Lovegino et Annalisa
de
Anne Cécile B

De ses yeux bleus, il balayait les ruelles du quartier de Forcella, caressant amoureusement ses façades décrépites, savourant la rumeur joyeuse des artères, animée par la verve de ses habitants.
Des sourires radieux ou compassés ponctuaient chacun de ses passages. Tous le connaissaient, ici. "O rre", " le roi", c'est ainsi qu'ils l'appelaient. Il fallait dire qu'il avait fière allure, très chic dans son costume trois pièces taillé sur mesure. Il portait beau, lui, l'ancien footballeur, toujours athlétique malgré les quelques années qui s'étaient écoulées depuis la fin de sa carrière amateur.
_ Cià Cià, Luigi ! Statte bbuono ! l'interpellaient-ils tous pour le saluer.
Rino, le boucher, lui fit signe cordialement, du fond de sa macelleria. C'était à lui qu'il devait de pouvoir perpétuer son commerce.
Carmella, qui étendait du linge à sa fenêtre, le salua chaleureusement. Il y a un mois à peine, son époux était décédé, et Luigi lui avait procuré de quoi payer les funérailles.
Deux jeunes femmes, Marinella et Grazia, de pulpeuses méditerranéennes, lui lancèrent un baiser discret. Il les accueillit d'un clin d'oeil, se remémorant les moments passés dans leurs bras, mais de toute manière, aucune ne lui résistait. La gente féminine était particulièrement friande de ses yeux d'azur et de sa peau de bronze, elle l'avait même gratifié d'un surnom flatteur: " Lovegino".
Des amis, partout des amis, la puissance l'étourdissait, lui montait à la tête, même les plus grands ne dédaignaient pas de lui donner des marques publiques de sympathie. Comme Maradona le grand, son compagnon de bringue, alors sur le toit du monde footballistique.
Un groupe d'enfants fonça vers lui, balle au pied, dribblant furieusement entre les passants.
— Don Luigi ! Pourquoi n'avez-vous pas voulu qu'on joue contre l'équipe de Forcella Nord ? protestèrent-ils en l'encerclant.
— Parce qu'ici, il n'y a pas de Forcella Nord ou de Forcella Sud, il n'y a qu'un seul Forcella, c'est compris ?
Les jeunes prodiges en restèrent cois, mais au bout d'une minute, l'un d'eux répondit:
— Vous avez raison, Don Luigi, pas de match, mais est-ce qu'on pourra s'entraîner ensemble ?
— Oui, je préfère ça. Bonne journée, les enfants ! leur lança-t-il en les couvant d'un regard paternel.
Et ils s'égaillèrent en poussant des cris joyeux dans un vicolo à sa droite.
Il ralentit un peu sa course, mal à l'aise, devant la paroisse San Giorgio. Les fidèles et le prêtre, Luigi Merola, ne risquaient pas de lui faire bon accueil. Le curé lui menait une guerre sourde, oeuvrant sans cesse pour lui voler l'affection de ses administrés.
Il le savait, le père Merola le calomniait dans ses sermons quotidiens, il tentait de se substituer à sa générosité en procurant des aides pécuniaires aux habitants du quartier, il détournait les enfants de lui, alors que de son côté, il n'avait à coeur que leur bien.
— All'anima di chi t'è muort ! siffla-t-il entre ses dents en fusillant du regard la façade neoclassique de la modeste église.
Mais il se reprit bien vite, retrouvant une jovialité forcée, devant la jolie ouaille qui sortait de l'imposante porte cochère de la chiesa.
La blonde adolescente demeura un instant saisie par le grand sourire qu'il lui adressa. Lui, Lovigino, le grand séducteur, pourrait-il ainsi retourner une brebis égarée et la faire rentrer dans son troupeau ?
Juste derrière elle, une vieille dame attrapa l'adorable jeune fille par le bras en lui susurrant à l'oreille quelques mots.
— Annalisa, ne le regarde pas, tu ne sais pas qui il est... Diavolo... surprit-il dans la bouche du chaperon.
Furieux, il était. Le diable, lui, le bienfaiteur du quartier ? La mammetta ne perçut pas sur le moment la colère qu'elle avait provoquée, mais la devinant, elle traîna après elle la belle enfant.
Le courroux le poursuivit jusqu'à la Piazzetta Trinchese, où l'attendait son petit frère, Salvatore. Celui-ci, tel son ombre, était une pâle copie de lui-même, mais il brûlait d'atteindre l'envergure de son aîné.
— Cet omm'e mmerda défie mon autorité ! éructa Luigi en le rencontrant.
— Oublie-le, répondit son double miniature, on a des problèmes avec Mazzarella, il nous conteste le contrôle du trafic de drogue, il a monté des comptoirs d'usure concurrents des notres, a placé ses filles dans le quartier, et tente même de faire payer le pizzo à nos protégés, l'heure est grave !
C'en était trop, qu'on ose lui disputer son empire, ce prêtre rebelle, ces nouveaux venus qui étendaient leur emprise à ses dépens !
— On déclenche une faide, décreta-t-il froidement.
La guerre était déclarée, mais il était sûr de la gagner, lui Lovegino, le bien-aimé Boss dagli occhi di Ghiaccio*, membre de l'aristocratie du crime napolitain. Le quartier lui appartenait de droit, ainsi qu'il avait appartenu à son père avant lui.
Peu importaient les conséquences, il était crucial qu'il rétablisse le prestige des Giuliano. C'était une question de vie ou de mort, pensait-il.
Las ! Le destin le prendrait au mot.
Les tueurs du clan Mazzarella le traquèrent, comme ils pourchassèrent chacun de ses frères et soeurs. Ils n'étaient nulle part en sûreté, hantés par les nervis de leurs ennemis.
Un matin, au beau millieu de cette lutte infernale qui faisait rage, Salvatore traversa la rue devant la paroisse San Giorgio, maudissant comme Luigi cette épine dans leur flanc.
A ce moment, un scooter déboula d'un vicolo, pétaradant comme c'était souvent le cas dans la ville. Le cliquètement caractéristique se doubla pourtant d'une manière inhabituelle.
Le mafieux se jeta au sol derrière une voiture stationnée là, mais les cartouches ricochaient tout autour de lui. Des cris fusaient également, mais il ne les entendait pas, ou il ne voulait pas les entendre.
Dégainant son Beretta, il tira en réponse, en barrage, aveuglément, arrosant tout ce qui lui faisait face.
Puis plus rien, le temps et les hommes semblèrent se figer alors que, devant lui, des roses de sang s'épanouissaient autour d'une auréole dorée.
La jeune Annalisa gisait, une plaie béante à l'arrière de la tête, fauchée par une balle perdue.
Le quartier fixait Salvatore, le quartier rivait son regard horrifié sur le clan Giuliano.
L'état de grâce avait pris fin. La Camorra n'était plus la bienvenue à Forcella, brisée par les larmes du père d'Annalisa.
Salvatore fut condamné à 20 ans de prison pour homicide. De son côté, Luigi se repentit et collabora avec la justice.
Il vit désormais une vie discrète et rangée, loin de la flamboyance des jours passés.
* Boss aux yeux de glace
Table des matières
En réponse au défi
Un air de Mafia
Et si, pour fêter les 50 ans de la sortie du film “Le parrain”, on écrivait sur le thème : un air de Mafia ?
Dialogue, scène, description, vous êtes libres ! Et comme la Mafia est une grande famille, piochons les uns chez les autres une référence, un personnage, un décor..
“On peut obtenir beaucoup plus avec un mot gentil et un flingue, qu’avec un mot gentil tout seul.” A. Capone
Commentaires & Discussions
| Lovegino et Annalisa | Chapitre | 17 messages | 4 ans |
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