Chapitre 8. Pace et salute.

9 minutes de lecture

J-4. Palais de l'Élysée. Treize heures quarante sept.

Je ne sais trop comment ils se débrouillent, mais le café est particulièrement infâme à l'Élysée. Pire : une véritable pisse de rat ! Aussi, après le repas, je suis allé me prendre un petit noir à "l'Orriu di Beauveau". L'établissement se trouve rue des Saussaies, à seulement deux pas du Palais. J'y ai mes petites habitudes depuis pas mal de temps et comme son nom vous l'indique clairement : c'est tenu par des Corses.

Peu avant midi, le Président a fait préparer une collation. À la bonne franquette.

«Je vous préviens... personne, je dis bien personne, ne quittera cette salle tant que nous ne serons pas parfaitement au point !».

Et il n'avait peut-être pas tort, le patron. Lorsqu'on décide de déclencher une guéguerre, et dans la catégorie mondiale de surcroît, il est essentiel de fignoler un peu les détails !

Sur le chemin du retour, je remarque une demi douzaine de gros camions des chaînes de télés garés dans la rue, qui commencent à orienter leurs antennes satellites dans la bonne direction. Puis, pénétrant dans la cour d'honneur du Palais par la porte principale –Je ne passe jamais par l'entrée réservée au personnel qui est située sur le côté. Mais ne cherchez pas... ça, c'est juste un petit kif perso !– je découvre également une bonne vingtaine de journaleux occupés à régler des micros à fourrure sur pieds, tout en s'engueulant avec leurs techniciens respectifs du son et de l'image.

Le Président craignait des fuites... hé ben, tiens... v'là déjà les plombiers !

Sur les marches du perron, je croise ensuite Michel Dadarrigade qui sort précipitamment. Michel est notre ministre de l'Habitat, du Logement social insalubre, et des petites Cabanes en bois perchées dans les arbres. Et il semble plutôt inquiet.

— Tiens... il vous a laissé partir ?!

— Oui, madame Goret ! Il veut que je lui établisse au plus vite une liste précise de tous les abris anti-aériens et anti-atomiques disponibles sur notre territoire national ! Mais, vous avouerez tout de même que cela tombe plutôt mal... Jocelyne est en vacances aux Maldives en ce moment et comme c'est elle qui s'occupe de tout ça... !

Cette Jocelyne est sa secrétaire particulière. Très particulière même. En tout cas d'après ce qu'il se raconte en gloussant au ministère durant les interminables pauses café. Il était plutôt étonnant d'ailleurs que notre coco ne se trouve pas en sa compagnie sous les tropiques. D'ici qu'il y ait de l'eau dans le gaz, je ne serai pas étonnée...

Là-haut, au premier étage, et toujours dans la très grande salle de réunion du conseil, ils finissaient à peine leur repas. Chacun avait pris ses petites aises, réalisant certainement que l'affaire allait s'éterniser encore pas mal de temps. Ainsi, la gente masculine avait ôté sa veste de costard et desserré largement sa jolie cravate en soie, tandis que les autres avaient déchaussé les talons aiguilles qui devaient commencer à leur comprimer un chouilla les petons...

Même le Président est en bras de chemise ! Ambiance pour le moins décontractée, donc. D'ailleurs, je pénètre dans la pièce à l'instant précis où notre big chef propose à son petit personnel un verre de Cognac, ou bien alors, pourquoi pas d'Armagnac ? La plupart optent pour un petit Cognac hors d'âge de la marque Camus, notre fournisseur officiel depuis de longues années.

Sauf madame Gémiminiani, la secrétaire d'état chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes de bonne volonté –autrement dit, la ministre bidon, mais très bien payée tout de même, d'une cause malheureusement perdue d'avance, et cela depuis la nuit des temps– qui, pourtant déjà bien entamée par le Pommard grand cru servi au cours du repas, et sur lequel elle n'a semble-t-il pas craché, préfère se siffler un petit Limoncello, avec deux jolis glaçons qui flottent dedans, s'il-vous-plaît, merci !

Ensuite, après ce petit digeo, ils se remettent tous au boulot, et pour commencer notre Président qui se décide enfin à ouvrir la fameuse mallette nucléaire en skaï pour voir un peu ce qu'elle a réellement dans le ventre...

À sa grande surprise, elle ne contient rien d'autre qu'un clavier numérique à grosses touches accompagné d'un combiné téléphonique d'ancienne génération. Le genre d'appareil en plastoque très épais qui vous pèse au bas mot dans les deux ou trois kilogrammes.

Là-dessus, ni une, ni deux, le voici qui décroche immédiatement le zinzin en bakélite pour voir si il n'y aurait pas par hasard quelqu'un à l'autre bout du fil. Un reflex normal, I suppose.

C'est ici que le colonel Du Thilleul, qui boudait depuis tout à l'heure seul dans un coin, se permet alors de lui faire remarquer, avec bien entendu tout le respect qui lui est dû, et cela va sans dire toujours le petit doigt posé là où il le faut, que comme Monsieur le Président de la République Française n'a pas du tout suivi la procédure exacte qui est expliquée en détail dans le manuel d'utilisation de la mallette : il était clair qu'il pouvait toujours se brosser longtemps avant d'obtenir un correspondant... !

" Et, la procédure... c'est sacrée ! répète-t-il même à deux reprises, un brin rancunier, le coco...

— ... Le manuel ?! Mais enfin, de quel manuel me parlez-vous donc, Du Thilleul... ?!

— Ben, de celui que vous a obligatoirement transmis votre prédécesseur, monsieur le Président !

— Qui ça... ? Gonfarel... ?!

— Oui, exactement ! Souvenez-vous... le jour de la passation de pouvoir... il vous l'a forcément remis ce manuel ?! Et tous les codes secrets sont notés à l'intérieur ! Des codes qui vous seront indispensables pour ordonner le lancement de nos missiles atomiques... sans eux... hé ben, j'peux vous garantir qu'à coup sûr : c'est wallouh peau d'balle, monsieur le Président !

Bon, là, comme je ne suis pas trop vache non plus, je vais tout de même vous rencarder sur cet épisode assez peu glorieux de notre cinquième République que fût la passation de pouvoir entre le dénommé Gonfarel, Président sortant, et l'actuel, cette burne en bras de chemise, assise là-bas en bout de table ! Et dès à présent, moi, Madeleine De Villeminus du Poët-Goret, secrétaire administrative en chef, à l'échelon neuf de la grille indiciaire de la fonction publique, et présente ce jour-là, je pouvais d'ors et déjà vous affirmer pour les raisons qui vont suivre, et quelques autres, que je préfère encore garder confidentielles pour le moment, qu'à moins d'un gros miracle, voire d'un très, très gros miracle, que notre cher Président n'a certainement pas gardé le moindre souvenir de ce si précieux manuel... !

Petit retour de deux ans en arrière, donc, si vous le permettez.

Le Président sortant, Jean-Hugo-Désiré Gonfarel, qui avait su habilement éviter la honte de ne pas être au second tour des élections en ne se représentant pas pour un deuxième mandat, avait bénéficié de pas mal de temps libre pour peaufiner sa sortie. Avouant n'avoir jamais vraiment souhaité devenir Président de la République, élu pour ainsi dire à l'insu de son plein gré, son départ de l'Élysée était presque une délivrance pour lui. Il allait enfin pouvoir se consacrer maintenant à ce qui lui tenait réellement le plus à cœur dans la vie ; s'occuper de ses petites affaires, et tout spécialement de son vignoble nivernais du coté de Pouilly-sur-Loire. Cette journée de passation de pouvoir débutait donc plutôt sous de très bonnes augures. Sauf que...

Oui, sauf que, notre Jean-Hugo-Désiré, avant de se retirer dans son joli manoir tout en briquettes rouges des bords de Loire, avait tenu absolument à faire goûter à son successeur, et ancien camarade de promo de l'ENA –Le Monde est petit !– la dernière cuvée de son Pouilly-fumé vieilli en fûts de chêne.

" Alors, tu le trouves comment... ?! Il vaut vraiment le détour, non ?! Si tu veux, je t'en ferais livrer trois caisses à la maison ! Mais, attends un peu... avant qu'on se quitte, tu vas me goûter aussi le 2007 ! Tu vas voir... il est pas mal non plus !"

Normalement, lorsqu'on déguste ainsi un pinard de cette qualité, on s'extasie sur le fait qu'il a de la cuisse et du bouquet, qu'il exprime bien un arôme de fruits rouges, ou bien encore parfois, celui un peu plus exotique du marron d'inde ou du gingembre frais, tout en faisant claquer sa langue sur le palais plusieurs fois de suite, tout cela pour être encore plus crédible papillairement parlant, mais surtout... Ô oui, surtout... on n'oublie jamais de tout recracher ! Attention ! J'avale pas, comme dirait l'autre !

Seulement voilà, dans nos grandes écoles de la République, ni l'œnologie, ni l'intempérance, ne sont des matières inscrites au programme d'étude. Et cela était fort dommageable. En effet, si cette journée avait bien débuté, malheureusement, et vous l'avez déjà, je le suppose, tous compris, elle se termina beaucoup moins bien... Pour tout vous dire, l'on frôla même la catastrophe à l'Élysée ce matin-là, où il n'y eut pas que le Pouilly de fumé... !

Et si un peu plus tard, lorsque le Président sortant, Jean-Hugo-Désiré Gonfarel, se vautrait lamentablement devant les dizaines de caméras de télévisions filmant sa sortie titubante du palais, on avait choisi d'accuser les plis rebelles d'un tapis rouge mal tendu, puis, toujours selon le même principe de transparence, on prétexta ensuite qu'une dent de sagesse rebelle faisait horriblement souffrir notre tout nouveau Président de la République, et ne lui permit pas d'articuler correctement lors de son premier discours officiel, qui fût, il faut bien le reconnaitre aujourd'hui, incompréhensible pour la grande majorité des françaises et des français assis devant leur téloche, ce fut en vérité pour sauver les meubles ou en tout cas ce qu'il en restait, et occulter une vérité autrement plus croquignolesque !

Enfin bref... en résumé, nous pouvions dire sans trop nous avancer que pour ce qui était de ce manuel nucléaire : cela se présentait plutôt mal !

— ... Tiens donc... un manuel... ?! Avec des codes secrets ?!

Le Président me jette un coup d'œil, un peu gêné...

Je suppose que de vagues souvenirs de cette matinée de passation de pouvoirs devaient très probablement lui revenir à l'esprit... Quant à nos trente-et-un ministres de la République, ils restent stoïques, bien tanqués sur leur chaise, et tous plongés dans une profonde expectative.

— Bon... très bien... Maréchal Escartefigue... ! Qu'est-ce que c'est encore que cette foutue histoire de manuel... ?! Mais nom d'une pipe, Jordy, pourquoi ne m'avez-vous donc jamais parlé de ça ?!

Jordy Escartefigues est un sept étoiles. Et le big Manitou de nos armées.

Affectueusement, en admettant bien entendu que l'on puisse exprimer quelque affection pour un militaire, et un maréchal de surcroît, était surnommé le "Milky way", rapport à la ribambelle impressionnante d'étoiles dorées qui recouvrait ses manches. Premier militaire a avoir été nommé à cette haute distinction depuis des lustres, et ceci grâce aux efforts de notre Président en personne, qui avait mené un forcing effréné pour qu'il en soit ainsi. Il faut dire qu'il l'adorait son petit Jordy, notre Président... Un véritable héros national à ses yeux...

Tout d'abord pilote de chasse dans l'armée de l'Air, comme Tanguy et Laverdure, il devint ensuite le premier cosmonaute de notre histoire. Mais surtout, ce fût lui qui évita in-extremis qu'une véritable tragédie ne s'abatte sur la station orbitale russe Mir et les cinq personnes présentes à son bord à ce moment-là...

Bon, je ne connais pas vraiment tous les détails de l'histoire, mais je crois me souvenir qu'il s'agissait alors de ne pas trop se mélanger les pinceaux en rebranchant deux fils électriques pendouillant à l'extérieur de la station spatiale, un rouge et un bleu. En tout cas, sans son intervention, menée avec un très grand sang-froid et cela malgré l'extrême urgence de la situation, tout aurait explosé là-haut ! Et puis surtout, nous serait retombé de son orbite sur la poire, en morceaux plus ou moins gros, ce qui n'aurait pas manqué de rafraîchir méchamment l'entente cordiale Franco-Russe...

Bref... ce maréchal Jordy Escartefigue, avec son joli bâton scintillant était assurément de la trempe de ces grands hommes qui subliment l'espèce humaine, et qui, bravant tous les périls, écrivent avec un certain panache l'histoire de l'Humanité en lettres d'or sur tous les frontons de nos...

— Mais... Monsieur le Président... Encore eût-il fallu que je le susse pour vous en causer ! ...Parce que je suis comme vous, moi... je découvre... oui... je découvre !

Toute la salle du conseil est pliée en deux...

Tandis qu'au sein de notre belle langue française, l'imparfait du subjonctif conserve pour l'éternité une indéniable force comique, et même si les héros n'ont pas souvent froid aux oreilles selon une légende urbaine qui a longtemps couru, et qui courre encore, force était d'admettre qu'ils avaient finalement eux aussi leurs limites, et cela finalement comme tout un chacun d'entre nous qui n'avions pour la plupart jamais eu l'opportunité de foutre les pieds dans l'espace intersidéral...

— ...Allons... allons, je vous en prie ! Un peu de calme s'il vous plait, mes chers amis ! OK, je vois ce que c'est... alors, très bien... Madame Goret... retrouvez-moi son numéro, et appelez-moi immédiatement Gonfarel !

Annotations

Vous aimez lire SALGRENN ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0