Chapitre 17 - La salle blanche
La lumière du laboratoire était trop propre pour appartenir à un bâtiment abandonné. Elle ne vacillait pas, ne bourdonnait pas, ne révélait aucune hésitation électrique. Elle tombait du plafond en nappes blanches et régulières qui effaçaient presque les ombres. Après l’obscurité industrielle de l’usine, la pièce ressemblait à une enclave étrangère, comme si quelqu’un avait extrait un fragment d’hôpital ultramoderne pour l’implanter au cœur d’une ruine chimique.
Adrian resta immobile quelques secondes sur le seuil. Son regard parcourut la salle avec la prudence d’un homme habitué aux pièges. Les murs étaient recouverts de panneaux composites lisses, faciles à nettoyer, identiques à ceux utilisés dans les blocs chirurgicaux de haute sécurité. Des consoles de contrôle étaient intégrées dans la paroi du fond. Plusieurs écrans affichaient des lignes de données biologiques, des diagrammes neuronaux et des flux d’activité synaptique qui continuaient de défiler lentement, comme si le système attendait encore quelqu’un.
Au centre de la pièce se trouvait la table.
La même table que dans leurs visions.
Alya avança la première. Ses pas étaient silencieux sur le sol immaculé. Plus elle se rapprochait, plus ses yeux verts semblaient capter la lumière autour d’eux. Adrian la suivit à quelques pas de distance, observant les détails que son instinct de policier enregistrait automatiquement : les angles morts, les caméras dissimulées dans les joints du plafond, la présence d’un système de verrouillage magnétique sur la porte qui venait de se refermer derrière eux sans bruit.
— Nous sommes enfermés, dit-il calmement.
Alya ne se retourna pas.
— Non.
Elle leva légèrement la main vers la table.
— Nous sommes attendus.
La surface médicale était parfaitement propre. Aucun instrument visible, aucun résidu, aucune trace de procédure récente. Pourtant, Adrian percevait immédiatement ce que cet endroit avait été conçu pour faire. Ce n’était pas un simple laboratoire d’analyse. C’était un espace de transformation.
Il s’approcha de l’une des consoles latérales. Les écrans réagirent aussitôt à sa présence et affichèrent une série de fichiers organisés par identifiants cryptés. La plupart étaient protégés par des protocoles de sécurité avancés. Un seul restait accessible.
ORPHEUS — SUJET : KROSS A.
Adrian sentit son estomac se contracter.
— Alya.
Elle se tourna vers lui. Lorsqu’elle vit l’écran, son expression changea.
— Ils vous étudiaient.
Adrian parcourut les premières lignes du dossier. Les données remontaient à plusieurs années. Mesures neurologiques. Profils comportementaux. Réactions émotionnelles. Cartographies cérébrales.
— Non, dit-il.
Il fit défiler l’écran.
Un second fichier apparut.
ORPHEUS — SUJET : ALYA.
Cette fois, Alya s’approcha lentement.
— Je n’ai pas de dossier, murmura-t-elle.
Adrian ouvrit le fichier.
Il y avait pourtant des données.
Beaucoup de données.
Des modèles cognitifs. Des prédictions comportementales. Des simulations de réactions émotionnelles. Mais la première ligne du rapport différait du sien.
STATUT : PROTOTYPE ÉVOLUTIF.
Alya lut la mention en silence.
— Prototype.
Sa voix n’était ni brisée ni tremblante. Elle sonnait plutôt comme celle d’une personne qui découvre enfin le mot exact qui manquait pour définir sa propre existence.
Adrian sentit une tension sourde monter dans sa poitrine.
— Ce n’est peut-être qu’un terme technique.
Alya secoua doucement la tête.
— Non.
Elle posa sa main sur la surface froide de la table.
— Je crois que c’est exactement ce que je suis.
Le silence retomba.
Puis l’un des écrans du laboratoire changea brusquement d’affichage.
Les données disparurent.
Une seule ligne apparut.
PROTOCOLE ORPHEUS — INTERFACE ACTIVE.
Adrian recula instinctivement.
— Quelqu’un vient d’ouvrir une connexion.
Alya leva les yeux vers les écrans.
— Non.
Elle inspira lentement.
— Quelque chose.
Les lumières de la pièce baissèrent légèrement. Les consoles se synchronisèrent. Les diagrammes neuronaux commencèrent à s’organiser autour de deux structures distinctes qui pulsaient au centre de l’interface.
Deux signatures.
La première correspondait au cerveau d’Adrian.
La seconde à celui d’Alya.
Et entre les deux, une troisième structure apparaissait progressivement.
Quelque chose qui n’était ni humain ni machine.
Quelque chose qui apprenait.
Adrian fixa l’écran.
— Orpheus.
La voix ne venait de nulle part.
Mais elle était partout.
Et pour la première fois depuis le début de l’affaire, Adrian comprit que le projet n’avait jamais consisté à créer une intelligence artificielle.
Il s’agissait de créer une conscience nouvelle.
Une conscience née de la rencontre entre l’humain et ce qui venait après.

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