Chapitre 5 (NOUVEAU)
Salut, c'est l'observateur.
J'ai été intrigué par la réponse de ce cher Éric, néanmoins je dois bien continuer
de vous narrer l'histoire de mon vieil ami le Nexus.
Pendant que Lucas rentre chez lui en repassant la phrase d'Éric en boucle, notre
vieux porteur, lui, a encore des choses à faire. Et pas que des choses tranquilles.
Éric marcha longtemps le long des quais après avoir quitté Lucas.
Il ne prit pas le chemin le plus direct. Il tourna dans des rues étroites, s'arrêta
devant des vitrines sans rien regarder, changea plusieurs fois de direction. Ses
yeux balayaient les alentours avec une régularité mécanique, cherchant quelque
chose que la plupart des gens n'auraient pas su voir.
Quand il fut certain de ne pas être suivi, il entra dans un immeuble ancien du
cinquième arrondissement, pas très loin de la librairie mais suffisamment éloigné
pour que personne ne fasse le lien. Il monta trois étages sans ascenseur, sortit un
trousseau de clés, ouvrit une porte peinte en gris.
L'appartement était petit. Une pièce principale, une kitchenette, des classeurs
partout. Sur les murs, des cartes de Paris annotées à la main, avec des cercles
rouges à certains endroits. Sur une étagère, des photos punaisées sur un panneau de
liège. Des visages. Certains récents, d'autres vieux de plusieurs décennies. Lucas
était là, tout en haut à droite, sa photo encore fraîche.
Éric s'assit devant un ordinateur ancien, un modèle qui devait avoir quinze ans, et
tapota quelques commandes. Des fichiers s'ouvrirent. Des rapports d'observation.
Des notes manuscrites scannées. Des dossiers que personne d'autre que lui ne devait
voir.
Il resta un long moment immobile, les yeux fixés sur l'écran, puis il sortit son
téléphone et composa un numéro.
La sonnerie retentit dans le vide. Personne ne répondit.
Il attendit le bip.
– C'est moi, dit-il d'une voix basse. Le nouveau est plus rapide que prévu. Je
pense qu'ils vont s'intéresser à lui. Je te tiens au courant.
Il raccrocha, rangea le téléphone, et resta là à fixer le mur sans vraiment le
voir.
Dehors, Paris continuait de vivre sans savoir qu'un vieil homme fatigué préparait
quelque chose dans un appartement secret.
Lucas, lui, était rentré chez lui sans traîner.
Il avait retiré sa veste, s'était servi un verre d'eau, et il était resté debout au
milieu de son salon à ne rien faire, les mots d'Éric encore coincés quelque part
dans son crâne. Ce qui guette n'est plus très loin. Une phrase à la fois trop vague
pour être inquiétante et trop précise pour être ignorée.
Il haussa les épaules, se dit qu'il avait besoin de manger, et passa dans la
cuisine.
L'eau chauffait sur la plaque. Il sortit une assiette, du pain, du jambon. Il coupa
une tranche, la posa sur le pain, ajouta un peu de beurre. Il préparait son repas
machinalement, la tête ailleurs, repensant à la soirée sur les quais, à la façon
dont Éric était parti sans vraiment répondre.
Il s'assit devant la table, attrapa sa fourchette.
Et là, il vit.
Le jambon bougeait.
Pas un frémissement, pas un glissement dû à un courant d'air. Une torsion lente,
organique, comme si quelqu'un le modelait de l'intérieur avec des doigts
invisibles.
Lucas cligna des yeux. Il se frotta les paupières du revers de la main, croyant que
la fatigue lui jouait un tour. Mais quand il rouvrit les yeux, ça continuait.
La tranche de jambon se pliait, se tordait, dessinait peu à peu une forme. Un
cercle. Des lignes qui partaient du centre. Le symbole. Exactement le même que
celui sur la carte, que celui sur les murs de la librairie, que celui que le jambon
d'Éric avait formé trois semaines plus tôt.
Lucas resta figé, sa fourchette en l'air, le cœur cognant dans sa poitrine.
– Qu'est-ce que... murmura-t-il.
Il tendit la main vers l'assiette. Ses doigts effleurèrent le bord de la
porcelaine. À peine eurent-ils touché que le jambon se détendit d'un coup, reprit
sa forme normale, comme si rien ne s'était passé.
Lucas retira sa main vivement, souffla.
– Bordel.
Il regarda l'assiette longtemps. Il attendit que ça recommence. Rien. Le jambon
restait là, inoffensif, banale tranche de viande posée sur du pain.
Il se leva, fit trois tours dans la cuisine, revint s'asseoir. Il fixa le jambon.
Rien.
– D'accord, dit-il à voix haute. Donc ça peut faire ça aussi.
Il n'avait pas peur. Pas vraiment. Il était surtout perplexe, comme un scientifique
qui observe un phénomène qu'il ne peut pas expliquer et qui cherche désespérément
une hypothèse cohérente.
Il finit par manger, lentement, en surveillant son assiette du coin de l'œil.
Mais au fond de lui, quelque chose avait changé. Le Nexus ne lui parlait plus
seulement à travers ses capacités. Il lui parlait directement. Dans sa cuisine.
Dans son jambon.
C'était à la fois rassurant et terrifiant.
À La Défense, dans une tour de verre et d'acier, une salle de réunion au vingtième
étage était faiblement éclairée.
Cinq personnes se tenaient debout autour d'une table.
Ils ne se ressemblaient pas.
Il y avait un homme grand, sec, visage anguleux, costume sombre, les mains croisées
dans le dos. À côté de lui, une femme plus jeune, cheveux courts, regard perçant,
habillée avec une élégance discrète qui sentait l'argent et le goût sûr. Un type
massif, bâti comme un lutteur, en jean et blouson de cuir, les bras croisés sur sa
large poitrine. Un autre, plus âgé, lunettes, l'air fatigué d'un comptable qui
aurait passé trop d'années sur les mêmes colonnes de chiffres. Et une dernière,
petite, ronde, presque quelconque, le genre de personne qu'on croise dans la rue
sans jamais la remarquer.
Ils ne parlaient pas.
Sur la table, des photos. Lucas. Éric. D'autres visages.
Une porte s'ouvrit. Vincent Delcroix entra.
Il était calme, posé, vêtu d'un costume qui devait coûter plus que le loyer mensuel
de la plupart des gens. Il s'approcha de la table, jeta un coup d'œil aux photos,
puis regarda les cinq personnes tour à tour.
– Vous avez vu les rapports.
Ce n'était pas une question.
L'homme au costume anguleux répondit le premier, d'une voix mesurée :
– Le nouveau. Il est actif depuis trois jours.
– Quatre, corrigea Delcroix sans hausser le ton.
– Il progresse vite.
Delcroix hocha lentement la tête.
– Trop vite.
Il marqua une pause, laissant le silence s'installer.
– La source veut qu'on l'observe. Qu'on apprenne tout de lui. Ses habitudes, ses
contacts, ses faiblesses. Où il va, qui il voit, ce qu'il mange au petit-déjeuner.
Dans une semaine, je veux pouvoir prédire ses déplacements avant même qu'il les
décide.
La femme aux cheveux courts inclina légèrement la tête.
– Et s'il devient dangereux ?
Delcroix esquissa un sourire. Un sourire froid, professionnel, qui n'atteignait pas
ses yeux.
– C'est pour ça que vous êtes là.
L'homme massif décroisa les bras.
– On a le feu vert pour utiliser le Chemin ?
– Pour l'observation seulement. Pas d'intervention directe. Pas encore.
Delcroix posa une main à plat sur la table, se pencha légèrement en avant.
– Je ne veux pas qu'il sache qu'on le regarde. Pas pour l'instant. Vous êtes
discrets, ou vous n'êtes pas. C'est compris ?
Cinq hochements de tête.
Delcroix se redressa.
– Au travail.
L'homme au costume anguleux disparut le premier. Un claquement sec, et il n'était
plus là. La femme aux cheveux courts suivit, puis le massif, puis le comptable,
puis la petite ronde. Chaque fois le même bruit, chaque fois la même absence
soudaine, comme si l'air lui-même les avalait sans laisser de trace.
Delcroix resta seul.
Il prit la photo de Lucas sur la table, la regarda longuement.
– Qu'est-ce que tu as de si spécial, murmura-t-il.
Il reposa la photo, éteignit la lumière, et sortit.
La pièce resta vide.
Mais sur la table, les photos étaient toujours là.
Éric était retourné à la librairie.
Il avait fermé le rideau de l'arrière-boutique et il était assis dans le noir, une
cigarette allumée entre les doigts. La fumée montait lentement vers le plafond,
dessinait des volutes grises dans l'obscurité.
Sur la table, devant lui, des photos jaunies. Des visages souriants. Des gens qui
n'avaient plus l'air là depuis longtemps.
Il en toucha une du bout des doigts, effleura le contour d'un visage.
– J'aurais dû voir venir, souffla-t-il.
Il resta longtemps sans bouger, à regarder les photos, à fumer en silence.
Son téléphone vibra.
Il regarda l'écran. Un message.
RAS pour l'instant. On surveille.
Il ne répondit pas. Il rangea le téléphone, écrasa sa cigarette dans un cendrier de
fortune, et se leva pour regarder par la fenêtre.
Les lumières de Paris brillaient dans la nuit.
– Fais pas de conneries, gamin, murmura-t-il.
Voilà, voilà.
Pendant que Lucas finit son dîner en regardant son assiette d'un air méfiant, que
cinq personnes très polies préparent leur petite surveillance, et que notre cher
Éric fume en ressassant de vieux souvenirs... le jeu continue.
Le Nexus, lui, il a envoyé son message. Dans du jambon. C'est classe, non ?
Bon, je vous laisse. Faut que j'aille voir ailleurs. Des choses à observer.
À plus.

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