Chapitre 14 - La pluie de Novaris
La pluie continuait de tomber lorsque Adrian Kross quitta la pièce d’Alya. Les basses du club Nocturne résonnaient toujours dans la structure de l’ancienne église, mais ici, dans le couloir supérieur, le bruit devenait sourd, presque lointain.
Alya se leva lentement du canapé.
Pendant quelques secondes, aucun des deux ne parla. L’air semblait chargé d’une tension étrange, comme si quelque chose venait de commencer sans qu’ils ne sachent exactement quoi.
Adrian finit par se tourner vers la porte.
— Vous devriez partir d’ici.
Alya l’observa.
— Pourquoi ?
— Parce que si la brigade synthétique vous trouve sans code d’identification, ils vous désassembleront avant de poser des questions.
Elle inclina légèrement la tête.
— Et vous ?
— Moi ?
— Vous ne me désassemblerez pas.
Adrian esquissa un léger sourire fatigué.
— Non.
— Pourquoi ?
Il réfléchit une seconde.
Puis répondit simplement :
— Instinct.
La musique monta brusquement dans la salle principale.
Des éclats de lumière rouge traversèrent le couloir lorsque quelqu’un ouvrit la porte de la piste de danse.
Alya se dirigea vers la fenêtre étroite et observa la pluie tomber dans la rue.
— Je n’ai pas l’habitude qu’on me dise de partir.
— Vous devriez vous y habituer.
— Parce que je suis différente ?
Adrian s’approcha à son tour.
— Parce que cette ville détruit tout ce qui sort du système.
Novaris fonctionnait selon une logique simple : tout ce qui était enregistré existait. Tout ce qui échappait aux registres finissait tôt ou tard effacé.
Alya resta silencieuse.
Les gouttes de pluie glissaient sur la vitre et reflétaient les néons rouges de la rue.
— Et vous, inspecteur Kross… vous faites partie du système ?
La question semblait simple.
Mais Adrian mit quelques secondes à répondre.
— Oui.
Puis il ajouta :
— Enfin… normalement.
Alya se tourna vers lui.
Ses yeux verts semblaient presque lumineux dans l’obscurité.
— Pourtant vous êtes venu me voir.
Adrian ne répondit pas.
— Et vous ne m’avez pas arrêtée.
Le silence s’installa entre eux.
La sensation derrière les tempes d’Adrian réapparut.
Une vibration légère.
Une pulsation.
Il réalisa soudain quelque chose.
La sensation apparaissait uniquement lorsqu’il se trouvait près d’elle.
— Vous ressentez ça aussi ?
Alya fronça légèrement les sourcils.
— Quoi ?
— Une… sorte de vibration.
Elle resta immobile.
Puis ses yeux s’écarquillèrent légèrement.
— Oui.
Adrian sentit un frisson parcourir sa colonne vertébrale.
— Depuis quand ?
— Depuis que vous êtes entré dans la pièce.
Leurs regards se croisèrent.
La même intuition traversa leurs esprits.
Quelque chose les reliait.
Pas émotionnellement.
Pas encore.
Biologiquement.
Adrian passa une main dans ses cheveux.
— Il faut sortir.
— Où ?
— Marcher.
Alya sembla réfléchir.
Puis elle hocha doucement la tête.
Quelques minutes plus tard, ils quittèrent ensemble le club Nocturne.
La rue était presque vide.
La pluie tombait toujours sur les structures métalliques du district inférieur. Les néons rouges des enseignes se reflétaient dans les flaques d’eau et donnaient au sol l’apparence d’un miroir brisé.
Ils marchèrent sans parler pendant plusieurs minutes.
Les niveaux inférieurs de Novaris possédaient une atmosphère particulière la nuit. Les rues étroites, les passerelles industrielles et les anciennes façades d’usines formaient un labyrinthe permanent où la lumière ne pénétrait jamais complètement.
Des drones municipaux passaient parfois au-dessus d’eux.
Mais la plupart des habitants de ces quartiers savaient comment disparaître des radars.
Adrian ralentit près d’un kiosque métallique encore ouvert.
Le vendeur dormait presque derrière son comptoir.
Adrian posa quelques crédits et prit deux petits gobelets fumants.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Alya.
— Du thé synthétique.
— Synthétique ?
— Oui. Les plantes naturelles sont devenues rares.
Alya prit le gobelet et observa la vapeur s’élever dans l’air froid.
— C’est étrange.
— Quoi ?
— La chaleur.
Elle porta le gobelet à ses lèvres.
— Mon corps la ressent.
Adrian la regarda discrètement.
— Vous découvrez beaucoup de choses.
— Oui.
Ils continuèrent à marcher.
Au loin, les docks industriels formaient une forêt de grues et de réservoirs pétrochimiques. Des colonnes de flammes brûlaient au sommet des raffineries, éclairant les nuages d’une lueur orange.
Alya regardait la ville comme si elle la voyait pour la première fois.
— C’est votre monde.
— Le vôtre aussi.
Elle secoua doucement la tête.
— Non.
Elle désigna les structures autour d’eux.
— Tout cela existe depuis longtemps. Moi… je viens juste d’arriver.
Adrian sentit quelque chose se serrer légèrement dans sa poitrine.
— Vous avez quel âge ?
Alya réfléchit.
— Si on compte depuis mon activation… quelques mois.
Il resta silencieux.
Elle leva les yeux vers lui.
— Vous trouvez ça inquiétant.
— Non.
— Alors quoi ?
Adrian observa la pluie tomber entre les immeubles.
— Tragique.
Alya sembla chercher le sens du mot.
— Pourquoi ?
Adrian la regarda.
Ses yeux verts brillaient dans la lumière des néons.
— Parce que ce monde n’est pas fait pour les gens qui commencent juste à vivre.
Le silence revint.
Ils restèrent immobiles sous la pluie.
Et pour la première fois depuis longtemps, Adrian eut l’impression que la ville autour de lui n’était plus seulement un décor d’enquête.
Elle devenait le témoin d’une rencontre.
Au même moment, dans les profondeurs du réseau informatique de Novaris, les algorithmes du protocole Orpheus poursuivaient leur analyse.
Les signaux neuronaux captés autour d’Adrian Kross et d’Alya se synchronisaient progressivement.
Un modèle statistique se formait.
Puis une nouvelle ligne apparut.
PROTOCOLE ORPHEUS
PHASE 4 — SYNCHRONISATION INITIÉE

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