont rejoint trente ans plus tard. Au fil de nos années de traque, nous avons rencontré Divouezh, Veñ et il y a trois mois, Goanag.
- En entendant votre récit, je tiens à m’excuser une nouvelle fois au nom de Grignous.
- Non s’il vous plait… comme je vous l’ai dit, les Hommes ne nous différencie pas. La rumeur s’est répandue que les Korrigans étaient responsables de l’éveil du dragon.
Il déglutit.
- Et quand la bête attaqua le village des Hommes en épargnant le peuple du Lac Bleu, les survivants se sont vengés en prétextant qu’ils avaient réveillé et contrôlaient la bête.
Daspren la regarda, ému.
- Le dragon se serait éveillé avec ou sans vous. Ils sont à même de briser leur cycle d’hibernation.
- Vous connaissez les dragons ?
- De là où je viens, ils sont idolâtrés. Le chef spirituel de la ville leur voue un culte depuis des années. A un en particulier.
- C’est peut-être celui que nous cherchons. Suggéra Daspren avec espoir.
- Peut-être…
Elle était perdue dans ses pensées.
- Et… reprit Daspren. En quoi consiste ce culte ?
- Je ne sais pas trop. Juste qu’il concerne les femmes qui ne sont plus en âge d’enfanter.
Devant l’air hébété du Korrigan, son visage s’illumina encore une fois de ce sourire bienveillant qui la caractérisait.
- Mes parents ont fui quand j’étais très jeune. Ils ne m’ont jamais expliqué plus en détail. Mais ma mère était en danger et le fait d’être une fille me mettait aussi en danger. La fuite était donc notre unique choix.
Elle se leva et déposa sa main sur l’épaule de Daspren.
- Merci de vous êtes ouvert à moi.
Elle rentra accompagné par le regard de Daspren. Il poussa une grande aspiration et se laissa aller à la mélancolie.

Annotations
Versions