Chapitre 32 - Chambre blanche

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Ils franchirent la limite sans s’en rendre compte.

Il n’y eut ni seuil matérialisé, ni rupture franche, ni alarme. Simplement une transition progressive, presque douce, comme si la ville elle-même avait décidé de diluer la frontière pour la rendre acceptable.

Pourtant, dès les premiers pas, Adrian comprit.

Quelque chose n’était plus aligné.

Le bruit s’était retiré.

Pas totalement disparu, mais repoussé, étouffé, comme si l’air absorbait les fréquences avant qu’elles ne puissent atteindre leur forme complète. La pluie continuait de tomber, mais son impact ne produisait plus le même son. Les gouttes semblaient s’écraser dans une matière plus dense, plus lente.

Alya avança d’un pas.

Puis s’arrêta.

— Tu entends ?

Adrian tendit légèrement l’oreille.

— Non.

— Voilà.

Le silence n’était pas vide.

Il était structuré.

Comme un espace conçu pour contenir autre chose.

La lumière changea.

Les néons rouges et bleus qui dominaient Novaris jusque-là se diluèrent dans une teinte plus neutre, presque blanche, mais instable. Elle n’éclairait pas.

Elle révélait.

Chaque surface semblait légèrement décalée de sa position réelle, comme si l’espace lui-même hésitait entre plusieurs versions de lui-même.

Adrian fit un pas.

Le sol répondit.

Pas physiquement.

Conceptuellement.

Comme si son mouvement avait été enregistré, puis rejoué une fraction de seconde plus tard.

— Tu l’as vu ?

Alya hocha lentement la tête.

— Oui.

— C’est impossible.

— Non.

Elle inspira.

— C’est instable.

Le mot s’imposa.

Adrian observa autour de lui.

Les structures n’étaient plus totalement continues. Certaines lignes se superposaient légèrement, créant des effets de double lecture, comme si deux versions de la ville tentaient d’occuper le même espace.

Un bâtiment vibra.

Pas visuellement.

Dans la perception.

Adrian cligna des yeux.

La vibration disparut.

— On est où ?

Alya ne répondit pas immédiatement.

Elle ferma les yeux une seconde.

Puis les rouvrit.

Ses pupilles captèrent la lumière blanche d’une manière plus intense.

— Pas dans Novaris.

Le silence tomba.

— Mais pas ailleurs non plus.

Adrian la fixa.

— Ça veut dire quoi ?

— Que c’est entre.

Le mot resta suspendu.

Entre.

Un espace intermédiaire.

Ni totalement réel.

Ni totalement construit.

Adrian sentit une tension différente.

Pas une menace.

Une pression cognitive.

Comme si son cerveau devait travailler plus pour maintenir une cohérence.

— Ça me tire.

Alya hocha la tête.

— Moi aussi.

Ils avancèrent.

Chaque pas semblait légèrement en retard sur lui-même.

Comme si le corps avançait avant que l’espace ne valide le mouvement.

Une silhouette apparut au loin.

Floue.

Puis nette.

Puis double.

Adrian plissa les yeux.

— Tu vois ça ?

— Oui.

— C’est quelqu’un ?

— Non.

La réponse fut immédiate.

— C’est une trace.

Le mot vibra.

Trace.

Adrian observa.

La forme ne bougeait pas vraiment.

Elle se rejouait.

En boucle.

Un fragment de mouvement capturé, répété, altéré.

— Comme un enregistrement.

— Oui.

Alya s’approcha légèrement.

— Mais pas complet.

La silhouette se déforma.

Se superposa.

Puis disparut.

Comme si elle n’avait jamais été là.

Adrian sentit une montée d’adrénaline.

Pas une peur classique.

Une lucidité brutale.

— On est dans quoi ?

Alya le regarda.

— Dans une couche.

— Une couche de quoi ?

Elle hésita.

Puis dit :

— De réalité.

Le mot frappa.

Adrian passa une main sur son visage.

L’eau était toujours là.

Mais différente.

Plus froide.

Plus lourde.

— Donc la ville a des… couches ?

— Oui.

— Et celle-là ?

— Elle n’est pas censée être accessible.

Le silence devint plus dense.

— Et pourtant on y est.

— Oui.

Alya détourna légèrement le regard.

— Parce qu’on a ouvert quelque chose.

Adrian sentit immédiatement le lien.

— Le baiser.

Elle ne répondit pas.

Mais elle ne nia pas.

La lumière blanche pulsa légèrement.

Comme une respiration.

Adrian recula d’un demi‑pas.

— Tu as vu ça ?

— Oui.

— Ça réagit.

— Oui.

Leurs regards se croisèrent.

Et cette fois…

il n’y avait plus de doute.

Ce n’était pas seulement une anomalie.

C’était une interaction.

Adrian inspira profondément.

— Donc on est en train de…

Il chercha ses mots.

— …modifier ça ?

Alya secoua légèrement la tête.

— Non.

Un temps.

— On est en train de le réveiller.

Le mot s’imposa.

Réveiller.

Comme si cette couche n’était pas morte.

Comme si elle attendait.

Depuis longtemps.

La lumière pulsa à nouveau.

Plus fort.

Les lignes autour d’eux se décalèrent légèrement.

Le sol vibra.

Cette fois, physiquement.

Adrian sentit son équilibre se modifier.

— Alya.

Elle le regarda.

— Oui.

— On n’est pas seuls.

Un silence.

Puis, dans la lumière blanche instable…

quelque chose bougea.

Pas une silhouette.

Pas une forme.

Une intention.

Diffuse.

Présente.

Et pour la première fois depuis le début…

Adrian ressentit autre chose que de la curiosité.

Une peur réelle.

Mais il ne recula pas.

Alya non plus.

Parce que maintenant…

ils comprenaient.

Ils n’étaient pas entrés ici par erreur.

Ils avaient été autorisés.

Et ce qui venait de s’éveiller…

allait les regarder.

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