Chapitre 34 - Retour à la ligne
Le passage fut brutal.
Il n’y eut ni transition douce, ni atténuation progressive. L’espace blanc céda d’un coup, comme si quelqu’un avait coupé une alimentation invisible. Le bruit revint en premier. La pluie, lourde, martelant le métal et le béton, les frappant presque physiquement après le silence compressé qu’ils venaient de traverser.
Adrian inspira violemment.
L’air était plus froid.
Plus réel.
Son corps accusa le choc.
Un vertige bref, mais suffisamment intense pour lui faire poser une main contre le mur le plus proche. La surface était rugueuse, humide, imparfaite. Il la sentit sous ses doigts, avec une précision presque excessive.
— Ça va ? demanda Alya.
Sa voix était revenue.
Normale.
Mais pas totalement.
Adrian hocha la tête sans répondre immédiatement. Il reprenait le contrôle, ou du moins une illusion de contrôle.
— Oui…
Il se redressa lentement.
— Ouais.
Il observa autour de lui.
La ruelle.
Les néons défectueux.
La vapeur qui s’échappait des grilles.
Les silhouettes qui passaient au loin.
Tout était là.
Et pourtant…
— C’est pas pareil, dit-il.
Alya secoua légèrement la tête.
— Non.
Ils restèrent immobiles quelques secondes, simplement à respirer.
À réapprendre le rythme du réel.
Puis Adrian se mit en mouvement.
— On dégage d’ici.
Ce n’était pas négociable.
Alya le suivit sans discuter.
Ils remontèrent la rue, quittant les bas-fonds pour rejoindre une zone plus fréquentée. Les lumières devenaient plus stables, les flux humains plus denses, les bruits plus cohérents. La ville reprenait sa forme fonctionnelle.
Mais Adrian ne la regardait plus de la même manière.
Chaque écran.
Chaque drone.
Chaque trajectoire.
Tout semblait désormais… suspect.
— Tu crois qu’on est revenus complètement ? demanda Alya.
Adrian ne ralentit pas.
— Non.
Un temps.
— Je crois qu’on a juste changé de couche.
Elle ne répondit pas.
Parce qu’elle le savait.
Ils atteignirent une avenue plus large. Une patrouille de sécurité passait au loin. Deux agents, armés, suivis d’un drone de surveillance.
Adrian s’arrêta.
— Enfin.
Alya tourna la tête.
— Quoi ?
— Du concret.
Il observa la patrouille.
— Eux, au moins, je sais comment ça fonctionne.
Un léger sourire passa sur son visage.
— Ou presque.
Le drone ralentit légèrement en passant à leur hauteur.
Trop légèrement.
Mais suffisamment pour qu’Adrian le remarque.
Il leva les yeux.
Le drone resta une fraction de seconde de trop sur eux.
Puis repartit.
— Tu as vu ?
— Oui.
— On est marqués.
Le mot tomba.
Simple.
Efficace.
Alya ne sembla pas surprise.
— Depuis quand ?
— Depuis avant.
Il reprit sa marche.
— Mais maintenant, c’est actif.
Ils traversèrent la rue.
Un véhicule passa à vive allure.
Un autre ralentit brusquement.
Un détail.
Mais Adrian le nota.
— Ils ajustent.
— Qui ?
— Je sais pas encore.
Il marqua une pause.
— Mais on va le découvrir.
Ils atteignirent une zone plus résidentielle. Les bâtiments étaient plus propres, les lumières plus chaudes, les flux moins agressifs.
Adrian ralentit.
Puis s’arrêta devant une entrée discrète.
— On monte.
Alya fronça légèrement les sourcils.
— Où ?
— Chez moi.
Elle resta immobile.
— Pourquoi ?
Adrian se tourna vers elle.
— Parce que là, on est exposés.
Un temps.
— Et parce que je veux savoir où tu es.
Le silence s’installa.
Pas lourd.
Juste… vrai.
Alya le regarda.
Longtemps.
— Tu veux me cacher ?
— Non.
Il secoua légèrement la tête.
— Je veux te protéger.
Le mot resta.
Alya baissa légèrement les yeux.
Puis releva le regard.
— Tu crois que ça va suffire ?
Adrian eut un léger sourire.
— Non.
Un temps.
— Mais c’est un début.
Elle hocha lentement la tête.
— D’accord.
Ils entrèrent.
Le hall était calme, sécurisé, propre. Les capteurs scannèrent Adrian sans alerte. La porte s’ouvrit.
Alya observa.
— Ici, c’est stable.
— Pour l’instant.
Ils montèrent.
Silence.
Respiration.
Présence.
Arrivés devant la porte, Adrian s’arrêta une seconde.
Comme si quelque chose, en lui, hésitait.
Puis il ouvrit.
L’appartement était sombre, ordonné, fonctionnel. Une lumière douce s’activa automatiquement.
Alya entra.
Elle observa.
Pas comme un lieu.
Comme un espace vivant.
— C’est… calme.
— Ouais.
Adrian referma la porte.
Le verrou s’activa.
Un silence différent s’installa.
Pas celui de la zone.
Un silence humain.
Adrian la regarda.
— Là, on va pouvoir réfléchir.
Un temps.
— Et comprendre qui joue avec nous.
Alya s’approcha légèrement.
— Et nous ?
Adrian soutint son regard.
— Nous…
Il hésita.
Puis :
— On va voir jusqu’où ça nous emmène.
Leurs regards restèrent accrochés.
Et pour la première fois depuis longtemps…
Adrian ne regardait plus une énigme.
Il regardait quelqu’un.
Et ça…
c’était peut-être le plus dangereux.

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