De mystérieux parchemins

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Le dernier jour d’avril 1889, Oswald travaillait pour Stanislas depuis deux ans. Ensemble, ils avaient achevé le tarot kabbalistique, et ils en avaient remis les épreuves à la société d’héliogravure. Un beau jour de mai, Joséphin Péladan fit une irruption théâtrale dans l’appartement sans avoir pris la peine au préalable d’annoncer sa visite.

Ce dernier était un vieil ami du marquis. Étudiants désargentés, ils avaient cohabité un temps à leurs débuts dans la capitale. Maintenant, Péladan louait un appartement à Neuilly, tandis que, de son côté, Stanislas avait établi ses pénates avenue Trudaine.

En deux ans, Oswald l’avait côtoyé à maintes reprises. Ensemble, Péladan, Guaita et quelques autres avaient fondé un ordre kabbalistique de la Rose-Croix. Dans un premier temps, Oswald avait refusé d’y adhérer, osant même braver son patron en affirmant que les manifestes rosicruciens originaux n’avaient été rien de plus qu’une plaisanterie estudiantine. Cependant, c’est avec cet excentrique et quelques autres, que le marquis avait l’intention de redonner vie à l’ordre ésotérique de la Rose-Croix. À vrai dire, aucune conjuration sinistre ne se cachait derrière ce titre mystérieux. Les adeptes de cette société secrète, ou plutôt cette amicale spéculaient sur les mystères du monde en sirotant des alcools forts. Entraîné par loyauté davantage que par conviction, Oswald accepta finalement d’en être.

Péladan avait le poil noir, les yeux brillants et la barbe fournie. Il s’habillait de manière ostentatoire sans en mesurer le ridicule. Il était auteur, critique d’art, artiste pictural à ses moments libres, et aspirant occultiste. Sa façon de s’exprimer, empreinte d’emphase, le rendait captivant, mais aussi agaçant. À la ville, il travaillait au Crédit Faillelle. Cependant, son esprit obsédé par les mythes, les sciences occultes et les visions mystiques était ailleurs. Joséphin était coutumier d’intuitions brillantes, mais fantasques. Il passait d’une idée à une autre, s’emballait, puis s’indignait, contournant les objections. Il possédait un génie imprévisible, emphatique et irrationnel.

Ce jour-là, il entra, plus exalté et plus agité que jamais. Échevelé, le teint livide comme Caïn au milieu des tempêtes, il fit à Oswald l’impression d’une figure biblique avec sa longue barbe noire de mage chaldéen.

— Mes amis ! Mes amis ! tonna‑t‑il avant même d’avoir refermé la porte. Je dois vous faire part de ma dernière trouvaille !

Oswald était assis à la table à dessin, où il rangeait avec soin les vingt‑deux arcanes du tarot. Il leva les yeux avec un air interrogateur. Péladan l’avait habitué à ce genre d’entrées théâtrales. Il était porté aux enthousiasmes débordants et il ne manquait jamais de les partager aussitôt. Quelque chose suggérait que Joséphin, comme il aimait maintenant l’appeler affectueusement, avait trop bu. C’est bien connu ; la fée verte de l’absinthe titille la créativité et nourrit les hallucinations. Cependant, l’éclat dans le regard intense que Péladan lui retourna fit mourir le sarcasme sur ses lèvres. Cette fois, ce qui l’avait ému sortait de l’ordinaire.

Accourant de la salle de bains, Stanislas parut au salon à son tour. Comme toujours, il s’était couché tard et, au début de l’après-midi, il avait tout juste enfilé sa robe de chambre favorite. Celle-ci le faisait ressembler à une sorte de cardinal libertin. Oswald avait appris à apprécier cette nonchalance, mais il se gardait bien de l’imiter. Contrairement à son employeur, l’Alsacien était toujours tiré à quatre épingles. Il évitait de se coucher tard, se levait tôt et ne quittait jamais la chambre avant de s’être rasé de près.

— « L’aventure peut surgir à l’improviste », plaisantait-il en reprochant sa désinvolture à Stanislas.

Ce dernier en riait en lui répondant invariablement :

— « Peut-être, mais aujourd’hui, nous n’attendons personne. »

Joséphin attira immédiatement l’attention d’Oswald, l’extirpant de sa rêverie.

— Mes amis très chers, j’ai découvert une chose proprement incroyable, un mystère stupéfiant, qui révolutionnera nos connaissances sur les profonds mystères des siècles révolus.

Après cette envolée rhétorique, il était certain d’avoir capté leur attention. Il s’assit sans façon dans l’un des fauteuils du salon, et reprit :

— Je vous apporte de quoi devenir célèbres.

Il exhiba sa mallette en cuir en guise de preuve, et en tira deux feuilles griffonnées à la main. Il les tendit à Stanislas en s’exclamant, avec un air triomphant :

— Voilà ! Qu’en dites-vous ?

Le marquis de Guaita examina les feuillets avec précaution. Ils semblaient former des textes. Plus courte, la première ligne ressemblait à un titre. Malheureusement, l’écriture en était complètement incompréhensible.

Les deux textes, car c’en était à l’évidence, se ressemblaient beaucoup. Devant le regard interrogateur d’Oswald, Joséphin ouvrit la bouche, mais Stanislas le devança :

— On dirait un code.

— Un cryptogramme médiéval, précisa Péladan, gonflé d’orgueil.

Il se redressa, savourant l’effet dramatique. Oswald avait toujours trouvé Joséphin vaniteux. C’était son moindre défaut, car, ceux qui ne se laissaient pas rebuter par son excentricité, découvraient qu’il avait en fait un cœur en or.

— Les parchemins médiévaux, mes amis, sont conservés aux Archives nationales. Ceux-ci étaient noyés dans de vieux livres de comptes. Jusqu’ici, personne ne s’était intéressé à cette sorte d’archives. Un historien érudit m’avait parlé de cette curiosité historique, mais il n'avait pas poussé ses investigations plus avant. J’ai écrit à Léopold Delisle en personne — oui, monsieur l’administrateur général — et il m’a accordé une permission exceptionnelle.

— Tu les as réalisés de ta propre main ? demanda Oswald ?

— Les archivistes m’ont confié les livres et j’ai pu recopier les manuscrits sur place. Ce labeur m’a coûté un après‑midi entier ! répondit Péladan, aussi fier que s’il eut été le scribe céleste en personne. Je n’avais pas le droit d’emporter les originaux.

Stanislas, qui était maintenant très attentif, demanda :

— Sais-tu seulement d’où ils proviennent ?

Joséphin arbora un large sourire :

— Naturellement. Le premier document provient des archives ducale de Bourbon. Une note marginale indiquait en latin « Archives bourguignonnes : trois coffres d’étoffes, un tonneau de vin, consigné au registre de Trévoux ». D’ailleurs, j’ai recopié l’inscription en bas de page, voyez vous-mêmes.

Oswald scruta le feuillet avec attention et s’assura au passage que la traduction était correcte. Quand il reposa le document sur la table, Joséphin, très fier de lui, reprit :

— La seconde pièce provient du fond ducal rassemblé aux archives départementales de Savoie à Chambéry. Après le rattachement de la Savoie à la France, celui-ci a été versé aux Archives nationales à la demande expresse de l’empereur Napoléon III. Ici, aussi, une note marginale indiquait en latin « Livre V des marchés ».

Stanislas manifesta son intérêt :

— Quels autres indices as-tu relevés ?

Joséphin lui renvoya un sourire malicieux.

— En observant les manuscrits, j’ai noté une chose. Les points en bas de ligne séparent certains caractères, mais pas d’autres. Parfois, deux poings se suivent, formant sans doute des phrases. J’ai supposé que les points délimitaient des mots, et cette sorte d’idéogrammes cunéiformes était donc un alphabet inconnu.

Il fit une pause, scruta ses deux interlocuteurs, qu’il savait friands de mystères, et demanda :

— N’est-ce pas une merveilleuse énigme, digne de nos talents réunis ?

Son regard brillait avec convoitise. Stanislas était déjà conquis. Oswald, lui, fronçait les sourcils. Chez lui, ceci ne dénotait aucun signe de désapprobation, mais celui d’une grande perplexité.

— Il faudrait nous adjoindre les services d’un cryptographe, car ce code m’est inconnu, dit-il.

— Allons donc ! s’exclama Stanislas. J’adore les énigmes, et j’ai étudié la cryptographie. À première vue, celui-ci ne me semble pas si difficile. Il suffit de découvrir la table de correspondance. Champollion a bien déchiffré les hiéroglyphes, qui ne sont même pas un alphabet !

Un brin ironique, Oswald rétorqua :

— Connaissez-vous cette table, monsieur le marquis ?

Stanislas ne se départit pas de son calme.

— Je ne la connais pas encore, mais je crois pouvoir la reconstituer. La clef de cette affaire est de deviner en quelle langue les lettres codées ont été rédigées.

— As-tu une théorie ? demanda Joseph sur un ton soudain très familier ?

— Ne pourrait-on pas imaginer une correspondance secrète entre le duc de Savoie et celui de Bourbon ? Sinon, pour quelle raison coderait-on un manuscrit aussi court ? Sais-tu de quand ils datent ?

— Hélas, rien ne l’indique, répondit Joséphin avec un geste d’impuissance. Mais, selon le conservateur, les livres de comptes dans lesquels ils étaient insérés rassemblent des documents remontant au début du quatorzième siècle. L’écriture et le support de nos manuscrits codés sont comparables à ceux des pièces datées.

— Des temps troublés, je le vois, murmura Stanislas, la guerre de Cent Ans, la peste noire, le procès des templiers…

Il ne finit pas sa phrase. Pendant qu’il réfléchissait à voix haute, il se lissait machinalement la moustache. Il suspendit son geste, comme s’il découvrait une révélation soudaine. Oswald et Joséphin s’entre-regardèrent, puis le dernier s’exclama :

— Que t’arrive-t-il ?

Stanislas lui retourna un regard exalté.

— J’ai déjà vu ce code quelque part ! Mais je dois vérifier une chose, et je n’ai pas cet ouvrage ici. Mes amis, venez, je vous emmène au château d’Alteville !

Le printemps s’annonçait ensoleillé. Joséphin était ravi. Oswald objecta non sans humour :

— Mais… et l’exposition universelle ?

— Nous serons rentrés à temps pour la visiter, s’en amusa Stanislas.

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