Dernier jour
Ce matin, j'ai fait quelque chose.
Je ne sais pas comment le dire. Il n'y a pas de mot pour le geste. Il y a « marcher ». Il y a « descendre ». Il y a « sortir ». Mais le mot qui dirait marcher quelque part où personne ne va, descendre plus bas que là où on vit, sortir d'un endroit qui n'a pas de dehors - ce mot n'existe pas.
J'ai fait ce geste quand même.
J'ai marché longtemps. Les couloirs étaient vides. Les niveaux défilaient, identiques. Personne ne m'a arrêté. Personne ne m'a regardé. Je ne sais pas si c'est parce qu'il n'y avait personne ou parce que le geste que je faisais n'a pas de nom et qu'on ne voit pas ce qu'on ne peut pas nommer.
Je suis descendu. Encore et encore. Les niveaux se succédaient. La lumière changeait. Plus faible. Plus jaune. Plus ancienne.
Et puis je suis arrivé quelque part.
Pas un étage. Pas un couloir. Quelque chose d'autre.
Un espace.
Large. Sombre. Le plafond était là, encore, mais très haut. Plus haut que tous les plafonds que j'avais vus. Et au fond, quelque chose que je n'avais jamais vu.
Un mur qui n'était pas un mur.
Une surface qui laissait passer la lumière. Pas la lumière de la tour. Une autre lumière. Plus blanche. Plus vaste. Une lumière qui venait d'un endroit que je ne pouvais pas voir.
J'ai posé la main dessus.
La surface était froide. Lisse. Et de l'autre côté, il y avait quelque chose. Je le sentais. Pas avec la main. Avec tout le reste. Avec cette chose dans la poitrine qui n'avait pas de nom et qui poussait depuis le rêve.
J'ai compris que le rêve n'était pas un rêve.
C'était un souvenir. Un souvenir d'avant les mots qu'on nous a laissés. Un souvenir d'un monde où le plafond n'existait pas. Où la lumière venait de partout. Où les mots couvraient les choses. Un monde qu'on nous a retiré en nous retirant les mots pour le penser.
Le monde est encore là. Derrière la surface. Derrière le mur qui n'est pas un mur.
Je ne peux pas le dire.
Mais il est là.
Je reste longtemps devant la surface.
Puis je note. Sur le mur, avec le même objet qu'avant. Les traces partiront vite. Mais pendant un instant, elles sont là.
J'écris :
Les mots ne sont pas faits pour ça.
Puis j'efface.
Pas parce que la phrase est fausse.
Parce qu'elle est déjà trop.

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