Chapitre 2. Mon truc en plumes.

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J-4. Premier étage du Palais de l'Élysée. Vers huit heures dix du matin.

Je rêve souvent de grasse matinée...

Éh, ouais, exactement, c'est bien de cela dont je rêve tout le temps ! Rester au pieu jusqu'à des heures plus qu'indécentes, m'enfouir profondément le nez dans l'oreiller, me cacher très loin sous ma couette, pulvériser mon réveil à quartz contre un mur, et puis attendre, attendre le plus longtemps possible, que la faim, ou peut-être un besoin naturel irrépressible, ne m'oblige finalement à me lever...

À l'instant même où je pousse la lourde porte de son bureau et qu'il m'aperçoit dans l'encadrement, le Président se met instantanément à gueuler comme un putois.

— Ah ! Vous voilà enfin, Madeleine ! Bon, ça y est, cette fois c'est vraiment décidé... on va les exterminer tous ces pédés !"

Apparemment, j'avais dû rater quelque chose d'important...

On est un lundi matin. Très exactement celui du vingt-trois juillet dans le calendrier des PTT de cette année, et que j'avais choisi comme toujours avec une photographie sur la couverture, d'un mignon petit chaton rouquin, adorable boule de poils bien blotti entre les papattes d'un gros chien de race saint-Bernard, ceux qui ont toujours un tonnelet de cognac autour du cou, et si, pas mal de gens n'aiment pas les lundis matin, moi, Mado, j'en fais bien partie...

— Mais... vous savez bien que ce n'est pas très correct de parler comme cela, monsieur le Président... ! Maintenant il ne faut plus dire pé...

— Quoi ?! Pas correct ?! Comment ça pas correct... ?! Et parce que vous croyez peut-être qu'ils le sont corrects, eux ?! Nom de Dieu de nom de Dieu !"

Il se lève aussi sec d'un seul bond de derrière son immense bureau en chêne doré à la feuille d'or et s'avance ensuite vers moi, l'œil mauvais...

Si un grand nombre de personnes n'aiment pas les lundis matin, dont ma pomme, c'est la plupart du temps parce que soit-disant cela les déprime trop de retourner au turbin après le week-end. Personnellement, je n'aime pas les lundis matin parce que je n'aime pas non plus les mardis matin. Ni aucun des autres de tous ces foutus matins de la semaine !

— Regardez-moi ça... !

Il tient entre ses doigts ce qui me semble être une vulgaire plume d'oiseau...

— Et voilà ! Ça y est ! Ils vont nous refaire le coup du dodo, ces enfoirés !

— ... Le coup du dodo... ?! Comment ça, monsieur le Président ? Je ne comprends pas ?!

— M'enfin Madeleine ! Le dodo de l'île Maurice ! Me dites quand même pas que cela ne vous dit rien du tout, le dodo !

— Ah... si... peut-être ! Le dodo... mais oui... bien sûr ! Le dodo !"

Effectivement, cela me revenait vaguement, j'avais déjà entendu parler de ce gros oiseau, assez laid, aux ailes atrophiées, incapable de voler, vivant autrefois dans nos anciennes colonies de l'océan indien, et que surtout on avait exterminé à coup de mousquet, ou de sabre d'abordage, en très peu de temps.

"Eh bien, voilà qu'ils recommencent, mais cette fois-ci, c'est avec le rossignol à gorge noire ! Ils les plument tous pour en faire des doudounes ! Ah, vraiment... rien ne les arrêtera, ces Jaunes !

— Comment ça des doudounes, monsieur le Président... ?!

— Oui, des doudounes ! Vous ne savez pas non plus ce qu'est une doudoune en plumes, Madeleine... ?!

— Ben... si, si... quand même !

Ensuite, le voici qui m'explique, mais très brièvement, juste en trois mots, parce qu'il n'a vraiment pas le temps de s'étendre maintenant sur le sujet, ce qu'il ressort exactement de cette histoire de plumes que l'on arrache une par une, et sans aucune délicatesse, à ces rossignols à gorge noire de Chine...

J'apprends donc que l'on avait découvert, il y a peu, et par le plus grand des hasards, comme cela est d'ailleurs souvent le cas pour les grandes découvertes, de celles en tout cas qui font avancer la Science, que le duvet de ces rossignols noirs à gorge de Chine –ou peut-être bien l'inverse... me perdrais-je déjà un peu ?!– est d'une incroyable puissance calorifique qui dépasse très largement tout ce que l'on pouvait connaître jusqu'alors, y compris la fourrure bien épaisse du renard polaire arctique, qui pourtant se pose vraiment là en matière d'isolation thermique. Immédiatement, des mesures avaient été prises dans l'Empire du Milieu pour lancer un grand plan de capture de ces oiseaux, qui ceci dit en passant, constitue aussi une des espèces endémiques les plus rares sur notre planète... Et, comme cela nécessite déjà un nombre assez conséquent, de ces malheureux petits zoziaux, pour obtenir un seul anorak bien rembourré, je vous laisse imaginer la suite...

"Et attendez... ce n'est pas tout !

— Ah bon... ? Quoi d'autre encore... ?!

— Les pattes...

— Les pâtes... ?! Leurs fameuses pâtes chinoises, monsieur le Président... ?!

— Mais non ! Pas celles-ci ! Enfin voyons, Madeleine, je vous parle de leurs petites pattes à ces oiseaux !

— Ah... excusez-moi... je n'y étais pas !

— Ils les mettent à infuser dans du bouillon !

— Du bouillon... ?!

— Oui, du bouillon ! M'enfin, ma chère, qu'avez-vous donc ce matin ?! On dirait que ça ne va pas ? Seriez-vous souffrante... ?

— Moi... ? Mais non, pas du tout ! Je vous assure que je vais tout à fait bien, monsieur le Président !

— Bon... tant mieux ! Parce que je vais avoir grand besoin de vous, moi, aujourd'hui !

— Ah...

— Et ensuite, ils la boivent, leur saloperie d'infusion ! D'un seul trait ! Excusez-moi d'être un peu cru Madeleine, mais il paraît que ça les aide à bander ! Ne faut-il pas qu'ils soient crétins, non... ?!

— ... Euh... oui... de sacrés cons, même ! Ça, c'est sûr, vous avez bien raison !

— Bon, inutile de vous en dire plus alors... je suppose que vous avez déjà compris le topo ?! qu'il me lance pour conclusion, mais en rajoutant presque aussitôt :

— Et vous serez donc entièrement d'accord avec moi, madame Goret, on ne peut vraiment pas les laisser continuer ! Il faut à tout prix que cela cesse... !

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