Chapitre 27. Tapis rouge.

4 minutes de lecture

J-2. Cannes. Début de soirée.

Ce matin-là, Phlycténiae Bordèrre-Lyne ne se doutait pas qu'elle allait enfin toucher au but. L'ultime découverte après tant de recherches. Le sens de toute une vie. De toute sa vie...

Pourtant, cette journée avait débuté tout à fait comme d'habitude. Levée aux environs de dix heures, c'était son heure, elle avait déjeuné tranquillement sur le balcon, seule, face à la mer Méditerranée. Puis, quelques instants plus tard, avait vomi dans les toilettes. Tout commençait bien...

Ensuite, elle consacra le reste de la journée, dans le confort douillet de sa suite, au dernier étage de l'Intercontinental Carlton de Cannes –toujours la même, celle où elle passe la quasi intégralité de la saison estivale– à se préparer pour cette soirée chez Gonfarel. L'ex-Président de la République organisait une petite sauterie, baroque, et peut-être même serait-elle un peu folle, pour fêter l'anniversaire de sa nouvelle conquête.

Phlycténiae est une héritière. Ou, plus exactement, la très grande héritière d'une bien extraordinaire fortune...

Tout avait démarré avec son arrière-grand-père, Anatole Bordèrre, l'inventeur du célèbre tulle gras Bordèrre, un emplâtre médicamenteux pour soigner les échauffements et les brûlures, avec dans sa composition de la paraffine ainsi que du baume du Pérou qui sent drôlement bon...

Cet ancêtre, modeste pharmacien de province, avait eu cette idée en quatorze, seulement quinze jours avant le déclenchement de la première guerre mondiale, ce qui tombait fort à-propos car de l'autre coté de la ligne bleue des Vosges, d'autres petits génies inventaient au même moment l'Ypérite (plus connu sous le nom de gaz moutarde)... une timide mais bien prometteuse entrée en matière en attendant la venue des bombes incendiaires au phosphore, du lance-flamme, and "zy cerise on zy cake" : du Napalm !

Après ce coup de génie pharmaceutique, doublé d'une remarquable synchronie inventive, il ne restait plus guère qu'à applaudir des deux mains, à compter la monnaie rentrant à flots dans les caisses du laboratoire, et à la fourrer ensuite vite fait dans le coffre d'une banque Suisse du coté de Zurich, le temps que cela se calme un peu avec les Fridolins...

Oui ! Oui, dans notre Monde, le bonheur de quelques-uns construit ainsi perpétuellement et sans aucune relâche le malheur de tous les autres !

Notre Phlycténiae écrit aussi. Pour passer le temps qui ne passe pas très vite chez elle...

De fait, elle n'a jamais rien fichu d'autre dans sa vie : écrire des histoires qui parlent toujours de celles des autres. Mais, si tous ses romans rencontrent un vif succès dès leur parution en librairie, on ne sait véritablement expliquer pour quelles raisons. Est-ce dû à son style, lisse, peu original, très impersonnel, tout à fait dans l'esprit du temps donc, ou bien peut-être à ces drôles d'histoires, bizarreries inventées de toutes pièces, aux trames si farfelues souvent, comme tirées unes à unes d'un cerveau bien perturbé... D'elle, on ne parle que de façon élogieuse et on évoque à l'unisson le talent, ou même parfois, comme ce fut le cas pour son aïeul, tout simplement de génie...

Son dernier livre, le quarante-quatrième déjà, s'intitule "Un gars, des nonosses, et Dieu dans tout ça ?". Cela raconte l'histoire d'un type, guide touristique dans les catacombes de Paris, qui se chope une leptospirose. Le dernier chapitre, plus de trente-cinq pages tout de même, relate dans les moindres détails, l'inexorable agonie de ce pauvre gars. Ses deux reins, complètement bouchés par la saloperie bactérienne, nécrosent, et il finit par crever, tout bouffi d'œdèmes et dans d'atroces souffrances. Absolument émouvant, poignant, bouleversant, et si beau à la fois...

Et super bien documenté aussi.

Sans aucun doute, celui-là, comme la plupart des autres bouquins de Phlycténiae, sera adapté pour le cinoche, et elle touchera encore pas mal de royalties là-dessus... L'argent appelant l'argent, cela est bien connu... !

Notre écrivaine si talentueuse s'habille tout le temps en rouge. Des pieds à la tête. Même le dessous de ses pompes est de cette couleur. Si c'est toujours chouette d'avoir les moyens de porter comme cela de la grande marque chaque jour de la semaine, cela permet aussi au gens qu'elle croise de la reconnaitre quasi immédiatement. Le rouge cramoisi se voit de loin, de très loin ! Ainsi, même à deux mille balles minimum, la paire de grôles griffées reste encore une bonne affaire !

Mais tout ceci était une idée de son éditeur, un gros malin dans son genre, qui connaissait parfaitement sur le bout de ses doigts manucurés toutes les bonnes combines pour vous fourguer plus facilement des pavés de cinq cents pages qui ne sont pas toujours des chefs-d'œuvre...

«Les lecteurs, ces crétins, ont besoin de repères, répétait-il, en se caressant les mimines parfumées à l'eau de rose... et le rouge, tu vois, ma chérie, ça les excite grave ! Parce que la couleur du sexe... c'est le rouge !»...

Au Sexe, Phlycténiae, ne connaît pas grand chose, mais de ça, elle n'en parle pas beaucoup dans ses bouquins. En tout cas, elle évite le sujet à chaque fois qu'elle le peut. Non, vraiment, ce n'est pas son truc à notre icône...

Bon, elle a bien essayé, comme tout le monde, mais cela ne s'est jamais trop bien passé, aussi elle a préféré mettre définitivement la chose de côté, se contentant de s'introduire deux doigts bien au fond de la gorge pour se faire vomir, trois ou quatre fois par jour, généralement après chaque repas.

Phlycténiae arrive volontairement très en retard à la soirée Gonfarel. Par principe, une star de son envergure n'arrive jamais à l'heure exacte où elle est attendue. À peine sortie de sa limousine avec chauffeur, une superbe Lexus, modèle LS 500 Executive, le très haut de gamme de la marque japonaise, avec toutes les options du catalogue constructeur (exactement la même que celle du prince Albert de Monaco lorsqu'il s'est marié avec cette nageuse de compétition aux épaules larges trois fois comme les siennes) les quelques personnes encore présentes sur le parking l'ont tout de suite reconnue. Une fois de plus, elle avait tout fait pour cela, car, si, sur le carton d'invitation reçu la veille, il était indiqué à la rubrique "Dress code" : «Simples voiles fugaces, mousselines éphémères et évanescentes transparences de rigueur...» il était clair que Phlycténiae avait décidé de mettre le paquet pour se faire remarquer à cette soirée...

Annotations

Vous aimez lire SALGRENN ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0