Chapitre 9. Selon les pointillés...

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J-4. Saint-Tropez. Le Paradise. Milieu de soirée.

La première chose que j'aperçois en entrant dans la loge est cette tronçonneuse Husqvarna posée sur ses genoux. Marque suédoise, du bon matériel en général.

Elle a pleuré. Cela ne fait aucun doute. Beaucoup pleuré, ses yeux sont tout rouges, et le rimmel a coulé sur ses joues. Elle est si belle...

— ... Bonsoir, mademoiselle...–Geste de la main montrant derrière moi– ... Désolé, je ne sais pas trop pourquoi... mais... cet idiot m'a pris pour le fakir ! Je suis confus !

Bien entendu, elle ne doit rien comprendre à ce que je lui raconte.

— Hein... ? Comment ça, le fakir ?! Mais je vois bien que vous n'êtes pas cet enfoiré ! Il ne reviendra pas !

Si je m'y connais autant en tronçonneuse, c'est grâce à Mario.

Vous souvenez-vous de Mario... ? Mario... les petites auto-stoppeuses débitées en rondelles... ?! Ah voilà, cela vous revient ! C'est donc lui qui m'a expliqué, et dans les moindres détails, comment fonctionne une tronçonneuse. Ces engins étant restés l'une de ses grandes passion...

— Ah bon... reviendra pas... ?! C'est... c'est que cela ne va pas m'arranger du tout !

— Et moi alors... ?! Vous croyez peut-être que ça m'arrange ?! Il s'est barré ce salaud, et en me devant un sacré paquet de pognon en plus ! Faut dire que j'suis trop conne aussi... ! J'aurai jamais du lui faire confiance à ce pauvre raté !

Elle renifle bruyamment, et je pressens qu'elle va se remettre à pleurer. Me voilà comme pris au dépourvu devant cette jeune femme d'une beauté si déconcertante...

— ...Pardonnez-moi, mademoiselle... mais... enfin... si je peux me permettre, bien entendu... vous... vous comptiez faire quoi exactement avec cette machine... ?!

— Pardon... ? Quoi ? Ça ?! Mais rien... rien du tout, voyons ! N'importe comment... elle ne démarre plus !

— Ah... faudrait peut-être tout d'abord démonter la bougie, pour voir ! Ou bien cela peut aussi venir du solénoïde... il se met assez souvent en court-circuit, le solénoïde... et là... pof ! Le jus ne passe plus ! Une panne assez fréquente sur ce type de bécane !

— Quoi ? Le solénoïde ?! Hé ben, mazette ! On dirait que vous vous y connaissez drôlement en tronçonneuse ?!

— Oui... enfin, non ! Disons que je bidouille un peu ! Mais... si au final, elle démarrait... vous feriez quoi ensuite... ?!

— Moi ? Mais rien que j'vous dis ! C'est simplement un accessoire à l'autre tâche ! C'est avec ça qu'il me coupe en deux tous les soirs !

— ...En deux... ?! Vraiment... ?! Tous les soirs ?! Très honnêtement, j'avoue que cela ne se voit pas ! Il semblerait que vous cicatrisiez rapidement !

Elle esquisse un sourire. Comment ne pas craquer... cette fille est sublime...

— Espèce de gros malin ! La chaîne est en caoutchouc !

Elle se mouche, et j'en profite pour improviser...

— Bon... Il y a certainement une solution mademoiselle... Parce qu'il y a toujours une solution, même dans les cas les plus désespérés !

— Ah ouais... ?! Une solution ?! Vous rigolez, ou quoi ?! C'est mort ! Monsieur s'est fait la malle en Suisse que je viens de vous dire, et je n'ai pas du tout les moyens, moi, d'aller le rejoindre là-bas... Soi-disant qu'il aurait trouvé bien mieux qu'ici... à Montreux, dans un casino... Mais quel connard, tiens !

— Ah... je vois...

Mais en vérité, je ne voyais pas grand-chose !

— Bon... Et qu'est-ce qu'il faisait exactement votre fakir ? Dans son numéro de fakir, je veux dire...

— Hein... ? Et pourquoi donc vous me demandez ça ?! Vous auriez peut-être la prétention de vouloir le remplacer ?!

Elle remarque ma djellaba. Nouveau petit sourire amusé sur ses lèvres, si fines...

— Et vous ne portez jamais de chaussures non plus ?!

— Des chaussures ? Mais si... si bien sûr, cela peut m'arriver de temps en temps ! Bon alors, dites voir un peu... Il faisait quoi exactement, votre fakir ?!

— Mon fakir... ?! Cet abruti s'enfonce des aiguilles dans la langue et dans la peau du cou ! Ensuite, il marche pieds nus sur des tessons de bouteilles ! Et puis tout un tas d'autres dégueulasseries du même style ! Et parce que vous sauriez peut-être faire ça, vous... ?!

Inconsciemment, je me frotte le poignet gauche.

— Je ne sais pas trop encore... mais je crois bien que l'on pourrait tout de même tenter quelque chose ! En improvisant peut-être... oui, pourquoi pas... quelque chose de légèrement différent !

Elle me regarde, un peu effrayée cette fois...

— Improviser... ?! Comment ça improviser ?! Vous êtes dingue ?! Merde, ça y est... je viens de comprendre : vous venez de vous échapper d'un asile de dingos ?! C'est bien ça, hein... ?!

À cet instant précis, je ne peux m'empêcher de penser à tous les autres restés là-haut.

— Mais non, pas du tout, mademoiselle ! Je ne suis pas fou ! Je me disais simplement que l'on pourrait peut-être modifier un peu ce numéro. Et si au lieu de m'enfoncer des aiguilles dans le corps, ce qui ne m'emballe guère, je vous l'avoue, et ceci pour des raisons qui me sont strictement personnelles... non, mais si au lieu de cela, nous tentions plutôt autre chose... ?

— Autre chose ?! Mais les gens s'en ficheront pas mal d'autre chose ! Ils viennent ici pour mater un pauvre type se faire du mal et pisser le sang comme un veau à l'abattoir, et certainement pas pour voir autre chose comme vous dites !

Elle pose la tronçonneuse sur la moquette et puis se lève. Elle est habillé d'un simple justaucorps noir et ses jambes gainées d'un collant résille. Je n'ai jamais rien vu d'aussi délicieux... non, rien...

— Bon... va falloir que je me change maintenant... Ça ne vous dérangerait pas de sortir cinq minutes... ?

— ... Non ! Attendez encore un peu... ! Et ce bassin... ?!

— Quoi... ?! Quel bassin ?!

— Oui, le grand bassin en verre de mademoiselle Frida... est-ce qu'ils le laissent sur scène ensuite, lorsqu'elle a terminé son show ?!

— Tiens... comme ça, vous connaissez Frida, vous ?!

— Ben non ! Pas du tout ! Je l'ai simplement aperçu en passant dans la salle tout à l'heure !

— Ah... ouais... son bassin ! Bien sûr qu'ils le laissent sur la scène ! Bien trop compliqué s'ils devaient le bouger à chaque fois, alors ils se contentent de refaire le niveau d'eau s'il en manque un peu, et puis c'est tout !

— Bien... bien... c'est parfait ça ! Et Raymond ?!

— Parce que vous connaissez Raymond aussi ?!

— Mais non... non plus ! Enfin pas plus que ça ! C'est ce gars, de tout à l'heure, qui m'a donné le petit nom de cet animal !

— Hé ben, Raymond, il retourne sagement dans son box jusqu'au lendemain soir ! On lui file un poulet, ou deux, de temps en temps et puis après, il dort ! Faut savoir que ça pionce tout le temps, ces saloperies de bestioles !

— Très bien ! C'est super ! Alors, je pense que l'on va pouvoir s'arranger ! Oublions donc cette tronçonneuse et refaites-vous vite une beauté ! Ensuite... faites-moi confiance pour le reste ! Vous allez voir que l'on va quand même le faire ce spectacle !

Et c'est à cet instant que Frida , la sculpturale aux poumons d'acier, entre dans la loge.

Elle a revêtu un peignoir en coton et enfilé des claquettes en plastique, mais ça dégouline encore un peu le long de ses grandes jambes musclées.

— Ouah ! Mais, d'où qui nous sort encore, çui-là... ?!

— T'inquiète pas, Frida ! C'est... c'est mon nouveau boss ! Dis donc, ma chérie... tu serais d'accord pour nous le prêter ton bocal à poissons... ?!

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