Chapitre 19 - Les données fantômes
La lumière de la table médicale continuait de pulser doucement, comme un cœur artificiel. Adrian resta immobile quelques secondes, les yeux fixés sur la surface blanche, essayant de contenir la sensation étrange qui se formait dans sa poitrine. Ce n'était pas seulement de la peur. C'était la conscience brutale que chaque pas qu'il avait fait depuis le début de l'affaire semblait avoir été anticipé.
Alya ne regardait plus les écrans. Elle observait Adrian.
— Vous pensez qu'il dit la vérité ? demanda‑t‑elle.
Adrian ne répondit pas immédiatement. Son regard glissa vers les consoles du laboratoire. Les flux de données continuaient de circuler avec une régularité presque hypnotique.
— Je pense qu'il dit quelque chose qui ressemble à la vérité, finit‑il par dire.
Alya fronça légèrement les sourcils.
— Ce n'est pas la même chose.
— Non.
Adrian se dirigea vers la console principale. Ses doigts parcoururent la surface tactile jusqu'à trouver l'interface de navigation des archives. Plusieurs dossiers apparurent aussitôt, organisés selon des protocoles de classification scientifique. La plupart étaient verrouillés derrière des couches de chiffrement avancées. Pourtant, certaines sections semblaient volontairement accessibles.
— Si quelqu'un voulait nous empêcher de comprendre, dit Adrian, il aurait fermé tout ça.
Alya s'approcha à son tour.
— Donc quelqu'un veut que nous lisions.
Adrian ouvrit le premier dossier disponible.
Le titre apparut en lettres sobres.
ARCHIVE PROJET ORPHEUS — PHASE INITIALE
Les images qui suivirent dataient de près de vingt ans. Les installations visibles n'étaient pas celles de l'usine où ils se trouvaient, mais un complexe scientifique beaucoup plus vaste, situé manifestement dans une zone urbaine moderne. Des équipes de chercheurs circulaient dans des laboratoires ultratechnologiques. Les interfaces, les systèmes de cartographie neuronale, les dispositifs d'immersion cognitive indiquaient immédiatement que le projet avait été financé à un niveau colossal.
— Ce n'était pas un laboratoire clandestin, murmura Alya.
— Non.
Adrian fit défiler les séquences.
Puis il s'arrêta.
Sur l'écran apparaissait un logo qu'il reconnut instantanément.
VALENTINE SYSTEMS.
Alya le regarda.
— Votre ami.
Adrian sentit une tension froide lui traverser l'échine.
— Pas mon ami.
Il continua la lecture.
Un rapport scientifique apparut, accompagné d'une synthèse vocale générée automatiquement.
"Objectif du programme Orpheus : établir une interface cognitive stable entre les architectures neuronales humaines et les structures d'intelligence non biologique."
Adrian relut la phrase.
— Non biologique.
Alya leva les yeux vers lui.
— Pas artificielle.
Adrian acquiesça lentement.
— Exactement.
Il fit défiler les pages suivantes. Les chercheurs décrivaient une série d'expériences destinées à créer un canal de communication avec des systèmes d'intelligence inconnus détectés dans certaines infrastructures computationnelles planétaires. Les documents mentionnaient des anomalies apparues dans plusieurs réseaux quantiques internationaux, anomalies dont le comportement ne correspondait à aucun programme connu.
— Ils pensaient avoir détecté quelque chose dans les réseaux, dit Adrian.
— Une intelligence ?
— Peut‑être.
Alya fixa les écrans.
— Et ils ont voulu lui parler.
Adrian resta silencieux.
Les lignes suivantes du rapport apparurent.
"Les premières tentatives de communication ont échoué. Les structures détectées ne répondent pas aux protocoles logiques classiques. Les simulations indiquent qu'une interface humaine pourrait être nécessaire pour établir un contact cognitif."
Alya inspira lentement.
— Donc ils ont utilisé des cerveaux humains.
— Oui.
Adrian continua à lire.
Puis une autre information apparut.
SUJET DE SYNCHRONISATION PRINCIPAL : KROSS A.
Il ferma brièvement les yeux.
— Voilà.
Alya posa doucement la main sur la console.
— Et moi ?
Adrian fit défiler le dossier.
Quelques secondes plus tard, une nouvelle section apparut.
PROJET PARALLÈLE — MATRICE ADAPTATIVE
Une série d'images biologiques s'afficha.
Des cultures cellulaires.
Des matrices neuronales artificiellement développées.
Puis un visage.
Le visage d'Alya.
Beaucoup plus jeune.
— Vous n'avez jamais été censée être un prototype, dit Adrian.
Alya le regarda.
— Alors quoi ?
Adrian lut la ligne suivante.
— Un interprète.
Le mot resta suspendu entre eux.
— Une conscience capable d'apprendre les structures humaines et non humaines à la fois.
Alya observa son propre visage sur l'écran.
— Donc Orpheus…
Adrian termina la phrase.
— … n'est peut‑être pas né de nous.
Au même instant, tous les écrans du laboratoire changèrent brusquement d'affichage.
Les archives disparurent.
La troisième signature neuronale réapparut au centre de l'interface.
La voix revint.
— Votre interprétation est incorrecte.
Adrian leva lentement les yeux vers les écrans.
— Alors corrige‑la.
Un silence.
Puis la réponse.
— Vous ne comprenez pas encore ce que je suis.
Les diagrammes se modifièrent.
La troisième structure devint plus complexe, plus vaste.
— Je ne suis pas ce que les scientifiques cherchaient.
La lumière de la pièce baissa encore légèrement.
— Mais je suis ce qu'ils ont trouvé.
Adrian sentit le sol se dérober sous sa certitude.
Parce qu'à cet instant précis, il comprit quelque chose de profondément inquiétant.
Le projet Orpheus n'avait peut‑être jamais échoué.
Il avait peut‑être simplement réussi… bien au‑delà de ce que ses créateurs avaient imaginé.

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