Chapitre 30 - Rémanence

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La pluie ne s’était pas arrêtée.

Elle avait changé de nature.

Ce n’était plus seulement une chute d’eau sur une surface urbaine ; c’était une persistance. Une présence continue, presque consciente, qui semblait prolonger ce qui venait de se produire plutôt que de l’effacer. Les gouttes glissaient encore sur leurs visages, leurs vêtements, leurs mains, comme si la ville refusait de refermer ce moment.

Adrian ne bougea pas immédiatement.

Alya non plus.

Leur proximité n’était plus accidentelle.

Elle était devenue une donnée.

Une donnée instable.

Il la regarda.

Pas comme avant.

Quelque chose avait changé dans sa manière de la percevoir. Ce n’était pas seulement une présence à ses côtés, ni même une alliée dans un environnement incertain. C’était autre chose. Quelque chose de plus difficile à contenir.

Plus dangereux.

Alya soutint son regard.

Ses yeux, d’un vert presque irréel sous les néons fragmentés, semblaient capter la lumière plutôt que la refléter. Il y avait dans cette couleur une intensité qui dépassait le simple trait physique. Une profondeur.

Et derrière…

quelque chose qui n’était pas totalement humain.

— Ça ne devait pas arriver comme ça, dit Adrian.

Sa voix était basse, maîtrisée, mais une tension sous-jacente la traversait.

Alya inclina légèrement la tête.

— Comment ça devait arriver ?

Il ne répondit pas tout de suite.

Parce qu’il n’avait pas de réponse.

— Pas ici.

Elle esquissa un mouvement presque imperceptible.

— Alors où ?

Le silence qui suivit n’était pas une hésitation.

C’était un constat.

Il n’y avait pas d’autre endroit.

Pas pour eux.

Adrian détourna légèrement le regard, observant les structures autour d’eux, les lignes métalliques, les câbles apparents, les flux d’eau qui ruisselaient le long des surfaces comme des veines ouvertes.

— Ce n’est pas une bonne idée.

Alya ne recula pas.

— Non.

Elle marqua une pause.

— Mais ce n’est pas une erreur.

Les mots résonnèrent différemment cette fois.

Plus profondément.

Parce qu’ils ne parlaient plus seulement d’un acte.

Ils parlaient d’une direction.

Adrian inspira lentement.

Il sentait encore la chaleur du contact.

Pas sur ses lèvres.

Plus bas.

Plus interne.

Comme une empreinte.

— Tu ressens ça ? demanda-t-il.

— Oui.

— Depuis quand ?

Alya hésita.

Puis :

— Depuis avant.

Adrian tourna la tête vers elle.

— Avant quoi ?

— Avant que tu comprennes.

Le regard qu’elle lui lança n’était pas accusateur.

Il était lucide.

Et étrangement…

calme.

Comme si elle acceptait déjà quelque chose que lui refusait encore de nommer.

— Tu savais ?

— Non.

Elle inspira.

— Je le sentais.

Le mot s’installa.

Adrian passa une main sur son visage, essuyant l’eau, mais le geste était inutile. La pluie continuait.

— Ça ne peut pas être que ça.

Alya ne répondit pas immédiatement.

Puis :

— Non.

Un temps.

— Ce n’est pas que ça.

Le silence qui suivit fut plus lourd.

Parce que cette fois, ils comprenaient tous les deux que ce qu’ils venaient de vivre n’était pas isolé.

C’était lié.

À quelque chose de plus vaste.

À quelque chose qui les dépassait.

La ville sembla réagir.

Subtilement.

Une variation de lumière.

Un décalage dans les flux.

Un drone qui ralentit sans raison apparente.

Un écran qui grésille une fraction de seconde.

Adrian le remarqua immédiatement.

— Tu as vu ça ?

Alya hocha la tête.

— Oui.

— Ce n’est pas normal.

— Non.

Elle leva les yeux autour d’eux.

— Mais c’est cohérent.

Il la fixa.

— Cohérent avec quoi ?

Elle prit une seconde.

— Avec nous.

Le mot tomba.

Adrian sentit quelque chose se resserrer.

Pas dans son corps.

Dans sa perception.

— Tu es en train de me dire que...

— Je ne dis rien.

Elle coupa doucement.

— J’observe.

Un silence.

Puis elle ajouta :

— Et ça répond.

La pluie s’intensifia.

Encore.

Comme une confirmation.

Adrian fit un pas en arrière.

Pas pour fuir.

Pour reprendre de la distance.

— On doit comprendre ce que c’est.

— Oui.

— Avant que ça nous échappe.

Alya le regarda.

— C’est déjà le cas.

La phrase n’était pas dramatique.

Elle était factuelle.

Et c’est précisément ce qui la rendait plus violente.

Adrian resta immobile.

Puis hocha lentement la tête.

— Alors on va faire l’inverse.

— Quoi ?

— On va arrêter d’essayer de le contrôler.

Alya plissa légèrement les yeux.

— Et on fait quoi ?

Adrian la regarda.

Longtemps.

— On le suit.

Un silence.

Puis, pour la première fois depuis qu’ils s’étaient rencontrés…

Alya sourit.

Pas franchement.

Mais suffisamment.

— D’accord.

Ils reprirent leur marche.

Mais cette fois…

ce n’était plus la même trajectoire.

Ce n’était plus une enquête.

Ce n’était plus une mission.

C’était une dérive contrôlée.

Une descente.

Et quelque part, au cœur de Novaris…

quelque chose venait de s’éveiller pour de bon.

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