CHAPITRE 11 : L'ABANDON

7 minutes de lecture

Le chant du coq la réveilla. C’était la première fois depuis l’attaque du village qu’elle dormait paisiblement et qu’elle se faisait réveillée par autre chose que ses cauchemars.

Le grenier qui leur servait de chambre, avait été aménagé il y a des années déjà, quand par un soir d’hiver, Grignous et ses enfants avaient frappé à la porte de Gwelladen en quête d’un refuge. Les quatre bambins dormaient dans un seul grand lit et pourtant ils s’étaient tous blottis les uns contre les autres.

Goanag s’étira, laissant ses nouveaux amis dormir et s’étonna du calme ambiant. Elle ne savait pas très bien compter mais, elle savait que les enfants + les adultes « bah ça faisait du monde ».

Les escaliers de bois craquèrent sous la rapidité des pas de la petite fille qui sauta la dernière marche pour arriver dans la salle principale où Gwelladen et Grignous attablés autour de bols en terre cuite, de confitures et de pain frais, la regardèrent la mine basse.

- Où sont les autres ? Demanda Goanag de sa petite voix endormie.

- Viens t’asseoir ma grande.

Malgré la douceur de la voix, le ton de la guérisseuse incitait Goanag à la méfiance. Pourtant, elle s’exécuta et alla les rejoindre à table.

- Ce que je vais te dire ne va pas te faire plaisir, commença Gwelladen. Mais Veñ et les autres sont partis.

- Sans moi ? Demanda-t-elle alors que ses yeux couleur miel s’embuèrent de grosses larmes.

- Ils ont pensé que c’était la meilleure chose à faire pour toi…

- C’est à moi de décider !

Elle ne laissa pas le temps à Gwelladen de répondre. Elle se leva d’un bond, bouscula Grignous, qui grogna légèrement et se précipita vers la porte qu’elle ouvrit avec fracas.

L’air frais lui brûlait les poumons et le vent marin de cette matinée printanière fouettait son visage, lui faisant rosir les joues. Elle courut comme ça jusqu’au bord de la falaise puis reprit son souffle en s’appuyant sur le chêne centenaire.

Et enfin elle les vit !

La petite troupe avançait loin sur la plage en contrebas dans les dernières lueurs de l’aube. Elle hurla le nom de chacun et jurerait qu’elle avait vu quatre des cinq silhouettes se retourner. Seule une continuait d’avancer.

- Veñ !! Veñ revient !!

Elle tomba à genoux dans l’herbe verte et fut rejointe par Gwelladen qui l’enlaça.

- Veñ s’il te plait… ne me laisse pas. Murmura-t-elle en reniflant.

Les hurlements et les pleurs étouffés par la robe de Gwelladen, firent monter les larmes aux yeux de la guérisseuse.

- Ne t’en fais pas, lui murmura-t-elle à l’oreille. Tout ira bien.

Gwelladen vit la troupe ne former qu’un point à l’horizon.


***


La discussion, si on pouvait l’appeler comme ça, avait été douloureuse. Tandis qu’elle préparait ses affaires, Loár ne pensait qu’aux mots écrits par Divouezh qui l’avaient frappé en pleine poitrine.

« Moi, je n’ai pas eu d’enfance. »

Des larmes coulèrent légèrement de ses yeux opales et comme s’il avait deviné les tourments de sa femme, Héol cessa ce qu’il était en train de faire pour l’enlacer.

- Comment te sens-tu ?

- J’ai connu mieux…

Elle se retourna et se blotti contre lui. Ils restèrent quelques instants à profiter de ce trop rare moment de chaleur conjugale.

- Tu crois que nous avons commis une erreur en prenant Divouezh avec nous ? Demanda-t-elle en levant ses yeux mouillés vers lui.

- Je ne sais pas. A cette époque nous étions seuls, peu de gens à qui nous pouvions faire confiance. Mais tout ça n’a pas d’importance quand je pense à la jeune femme qu’elle est devenue. Et sachant que nous avons participé à son éducation, je ne saurai être plus fier.

La bouche de Loár souriait mais ses yeux continuaient de produire des larmes adamantines. De cette contradiction naissait pour la première fois un sentiment curieux.

- Quand j’ai lu qu’elle n’avait pas eu d’enfance… j’ai ressenti une telle honte mais aussi une telle… colère. Oui elle a raison, nous ne lui avons pas offert une enfance traditionnelle. Mais nous avons tout fait pour la protéger, l’éduquer et lui donner tout l’amour dont nous étions capables.

- Je suppose que c’est la joie que connaissent tous les parents. Répondit Héol dans un petit rire qui fit sourire sa femme.

- Si cela t’inquiète tant, reprit-il. Va lui en parler. C’est une jeune femme intelligente. Elle tient ce trait de caractère d’une personne que je connais fort bien.

Il lui offrit un sourire radieux qu’elle lui rendit avant de l’embrasser. Elle renifla puis ajouta :

- Et pour Goanag ?

- Je pense que nous avons fait le bon choix. Difficile, certes. Mais juste.

- Comment en être sûr ?

- Veñ a confiance en Gwelladen. Et malgré nos différends de temps à autre, notamment son obsession à me tutoyer et à vouloir que je fasse de même, je lui confierai ma vie.

Loár lui passa ses longs doigts fins sur son visage osseux. Il avait raison, elle aussi lui confierai sa vie, à lui et aux autres. Elle se demandait d’ailleurs comment Veñ se sentait. Il était le plus proche de Goanag et même s’il refusait de l’admettre, il était très attaché à la petite fille.

Quand ils rejoignirent le reste de la troupe, le soleil orangé s’éveillait dans le lointain horizon. Daspren se trouvait derrière Divouezh. Veñ fit claquer les rênes de sa monture et sonna ainsi l’heure du départ. Les Elfes le dépassèrent pour ouvrir la marche comme à leur habitude.

Loár dévisagea Veñ, essayant de lire son humeur. Mais le visage du pêcheur était impassible.

Loár et Héol l’entendirent hurler, ils pouvaient même sentir ses larmes. Ils se retournèrent, imités par Divouezh et Daspren. Les deux Elfes la voyaient au loin, à genoux, pleurer de tout son soûl.

- Veñ c’est Goanag ! Elle vous appelle !

Veñ les dépassa.

- On continue ! trancha-t-il.

Il ne prit même pas la peine de se retourner.


***

Sa plume crissait rapidement sur le papier de son carnet.

« Tu crois que Loár et Héol m’en veulent ? »

Daspren, dont l’humeur bougonne et désagréable pouvait être visible jusqu’au Mont Ar Bed, s’arrêta pour lire.

- Mais non ! Dit-il d’un ton rassurant. Après j’peux pas te garantir que ça les a pas touché un peu. Mais si ça t’tracasse, va leur en parler !

Nouveau grattage sur le papier.

« Tu es fâché pour Goanag ? »

- Evidemment ! Elle est avec nous la p’tite. Et on s’abandonne pas chez nous !

Il rangea avec brusquerie ses affaires dans sa besace.

- Mais « Monseigneur Veñ », notre chef ! Tu parles ! Décide et nous, on a plus qu’à suivre.

Divouezh écrivit de nouveau.

« Il a fait le bon choix. »

- Ha tu vas pas t’y mettre toi non plus ! Dit-il en levant les yeux au ciel.

« Elle sera très bien ici et tu le sais. »

- J’sais que tu peux pas écrire et ranger en même temps, commença-il. Alors Range ! Puis plus bas il ajouta : surtout si c’est pour écrire des âneries.

La réponse ne se fit pas attendre et il reçut le carnet de cuir sur l’arrière du crâne. Divouezh le ramassa sans un regard pour Daspren.

- Pardon… dit-il d’une voix penaude. Et oui, reprit-il, je sais qu’elle sera bien ici. Mais ça m’énerve !

Elle leva les yeux au ciel avec un sourire au coin des lèvres.

Divouezh salua Veñ qui était déjà sur sa monture. Elle finit d’attacher sa sacoche à la selle de son cheval avant de monter dessus.

Veñ s’approcha de Daspren et lui tendit la main pour l’aider à monter. Mais le Korrigan lui répondit :

- Je vais monter avec Divouezh.

Le ton était sec et sans appel. Vexé, Veñ se retourna en grognant.

- Veñ c’est Goanag ! Elle vous appelle !

Daspren détourna son regard de la falaise pour voir Veñ passer devant les deux Elfes.

- On continue !

- Imbécile… murmura Daspren avant de cracher par terre.

Divouezh lui lança un regard réprobateur.

- Pardon…


***

Ils l’avaient laissé seul après la réunion. Veñ avait finalement réussi – en partie grâce à Divouezh, il en était conscient – à leur faire entendre raison. La vérité c’est qu’au fond de lui, il aurait aimé que l’un d’eux trouve une parade, une faille. Un argument tel, qu’il lui fasse abandonner cette idée.

Malheureusement, aucun argument ne vint à son secours car ils le savaient tous, c’était la meilleure chose à faire pour Goanag. Veñ le savait mieux que personne, elle ne devait pas suivre le chemin que lui-même suivait depuis quinze ans. Il devait l’abandonner, même si cela lui coûtait plus qu’il ne saurait le dire.

Il était le premier préparé. Il voulait partir le plus rapidement possible, chaque minute ici devenait une torture qu’il ne pouvait plus supporter.

Dès qu’il entendit des pas, Veñ grimpa sur son cheval peu avant l’arrivée de Divouezh et de Daspren. Il tendit sa main au Korrigan pour le prendre en croupe.

- Je vais monter avec Divouezh.

« Imbécile » pensa Veñ en se retournant et en grognant comme il savait si bien le faire. Daspren avait beau avoir deux cent vingt-neuf ans, il pouvait se montrer aussi, si ce n’est plus, puéril que Goanag. Et Veñ n’avait pas le temps pour ses enfantillages.

Les rayons du soleil naissant se reflétaient sur la mer calme. Le remous des vagues donnait une impression de paix et de sérénité à leur départ.

Loár et Héol se retournèrent vers la falaise.

- Veñ c’est Goanag ! Elle vous appelle !

Veñ passa devant les Elfes. Sans un regard, sans une émotion dans la voix, il déclara :

- On continue !

« Ne te retourne pas » pensa-t-il, « ne te retourne surtout pas ».

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Baptistelc ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0