CHAPITRE 15 : LE RITUEL

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Le cortège de quatorze personnes avait conduit Daspren près d’une maison en piteux état dans le quartier commerçant. Là, ils avaient récupéré une femme aux cheveux gris (du haut de son toit, Daspren lui donnait une cinquantaine d’années), qui tremblait de toute son âme.

L’homme qui guidait le cortège, enveloppa la femme dans une cape à capuche d’un blanc immaculé. Elle se trouva ensuite entourée par les autres silhouettes encapuchonnées, lui coupant toute échappatoire.

Dès qu’il le put, Daspren grimpa à un arbre afin de rester hors de vue et talonna le cortège qui s’était engagé sur un chemin forestier bordé d’arbres centenaires.


***

Le trajet dura une bonne heure avant qu’ils arrivent à ce qui ressemblait à une carrière totalement dévastée. Seuls les cailloux et les rochers semblaient s’épanouir sur cette terre désolée.

La carrière était entourée de montagnes noires, carbonisées, telles que s’en rappelait Gwelladen. Il y avait une crevasse béante entre les deux plus grosses montagnes qui formait une autre sortie.

Daspren faillit se découvrir en éternuant. Ses narines frémissaient. Il sentait l’éternuement monter et redescendre, il lui fallut un effort considérable pour se calmer, il ferma les yeux pour se concentrer avec une telle force que lorsqu’il les rouvrit, les larmes lui coulèrent sur les joues. Il identifia alors l’odeur qui lui avait si désagréablement chatouiller la gorge et le nez : du soufre.

La silhouette encapuchonnée qui guidait la procession, « Un homme bien bâtit » pensa Daspren au vu de sa carrure, attrapa délicatement la femme et lui enleva sa cape laissant entrevoir son visage luisant de larmes.

Il l’emmena au poteau d’acier et deux autres personnes de la procession lui lièrent les mains et les pieds. Tous s’inclinèrent devant elle, avant de s’évanouir dans l’obscurité de la forêt.

Daspren attendit avec impatience que la lueur des torches disparaisse avant de descendre de son perchoir.

Les cailloux roulants sous ses pas firent sursauter la femme qui poussa un petit cri aigu entre deux sanglots. Le Korrigan escalada rapidement le poteau d’acier et posa sa main velue sur la bouche de la femme.

- Taisez-vous ou ils vont revenir ! Murmura-t-il.

Elle le regarda avec des yeux ronds.

- Je retire ma main d’accord ? Pas de cris, hein ?

La femme secoua vigoureusement la tête en signe d’acquiescement. Daspren décolla délicatement sa main de la bouche de la victime.

- Comment vous vous appelez ?

- Ho… Hostiv. Répondit-elle en balbutiant.

- Très bien Hostiv, je vais vous détacher.

- Non vous ne pouvez pas ! Dit-elle en haussant la voix. J’ai été choisie.

- Choisie par qui ? Choisie pour quoi ? Demanda Daspren qui avait déjà sorti son couteau et s’attaquait aux cordes.

- Par l’esprit d’Aberzh ! Regardez ma main droite.

Daspren laissa les liens et redescendit pour regarder la main droite d’Hostiv, toujours plaquée contre l’acier froid du poteau. Dans la paume moite, il vit une partie de chair brûlée qui formait la lettre A.

Il fit une moue de révolte et retourna aux liens.

- Qui vous a fait ça ?

- Le diacre Dismeg ! L’esprit d’Aberzh lui parle !

Elle avait les yeux écarquillés, presque sortis de leurs orbites.

- Et vous êtes d’accord avec ça ?

Elle hésitait. Il le voyait à son regard fuyant et ses balbutiements incessants. Il réitéra sa question :

- Vous êtes volontaire pour ça ?

- Aberzh nous désigne et nous obéissons. C’est un grand honneur que d’avoir été choisie. Si vous me détachez, un grand malheur s’abattra sur la cité.

- Un malheur ailé, j’suppose…

- Vous comprenez donc pourquoi vous devez me laisser.

Elle bougeait sur le poteau, essayant de déstabiliser Daspren afin qu’il ne tranche pas ses liens. Le Korrigan commençait à avoir le sang qui bouillonnait et décida d’agir à sa façon.

- J’ai pas le temps pour vos âneries !

Il escalada Hostiv et lui maintint la tête. Les yeux de Daspren se voilèrent de rouge et il plongea son regard dans celui de la femme.

Elle était devenue calme. Apaisée, elle se laissa détachée par Daspren sans dire le moindre mot et quand d’un geste de la main il lui fit signe de la suivre, elle s’exécuta.


***

Dismeg sirotait un alcool fort devant sa cheminée qui dégageait une bonne odeur de feu de bois et réchauffait la pièce. Il s’enfonça dans son fauteuil de cuir marron, qui crissa légèrement sous ses gestes. La sacrifiée devait être sur les lieux à l’heure actuelle. Le dragon la dévorerait et un sursis serait une nouvelle fois offert à la cité. Tout ça, grâce à lui.

Sur cette pensée, ses yeux se fermèrent doucement quand on frappa à la porte.

- Entrez ! Dit-il sans se retourner.

L’homme qui passa la porte avait une quarantaine d’années, grand, trapus et une barbe broussailleuse qui lui donnait un air patibulaire. Il était vêtu d’une cape blanche à capuche. Il fit quelques pas mais s’arrêta sous le regard du diacre qui avait les yeux fixés sur ses bottes boueuses.

L’homme se racla la gorge.

- Tous les hommes sont rentrés Monsieur !

Dismeg laissa courir son regard des bottes de son interlocuteur jusqu’à son visage fatigué et sourit.

- Vous penserez à vous défaire de votre cape avant de rentrer. Evitons d’ébruiter que le capitaine de la garde convoi lui-même les élues au lieu d’un homme de culte.

- Oui Monsieur.

C’était le signe de départ mais le capitaine resta sur place. Après avoir porté à ses lèvres son verre, Dismeg lui demanda :

- Autre chose capitaine ?

- Eh bien Monsieur… commença-t-il mal à l’aise. Il y a cette nouvelle troupe arrivée hier.

- Oui une bien étrange troupe en effet. Et donc ?

- Ils ont posé beaucoup de question aux citoyens. La petite créature a essayé d’en envoûter plusieurs.

- Il me semblait vous avoir donné l’ordre de les surveiller.

- C’est ce que nous avons fait Monsieur. Mais cela ne les a pas empêchés de poser des questions sur Aberzh et le culte.

- Nous nous en débarrasserons demain, déclara Dismeg en regardant le feu crépiter dans la cheminée.

- Pourquoi pas ce soir ? Mes hommes et moi…

Dismeg leva la main pour lui imposer le silence.

- Non capitaine. Deux Elfes font partis de la troupe. Je préfère une solution diplomatique plutôt que de m’attaquer de front aux immortels. Nous trouverons bien une raison de les chasser, ne vous en faites pas.

- Très bien Monsieur. Il fallait aussi que je vous parle de votre neveu.

- Qu’a-t-il fait encore ? Demanda Dismeg d’un ton las.

- Il n’a pas eu besoin d’envoûtement pour se montrer loquace. Vous savez comme il aime répandre sa version des faits concernant la mort d’Aberzh.

Dismeg sirota une nouvelle gorgée en fixant les braises qui s’affaissaient dans l’âtre de la cheminée.

- Kilhourz a l’insolence de la jeunesse. Il s’est toujours cru intouchable. Le temps est venu qu’il apprenne qu’être de ma famille ne le met pas à l’abri.

Le ton était calme, pourtant le capitaine avait senti le danger qui planait dans la voix du diacre.

- Et puis-je me permettre de vous demander ce que vous comptez faire ?

Dismeg reposa son verre sur la petite table de bois vernis dans un tintement sinistre.

- Dans deux mois nous célébrerons le sacrifice d’Aberzh. Quoi de plus naturel qu’un membre de sa famille ne paie le prix ?

- Vous sacrifieriez votre sœur ? Demanda le capitaine décontenancé.

- Demi-sœur, capitaine. Demi-sœur.

Ne sachant que répondre, le capitaine prit congé et se dirigea vers la porte. Il était curieux, voire hypocrite, qu’il s’indigne contre le sacrifice d’une citoyenne alors que lui-même en avait convoyé plus qu’il ne saurait le dire. Mais la détermination de Dismeg l’effrayait. Les femmes sélectionnées faisaient partie du bas peuple, des femmes de paysans ou commerçants, dont les voix n’étaient pas assez puissantes pour ébranler l’injustice du culte. Mais comment les gens réagiraient à la sélection d’une noble ? Qui plus est de la fille d’Aberzh ?

Ses pensées furent interrompues lorsqu’il ouvrit la porte et se trouva nez à nez avec un jeune garde essoufflé, l’air terrifié.

- Ca… Capitaine, balbutia le jeune homme. J’ai un message pour le diacre Dismeg.

Le capitaine se tourna vers Dismeg qui lui fit signe de faire entrer le garde. Le jeune homme eu du mal à reprendre son souffle et même si la situation était urgente, il ne put s’empêcher d’admirer le salon richement décoré.

- Diacre Dismeg, l’élue est revenue.

Dismeg avala sa dernière gorgée de travers et toussa à s’en décoller les poumons, son verre se brisant sur le carrelage pourpre.

- Qu’avez-vous dit ?! hurla-t-il.

- L’élue est revenue !

Le diacre se précipita à la fenêtre. Quand il l’ouvrit, l’air frais entra à l’intérieur et lui fit parvenir le chant grandissant d’une révolte à venir.

Il s’habilla en vitesse et sortit tel un dément, suivit par le capitaine et le garde.


***

Daspren toujours en compagnie d’Hostiv, avait été rejoint par le reste de la troupe sur la place principale, devant le temple d’Aberzh. Ils avaient tenté d’expliquer les abus et manipulations de Dismeg, mais le culte était ancré si profondément dans ses habitants, qu’ils n’avaient été rejoints que par Kilhourz, sa mère et six autres personnes.

- C’est ça ta centaine ? Demanda sarcastiquement Daspren.

- Je suppose que l’exagération c’est de famille. Répondit Kilhourz dans une tentative d’humour.

Veñ, armé de son harpon, Loár et Héol de leurs arcs et Divouezh de ses dagues, maintenaient à distance les gardes et les habitants qui s’avançaient vers eux, menaçants.

- Recule !

Loár avait fait volte-face et menaçait de sa flèche acérée un garde qui s’était faufilé par derrière afin de la surprendre. Apeuré, le garde se recula doucement.

- Qu’avez-vous fait ?! Qu’avez-vous fait ?!

Dismeg arriva sur la place, hystérique. Il avait le teint violacé par la colère, les yeux exorbités, la voix tremblante. Tout en lui respirait la peur.

- Vous avez interrompu le rituel !

- Depuis combien de temps ça dure ? Demanda Veñ, agressif.

- Ce ne sont pas vos affaires !

Il tira violemment Hostiv vers lui et la jeta dans les bras du capitaine.

- Vous étiez très évasif concernant les sacrifices. Déclara Daspren.

Le visage de Dismeg se déforma de rage et de haine.

- Vous n’avez pas idée de ce que vous avez provoqués ! Le monstre va venir se venger !

- Vous sacrifiez vos concitoyennes pour la paix ?

Loár n’en revenait pas. Ils avaient évoqué cette éventualité, mais une petite partie d’elle refusait d’y croire et pourtant la réalité la rattrapait.

- Oh ne faites pas cette tête ! C’est un petit prix à payer…

La fin de sa phrase fut étouffée. D’habitude maître de ses émotions, Héol s’était laissé emporter et avait saisi Dismeg à la gorge sans que personne n’arrive à l’arrêter. Il le colla avec force contre une colonne du temple qui trembla légèrement.

- Nous traquons cette bête depuis des décennies et vous, vous la nourrissez !

Le teint de Dismeg devint rouge sous la force des doigts d’Héol.

- Je… Je protège cette cité depuis des décennies. J’ai donné à ces gens une vie, des traditions et plus important : la sécurité ! Qu’est-ce que sont quelques femmes infertiles face au bien commun ?

Une sueur froide coula le long de sa nuque tandis qu’un bon nombre d’interrogations et d’indignations commencèrent à s’élever parmi la foule. Le visage de Dismeg changea d’expression quand il se rendit compte qu’il venait de livrer la vérité malgré lui.

- Héol, lâche-le !

La voix de sa femme le ramena à la raison et Héol desserra ses doigts fins de la gorge du diacre, laissant de grosses marques violettes sur son cou.

Dismeg reprit son souffle, mais son répit fut de courte durée quand il vit les habitants et quelques membres de la garde s’avancer vers lui pour lui demander des comptes.

- Ma femme est morte parce que vous l’avez décidé ?

Veñ reconnut la voix de Peske. Le pêcheur s’avançait avec d’autres, l’air menaçant et belliqueux.

- Et Aberzh dans tout ça ? Interrogea un vieil homme.

Les protestations se firent de plus en plus nombreuses et la troupe comprit ce qu’il se passait. Les habitants avaient été maintenus dans la peur, et la majorité des gardes dans l’ignorance. Ils avaient été trompés.

- C’est vous diacre qui choisissez ?!

Dans l’esprit des habitants, les sacrifices étaient terribles mais un prix acceptable si l’ordre venait du Divin. Mais dans cette situation, le Divin avait un aspect très Humain.

La cité était maintenant divisée en deux camps : les trompés d’un côté, les fidèles de l’autre. Peske s’avança vers le diacre après avoir tiré un couteau de sa ceinture. C’est là que le capitaine dégaina son épée et planta la lame longue et froide dans le ventre du pêcheur qui s’écroula dans un râle rauque, sous le hurlement de colère de Veñ.


La révolte que Dismeg avait senti tantôt était maintenant bien réelle et se trouvait juste devant lui.

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