LV

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Quand je me suis réveillé le lendemain matin, Kitty s’était endormie la tête sur mon matelas. Ne voulant pas faire de bruit, je me suis levé de l’autre côté. Mais elle s’est réveillée quand même. Oops.

- Désolé de t’avoir réveillée, Kitty, j’ai dit.

- Non, t’inquiète, l’Archer. Viens, je t’emmène au mess pour le p’tit déj.

- Kitty, j’ai commencé.

Elle a détourné les yeux, à peine, mais j’ai compris que, comme moi, elle avait pensé à mes deux poignets en vrac et ce qui m’était du coup interdit.

- Lin t’emmènera aux toilettes, pour… et pour une douche.

- Merci Kitty.

Alléluia, j’allais pouvoir me laver !

Ce qui s’est passé sous la douche ne vous regarde pas, curieux. J’ai apprécié d’être enfin propre et d’avoir un vrai pull sur mes épaules et pas un poncho avec trop de courants d’air.

Lin, après, m’a emmené boire un deuxième caoua au mess et m’a raconté qu’Erk était quasiment sorti d’affaire. Il était toujours out (lisez “dans le coma”) mais sa dernière prise de sang était vierge de la saloperie qu’on lui avait injectée.

- Kris est avec lui, je lui ai dit de faire le Prince Charmant pour réveiller Erik.

- Comme tu avais dit à Erk de faire pour Kris. C’est la méthode islandaise pour sortir les gens du coma ?

- Idiot.

- Oui. Mais je suis ton idiot.

- C’est toi qui le dis.

- Lin, quelle que soit la façon dont tu envisages notre relation, sache que mon cœur t’appartient. Je t’aime.

Voilà, je lui avais dit. Je pensais lui avouer un jour de manière plus romantique, mais non, ce fut au fin fond de l’Afghanistan, dans un vieux caravansérail poussiéreux, dans le mess et les odeurs de café.

- C’est une chose dangereuse à dire avec nos conditions de vie, Tugdual.

- Je sais, Lin. Mais… je voulais que tu saches que ce qui a commencé comme un moyen de lâcher de la vapeur est devenu bien plus que ça, pour moi. Je suis en admiration devant toi, je te trouve incroyable et… je t’aime.

- Tu es vraiment un idiot, Tugdual.

Elle ne me regardait pas vraiment en disant ça, et mon cœur, que j’avais mis à ses pieds, a commencé à se fracturer. Je m’apprêtais à sortir ma serpillère mentale, mais elle s’est tournée vers moi, a mis ses deux mains sur mes joues et m’a embrassé. Un de ces baisers que l’on se donne entre amants. J’ai fermé les yeux et apprécié.

- Moi aussi je t’aime, Breton de mon cœur.

Alors je l’ai embrassée. Y a pas de raison que ce soit à sens unique.

Un grattement de gorge appuyé a révélé le Gros, debout devant nous.

- Vous êtes aussi impossibles que Tito et son ours ou que les frangins.

- Kris et Erik ne s’embrassent pas.

- Y a pas besoin. C’est visible comme mon pif au mitan de ma tronche. Bon, j’ai des nouvelles, grâce au hacker de Kris.

Il rigolait au début puis est très vite redevenu sérieux.

- L’hélico a été loué par une société écran d’une autre société écran, etc, etc. Le hacker a remonté la piste, de société écran en holding et est arrivé à une société pétrolière qui appartient à…

Et là, il a donné un nom que même moi je connais et que je ne peux pas écrire ici. Mais disons que c’était un proche cousin du souverain d’Arabie Saoudite. Un prince saoudien. Riche, puissant. Merde… J’ai dû bugger, je pense.

- OK, a dit Lin. On sait qui est le propriétaire de la société au final, mais est-ce bien lui qui a commandité le kidnapping ?

- Alors… J’ai demandé au hacker de chercher les membres de sa famille. Il a deux fils. Enfin, avait deux fils.

- Avait ?

- Oui. Son fils cadet est toujours vivant mais ne travaille pas dans la boîte de Papa. Mais son fils aîné… Le hacker a eu du mal à le trouver. Mais il l’a trouvé. Il a quitté le nid familial parce que son paternel n’était pas assez intégriste. Il est allé en Afghanistan, parce qu’il pensait pouvoir se faire une place au soleil et se créer son petit royaume intégriste.

J’ai pensé à Durrani, mais trop peu de temps s’était écoulé depuis sa mort. Puis j’ai trouvé.

- Le chef des FER ?

- Oui, a dit le Gros.

- C’est une vengeance, donc, a murmuré Lin. Parce qu’Erik a tué son fils chéri.

- A priori, oui.

- Comme disait Rafa, cette culture vit de vengeance. J’espère que cet échec lui suffira. Je ne sais pas ce qu’on peut faire pour éviter un nouveau kidnapping.

- Ne jamais le laisser seul, c’est tout ce que je peux proposer, j’ai dit.

- Ça, je doute que Kris s’éloigne de lui, après ça. Ce qui m’inquiète, c’est que ce type a des moyens. Beaucoup de moyens. Et… vu qui il est, il a beaucoup d’appuis. Oui, tu as raison, on ne peut pas laisser Erik seul. Et je vais investir dans une puce GPS plus puissante pour lui. Une qui nous permettra de le retrouver sans devoir attendre du temps satellite. On va aussi en mettre dans tout son équipement, de son casque à ses caleçons. Heureusement, vu sa taille, il est le seul à l’utiliser, cet équipement.

- OK, Lin. Je demande à Machin, aussi ? a dit le Gros.

- Oui. Et je vais te donner l’adresse mail de… Dupont.

J’ai compris qu’il y avait des choses que je ne devais pas savoir. J’ai pas relevé, je m’en foutais un peu. Je fatiguais. J’avais envie de roupiller, alors je me suis levé et j’ai rejoint l’infirmerie où Nounou m’a aidé à me coucher. Et j’ai rejoint Erk au pays des rêves.

Quand je me suis réveillé, c’était Lin qui attendait à mes côtés. Elle avait toujours des cernes et des lignes de tension, mais elle avait l’air moins stressée.

- Salut Tugdual.

- Salut Lin. Tu as de bonnes nouvelles pour moi ?

Elle a regardé sur le côté. Ah, zut.

- En moyenne, oui. La commande de puces GPS a été faite, elles devraient arriver bientôt. On en sait un peu plus sur le type. On est sûrs que c’est bien le prince saoudien qui a commandité l’enlèvement, car on a eu la confirmation que le chef des FER était bien son fils aîné. Mais on ne peut rien faire, juste le signaler à l’armée française et voir ce que ça donne. Mais bon, je n’ai pas trop d’espoir de ce côté-là. Et sinon… Erik n’est plus dans le coma, juste inconscient.

- C’est quoi la différence ?

- Pas sûre d’avoir saisi ce que Doc m’a expliqué mais il semblerait que y a plus qu’à le réveiller. D’ailleurs, on t’attendait pour ça.

- Ah ? C’est gentil. Et tu vas faire comment ?

Elle a levé une main, une petite fiole entre les doigts qu’elle a agités.

- De la poudre de perlimpimpin ?

- Presque, elle a répondu en souriant. Des sels.

- Ah, le truc qui pique le nez. Il va adorer.

- Vaut mieux ça que du Revarol. Le connaissant, si on lui injecte ce truc, il va se mettre à danser la salsa.

Ça m’a rappelé une discussion avec Erk à propos de l’ibuprofène. A propos, le Revarol, c’est un produit – bien artificiel – qui permet de sortir les gens du coma. Enfin, les gens normaux. Pas les Hellason.

Je me suis levé, elle m’a rhabillé et on est allés dans la petite chambre.

- Attends, elle a chuchoté en m’arrêtant.

- Qu’est-ce que tu entends ? j’ai demandé sur le même ton.

- Des douceurs… Le pauvre Kris lui demande de se réveiller. Allez, allons-y.

Elle s’est grattée la gorge bruyamment. Puis elle a souri en coin. Je me suis dit que Kris avait sursauté.

Il était assis à côté d’Erk, une main lui caressant la joue. Lin s’est approchée, a posé sa main sur son épaule en serrant. J’ai suivi.

- Ça marche, la méthode Blanche Neige ? j’ai demandé.

Kris a violemment sursauté.

- J’ai dit quelque chose de mal ?

Il tremblait.

- Non, tu ne peux pas savoir. J’ai fait un rêv… un cauchemar. Je te raconterai. Mais non, le baiser n’a pas marché, hélas.

- Bon, on va tester les sels, alors.

- OK. A toi.

Lin s’est penchée sur Erk, a pété le haut de la minuscule fiole et l’a agité sous le nez du géant.

Le Viking a inspiré, froncé les narines puis ouvert les yeux en sursautant, complètement paniqué.

- Erik, Erik, c’est moi, c’est Kris, et il lui a collé le nez dans son cou.

Le grand blond s’est raidi, a commencé à se débattre puis s’est détendu et a passé ses deux bras autour de la taille de Kris.

- Hé, mon grand. Ça va ?

Un son rauque s’est échappé du géant, alors Lin lui a tendu un verre d’eau. Il s’est décollé du petit frère et a bu.

- Oui, ça va mieux.

- Pourquoi as-tu paniqué, comme ça ?

- Je… je ne suis pas sûr.

- Si je peux ? j’ai demandé. Je crois que j’ai une idée.

Erk a hoché la tête.

- Quand on t’a trouvé, tu étais inconscient. Mais tu venais de subir une putain d’épreuve : on a voulu t’enlever, on t’a frappé…

- Des coups de tatane dans le bide, oui.

- Aïe… Ensuite, on t’a attaché, on t’a injecté une saloperie et ton hélico s’est crashé. Tu as sûrement cru ta dernière heure venue.

Il a hoché la tête.

- Puis tu es sorti et tu t’es évanoui. Puis réveillé ici, sans savoir où tu étais, ce qui s’était passé. Pour nous, c’était clair, mais pour toi… Tu aurais pu tout aussi bien te réveiller dans une cellule ou une salle de torture.

- C’est assez juste, en effet. Quand je me suis évanoui, je ne sentais pas la douleur, pas encore, mais je venais de m’échapper d’un hélico en chute libre, qui cramait, je savais que j’avais une saloperie dans les veines, je la sentais me brûler… et ce que j’avais entendu…

Il a frissonné.

- Les mecs parlaient italien. Des mercenaires, je pense. Je comprends assez l’italien, même si je ne le parle pas vraiment. Mais ce que j’ai entendu n’était pas réjouissant.

- Quel était le programme ? a demandé Kris.

- Ils n’en ont pas vraiment parlé, ils ont juste dit, entre eux, qu’ils avaient hâte de prendre leur tour pour me frapper. Non, pour m’attendrir avant les choses sérieuses.

- Ils ont dit pour qui ils t’avaient enlevé ?

- Non. Je ne sais pas qui pourrait m’en vouloir à ce point et avoir autant de moyen pour… ça.

- Nous, on sait, a dit Lin.

Erk a levé un sourcil.

- On a fait des recherches, grâce au hacker de Kris, et de société écran en société écran, on a remonté la piste.

Et elle a redit le nom du prince saoudien. Erk a pâli.

- Mais… pourquoi ?

- Son fils aîné était le chef des FER.

Erk est devenu encore plus pâle, au bord de l’évanouissement. Kris l’a serré dans ses bras. Erk s’est fait tout petit contre lui, tremblant comme une feuille. Lin est venue les prendre dans ses bras aussi, je me suis appuyé contre Erk.

- Je n’aurai jamais la paix.

- Je crains que non, mon grand. Mais on va tout faire pour te protéger au maximum.

- J’ai commandé une demi-tonne de puces GPS, a dit Lin, à coudre dans tes vêtements, à glisser dans toutes les pièces de ton barda. Et je vais changer ta puce pour une plus puissante et autonome, qu’on pourra trouver sans devoir attendre du temps satellite.

Il a hoché la tête.

- Je perds ma liberté, mais… Oui, je préfère ne pas devoir attendre si… J’ai besoin d’un truc un peu raide, je crois.

- Pas tout de suite, Erk, a dit Doc qui venait d’arriver dans mon dos.

J’ai pas sursauté. Non, pas du tout.

Erk a voulu râler mais Kris lui a tapoté l’épaule et il s’est tu. Doc a mis son stéthoscope en place sur ses oreilles, Erk a levé un sourcil.

- Enlève ton tee-shirt.

- Tu as toutes les infos nécessaires sur ta tablette, Doc, pas besoin du stéthoscope.

- Peut-être que j’ai envie de voir ces beaux pectoraux, tu ne crois pas ?

Il a rougi, Kris a gloussé, moi aussi, Lin s’est gratté la gorge de manière très appuyée et Doc s’est excusée en marmonnant. Ça pouvait être considéré comme du harcèlement sexuel, après tout. Elle a pris sa loupiote et l’a braquée sur les yeux bleus du géant. Elle a continué à l’examiner en silence, ne lui donnant que les instructions nécessaires.

- Bon, tu es bon pour le service… après-demain. Je voudrais que tu dormes un max pendant au moins 24 heures.

- Mais j’en sors, là !

- Oui, et non. Tu étais dans le coma, à cause du décontractant musculaire qu’ils t’ont injecté, et ce n’était pas un sommeil naturel. Tu es fatigué, Erk, même si tu ne t’en rends pas compte. Première chose à faire, une bonne douche chaude puis un bon repas chaud au mess. C’est bientôt le dîner. Ensuite, au lit et grasse mat’. Enfin, quand je le dirai, tu pourras t’occuper des poignets de l’Archer et re-dormir encore. Là, normalement, tu seras d’équerre pour repartir en patrouille.

- Dans combien de temps, Doc ? a demandé Lin.

- Une semaine à tout casser, peut-être moins. Je pense que les poignets vont demander un peu plus de boulot que d’habitude, surtout si tu veux que ta patrouille reparte rapidement.

- Je vois. Merci. Erik, à la baille, tu fouettes !

- Même pas vrai, il a marmonné.

- Si, un peu, a répondu Kris.

Erk l’a regardé vivement, me paraissant blessé.

- Tu sens la fumée, la sueur et cette saloperie qu’ils t’ont injectée et qui sent bizarre.

Je me suis penché vers Lin.

- Elle sent quoi, la saloperie ?

- Mélangée à l’odeur naturelle d’Erik, c’est un pot-pourri de végétaux moisis et fruits trop mûrs. Sans parler d’une note de marijuana intense, qui me fait me demander si un des mercenaires ne fumait pas un joint dans l’hélico.

- Ah oui, ça doit être dur, pour toi.

- Assez, oui.

- Et c’est quoi, l’odeur naturelle d’Erk, pour toi ?

- Kris dit que c’est un mélange de cuir, d’océan et de bruyère, et c’est assez proche. Le cuir est chaleureux, l’océan puissant et la bruyère, toute douce. C’est tout à fait le portrait d’Erik, ça.

- Et Kris, il sent quoi, lui ?

Le jeu m’amusait.

- Le cèdre et les agrumes. Le cèdre est capiteux et les agrumes… acides. Ça lui ressemble aussi.

- Acide, OK, vu son sens de l’humour et son côté rentre dans le lard. Mais… capiteux ?

- Demande aux femmes si elles sont attirées par lui.

- Oh, je vois. Oui, Baby Jane m’a dit un jour que Kris, c’était du sexe sur pattes.

- Voilà. Les femmes sont fortement attirées par lui, enivrées par le cèdre, mais il les repousse, plus ou moins gentiment, par les agrumes acides. Car son cœur n’appartient qu’à une seule personne.

- Alors, mon cher capitaine, je crois bien qu’une autre personne s’est glissée dans ce cœur-là.

- Vraiment ?

Elle avait vraiment l’air surpris.

- Kitty et lui font des… bêtises ensemble.

- Des bêtises, hein ?

- En effet. Et comme cette jeune fille n’est pas aussi sensuelle ou libérée que Baby Jane ou Moutarde, ou même Mike, et que Kris n’a rien d’un goujat, je pense qu’il éprouve quand même un petit quelque chose pour elle.

- En voilà une bonne nouvelle. Bon, Tudic, à la douche toi aussi.

- Je ne pue pas, moi !

Je m’indignais.

- Non, j’ai juste envie de te toucher.

J’ai rougi. J’allais pas dire non.

Bon, le problème des douches, c’est que, pour gagner de la place, il n’y a pas de cloison entre deux douches. Elles sont face à face, quatre d’un côté, quatre de l’autre. Celle d’Erk, dont la pomme de douche est très haute, forcément, est tout au fond, cachée à la vue de quelqu’un qui se tiendrait juste dehors.

Les frangins étaient déjà sous cette douche-là… Enfin, le géant l’était, Kris l’aidait à se laver.

On s’est installé du même côté, leur tournant le dos. Avec leur présence, il ne s’est pas passé grand chose. J’ai juste réagi aux mains de Lin sur moi, mais c’est tout. D’autant plus qu’un gloussement de Kris m’a fait un peu débander, quand même. Je suis à l’aise avec le sexe, mais je ne suis ni voyeur, ni exhibitionniste. Pas comme Kris.

Après, on est allés dîner puis les frangins sont allés se coucher au plus vite. Tout comme moi. J’étais vraiment crevé. Ces fractures me fatiguaient plus que je ne le pensais.

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