LVI
Deux jours plus tard, Erk était autorisé à Soigner mes poignets et on m’a mis des attelles plus légères que les précédentes. Il avait, comme pour Kitty, retricoter l’extérieur de l’os, pour l’empêcher de bouger. Je pouvais tout faire, sauf tirer et me recasser la gueule.
Et deux jours après, on repartait en patrouille, un tour rapide de nos villages. J’avais mes attelles, cachées par mes manches longues et mes gants.
On portait aussi nos tout nouveaux gilets pare-balles et porte-plaques. La partie en tissu était faite dans une matière qui transformait l’énergie cinétique des balles en énergie tout court, chargeant des batteries disposées sur les épaules, toutes plates. Il y avait une demi-tonne d’attentes sur le devant et l’arrière du gilet, où on pouvait accrocher un max de pochettes de toutes tailles, de chargeurs, et autres.
Les plaques que nous glissions dans les poches du gilet étaient triples. Première couche entre nous et la balle, une plaque de métal qui se déformait sous l’impact, absorbant donc partiellement l’énergie cinétique du projectile. Ensuite, une couche d’aérogel, qui limitait les conséquences sur les côtes du porteur en absorbant encore plus d’énergie et en la diffusant en cercle autour du point d’impact, pour répartir la charge. Enfin, une céramique souple, mélangée de polymères, absorbant l’énergie cinétique des balles encore plus. A bout portant, côtes cassées et ecchymoses, peut-être hémorragies internes, mais vivant. Et selon la distance, des bleus plus ou moins importants.
J’étais un peu inquiet, mais j’avais du mal à savoir pourquoi. En rentrant de patrouille, je suis allé voir Lin.
- Comment vont tes poignets, Tugdual ?
- Bien mieux. Erk les a soignés un peu chaque jour. Dis-moi, j’ai une question pour toi.
- Je t’écoute, j’ai un peu de temps.
- Que va-t-il se passer maintenant ?
- Comment ça ?
- En fait, j’ai dit, je me demande pourquoi le Vioque n’attaque pas…
- Je ne sais pas trop non plus, et ça me fait flipper. Et lui, on ne peut pas lui faire le même coup qu’à Durrani, il n’est pas aussi cruel. Quand même, ce serait bien si on pouvait savoir quand il va attaquer.
- Genre, tu veux lui envoyer une invitation Gogole ?
Elle s’est marrée. C’était un peu nerveux, mais du coup, ça m’a fait marrer aussi. Je l’ai prise dans mes bras et je l’ai embrassée. On s’est un peu perdus, alors quand le Gros est venu chercher Lin, j’ai sursauté et rougi. Mais pas mon capitaine préféré. Elle a fini notre baiser et s’est tournée vers son troisième lieutenant, pas gênée du tout.
- Je t’écoute, Gros.
- On vient de recevoir une… je dirais une mission.
- Ah ?
- Oui, il y a des médecins de MSF qui ont besoin d’escorte.
- Hmm. OK, mais d’où à où ?
- En fait, c’est un peu plus compliqué que ça.
- Bon, arrête de tourner autour du pot, nom de Dieu, et dis-moi tout comme il faut !
Le Gros a sursauté, pris un air emmerdé et penaud à la fois.
- C’est plus un appel au secours…
Lin a froncé les sourcils, le Gros a fait une grimace.
- Ils sont coincés au sud de notre « baronnie ».
- C’est chez Jacobs, ça.
- Ils sont plus au sud. Ils sont censés aller à Boukhara, au Turkménistan, après une année à Chaman, au Pakistan. C’est pour ça qu’ils passent par chez nous.
- Je vois. Et quel est le problème, alors ?
- Le chef local les rackette. Leurs femmes sont enfermées dans les camions, hors de la vue de ses hommes à lui. Ce type exige les femmes et leurs médicaments avant de les laisser partir. Les médocs, ils les auraient donnés…
- Mais pas les femmes.
- Mais pas les femmes, le Gros a acquiescé. Ils ont monté le camp un peu à l’écart, dans un endroit facile à défendre sans beaucoup d’armes, mais ce ne sont pas des soldats, et ils commencent à manquer d’eau et de nourriture.
- OK. Convoque les hommes au mess. Et Tugdual, tu vas voir Erik avant, pour qu’il répare tes poignets complètement.
- Il va être crevé.
- Il dormira dans la Land.
- Parce qu’il part là-bas ?
- Oui, son Don va être très utile là-bas, surtout si ça castagne.
- OK. Je vais le voir et je l’amène au mess.
Le Viking a fini de réparer mes poignets et m’a retiré mes attelles.
- Ça va, Erk ? T’as l’air un peu pâle.
- Oui, ça va aller. Allons au mess retrouver les autres.
On était les derniers à entrer, le mess était plein. Dans la patte d’épaule de Lin, il y avait un rouleau de papier jaune canari.
Ça faisait longtemps qu’on n’en avait pas vu, puisqu’on suivait des ordres de campagne déterminés par Lin et non des missions venues d’ailleurs. Y a pas eu d’attente, cette fois-ci.
- Bien… Je vais essayer de mettre les choses dans l’ordre. Un convoi de Médecins Sans Frontière est bloqué au sud de notre zone, au-delà du territoire probable des Lions de Jacobs. Ils ont pu faire passer un message à leur QG à Paris avant de perdre le signal. Donc, ils ont demandé de l’aide, mais ne sauront pas qu’elle arrivera.
- Lin, a demandé Tondu, tu as dit « qu’elle arrivera » donc on peut partir du principe qu’on va y aller ?
- En effet. Ce dont nous devons discuter, c’est de la tactique et de la team qui part. Erik y va, pour son Don, et là où Erik va, Kris va.
Kris a rougi et gloussé bêtement, un peu embêté évidemment. Erk lui a ébouriffé les cheveux.
- Du coup, Tondu a continué, on peut envoyer toute la team des frangins.
- Oui, ça me paraît la chose à faire.
Elle nous a regardés et on a tous hoché la tête. Les frangins ont acquiescé.
- OK. Je pense que la Land va vous emmener au convoi, avec de la nourriture, de l’eau et du gasoil. Et du matos médical. Alex... non, Rafa, je pense que ce serait mieux. Doc, Alex et Nounou resteront ici pour préparer les soins à votre arrivée.
- Je pense, Lin, a dit Kris, que la meilleure chose à faire serait d’avoir des motos en escorte avec nous. Plus flexible qu’une voiture, même si la Land a la 12.7. Ce serait bien de l’avoir, mais la Land est trop militaire. Et je pense que notre escorte doit être la plus discrète et la moins militaire possible.
- Bonne idée, mais je préfèrerais garder des motos pour ici aussi.
- Pas de souci. Il y a des motos en trop, non ? Mac, ton avis ?
- Ça va dépendre de la longueur du convoi, et de sa composition.
- Le Gros ?
- Hmm… De mémoire, il y a trois Land Rovers, un petit camion frigorifique pour les vaccins et médocs… Il s’est arrêté, a regardé sa tablette. Un bus de trente places et deux camions bâchés pour le matériel.
- Bâchés ? Pas de bol. Tu as les infos comment ?
- MSF fait un bon suivi de ses équipes en mission. Ils sont censés échanger matin et soir, pour savoir ce qu’ils font, où ils sont et, on en a le bon exemple aujourd’hui, les aider en cas de problème. Mais pourquoi bâchés, c’est problématique ?
- Parce qu’on aurait pu mettre un mec sur le camion. Bâchés, c’est plus compliqué. C’est faisable, si c’est pas Erik.
Le Viking s’est redressé, piqué au vif. Kris a eu un sourire en coin.
- P’tit con, le géant a grommelé. Mais soyons sérieux, il a continué d’un ton normal. On peut mettre Tito et Baby Jane, avec Kitty, sur les bâchés, Kris et moi sur le bus, Quenotte sur la camionnette, et Bear, JD et l’Archer à l’arrière des Lands.
- Oui, ça me paraît bien, a dit Kris. Pour les motos ?
- Il nous faut les meilleurs pilotes et des bons tireurs en voltigeur.
Le Gros s’est penché sur ses papiers.
- Hmm, a commencé Mac. Pour les pilotes, Song, Wilha et Stig, pour les voltigeurs, Alma, Clem et Gigi.
- Trois motos seulement ?
- Oui, Kris, mais six mecs.
- Hmm, ouais, c’est vrai. Je préfèrerais quatre motos mais on ne peut pas trop dégarnir la base.
- Non, en effet, a dit Lin, surtout qu’on doit vous escorter en traversant le territoire des Lions. Histoire de protéger les bijoux de famille d’Erik.
On a rigolé, Erk a rougi. Toute la compagnie était au courant que Higgins voulait se faire un collier de ses balloches.
- Sinon, a dit le Gros, les bâchés ne sont pas des bâches sur arceau, ni même des tautliners, mais des savoyardes, donc plus rigides.
- Si tu le dis. J’y connais rien, a dit Kris. Mais je pense qu’on va garder la config d’Erik.
- Très bien, a dit Lin. On va charger la Land avec de l’eau en jerrycan, des rations, les classiques, faciles à transporter. On va ajouter quelques Behemoths et des munitions pour les vôtres et vos EMA 7.
- Lin, on peut prendre des roquettes ?
- Hmm… Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée.
- Ça pourrait aider si on est confronté à des véhicules, Lin, a dit Erk. Ça nous a manqué l’été dernier, lors de ce que l’Archer appelle Fort Alamo.
- Je vais y réfléchir. Bon, après le déjeuner, je veux que la team des frangins charge la Land, Jude tu fais la maintenance de la Land, le plein, les niveaux. Idem pour les motos. Erik, tu fais la sieste.
- OK, a répondu le géant et à ce moment-là précis, il a bâillé comme une baleine à bosse.
On s’est marrés et on est passé à table. Un gratin de pâtes avec des lardons et des oignons caramélisés, un plateau de fromages et une tarte aux pommes.
Et pendant que le Viking faisait la sieste, on a vérifié nos armes, nos paquetages, nos porte-plaques/pare-balles et autres. On a ressorti les keffiehs ocre qu’on avait utilisés pour sauver Cassandra, la petite sœur de Kitty. Pendant ce temps, quelqu’un chargeait la Land avec la bouffe, l’eau et les munitions. Et oui, un lance-roquettes et une douzaine de roquettes.
Puis on a planifié notre chemin. Malheureusement, on était obligés de passer par le territoire probable des Lions. On a essayé de contourner au max, et on a réussi à limiter la casse. Alors, vous allez sans doute vous demander comment on savait où se trouvait le territoire des mecs de Higgins. Ben, grâce à des photos satellites, on savait où se trouvait leur casernement. Donc, en chargeant la carte dans la table holographique, et en utilisant le relief, on avait pu tracer de probables frontières. Bien sûr, on ne pouvait pas être sûrs, mais on savait au moins quelles routes éviter.
On avait aussi des photos satellites de la caravane de MSF. Ils étaient réfugiés dans un cul-de-sac avec une entrée très étroite, facilement défendable. Mais également vrai piège. Et ils l’étaient, piégés, surtout qu’ils n’avaient pas d’armes à part quelques pistolets. Il était urgent d’aller à leur secours.
Et on a décidé de partir dès que possible, quitte à rouler de nuit. Et on a roulé de nuit, en effet. Du coup, on a évité les mecs de Higgins. Et tant mieux. Après tout, Erk, Kris et Tito avaient toujours un prix sur la tête. Ou sur les grelots, pour le Viking.
On a décidé, vu la longueur du trajet, que la moitié d’entre nous dormirait pendant que l’autre moitié serait sur le qui-vive. Il y avait toujours un Hellason réveillé, en liaison avec Lin. Ils alternaient entre islandais et français, la majorité du temps émaillé d’argot et débité à 250 à l’heure… Mais comme tout s’est bien passé, et qu’on n’a eu aucune alerte, ça ne m’a pas vraiment dérangé.
On a roulé une bonne partie de la nuit, arrivant près (à 20 km) de la caravane MSF tellement tôt le matin que le soleil dormait encore.
Et Jude a freiné, sur les ordres de Kris.
On a réveillé les dormeurs et on a fait le point grâce à la liaison satellite de nos casques.
C’était pas jojo. Il y avait beaucoup de mecs autour du petit canyon où s’était réfugiée la caravane. Bizarrement, comme c’était MSF, c’était facile d’avoir du temps satellite en temps réel. Kris nous l’a bien fait remarquer, grommelant dans sa barbe. Erk souriait sans rien dire, et quand Kris ne s’est pas arrêté, il l’a pris par la nuque et le petit frère s’est arrêté net.
- Ce n’est rien, bróðir.
- Oui, mais…
- Mais rien. Concentrons-nous sur le présent et MSF.
Donc, on voyait bien des véhicules dans le canyon, et des véhicules qui bloquaient la sortie. Mais, au sud, à l’est et au nord, il n’y avait personne. Les “méchants” faisaient confiance au terrain et à leur nombre et au fait que le canyon était un vrai cul-de-sac. En fait, ils faisaient le siège du canyon, attendant que le manque d’eau et de nourriture fassent céder les médecins.
- Bon, je vois une solution simple, qui évite l’attaque frontale.
- On t’écoute, Erk, ont dit Mac, Frisé et Kris.
- Notre patrouille va atteindre le canyon à pied, en passant par le nord-est. La Land et les motos vont faire diversion, de loin, un peu comme on a fait au village des R&R : en passant très vite et en restant à portée le moins possible. Vous foncez, vous tirez et demi-tour au plus vite. Et ainsi de suite. On a des grenades, on a des lance-roquettes. On peut en utiliser une ou deux, de ces roquettes, sur leur plus gros engin. Et nous, une fois en place, on peut aller se placer en hauteur à l’entrée du canyon et les avoiner. L’idéal serait de commencer l’attaque simultanément, histoire qu’ils ne sachent pas où donner de la tête.
- Pas mal, frangin, a dit Kris. Tu porteras les roquettes des piétons, deux ou trois, et on prendra le reste une fois rassemblés. Pas de grenades pour nous, trop dangereux. Bon. Frisé, Mac, vous avez saisi ?
- Oui, pas de souci, a dit notre chauve de service. On attendra votre signal pour lancer notre attaque. Une p’tite roquette dans un camion, ça me paraît un bon signal.
Ça nous a fait rigoler.
La Land a fait un détour vers l’est pour nous déposer au nord-est du canyon. On s’est serrés la main, parce que même si on se sentait assez balèzes pour contrer les « méchants », on n’était à l’abri de rien, et surtout pas des petits bouts de plomb qui allaient se mettre à voler bas.
On a crapahuté pendant presque deux heures pour finalement arriver au-dessus de l’entrée du canyon. MSF avait mis deux de leurs trois Land Rover en travers de l’entrée et s’étaient planqués derrière. Les autres véhicules, le bus, le camion frigo, les camions bâchés, étaient à l’arrière. Ils étaient plus précieux que les Lands, car ils transportaient le personnel et le matériel médical.
Pendant notre marche, le jour s’est levé.
- Skitt ! Les gars, restez aussi proches du sol que possible.
- Ça va être compliqué pour Erk, a marmonné Tito.
- Mais facile pour toi, bonhomme, a répondu celui-ci.
- Pas faux, a dit Tito en rigolant.
- Allez, on se tait et on avance, a dit Kris fermement mais gentiment.
On s’est rapproché du sol, on a essayé de trouver des rochers pour nous cacher, et on a fini par atteindre l’entrée du canyon.
On a fait les derniers 500 mètres à plat ventre et putain, que c’était chiant ! Y a de la poussière et des graviers qui se glissent dans la ceinture de ton falzar malgré le fait que tu as bien serré ta ceinture et tu te retrouves avec des cailloux à côté de tes bonbons… Bien sûr, ils sont talqués (!) et ne collent plus, et tu ne sens plus ta transpiration qui se glisse en bas, mais ça frotte, bordel, ça frotte et je te raconte pas les rougeurs le soir… Et c’est pas Erk l’hétéro qui nous Soignera. Je me trompais, mais bon… Sur le moment, j’ai pensé à son orientation sexuelle et pas à son sens du devoir.
Bref.
On s’est placés au-dessus des Land Rovers, sur le ventre, EMA 7 en position de tir.
- JD, emmène ta moitié et Kitty en bas pour rassurer les toubibs.
- Pourquoi moi ? a demandé Kitty.
Erk a soupiré.
- Pas pour te mettre à l’abri, Kitty. Je commence à te faire assez confiance pour te défendre. Puisque je dois m’expliquer, dis-toi que des femmes feront moins peur aux toubibs vu que les méchants ici n’emploient pas de femmes dans leur milice. Mais comme j’ai besoin de l’œil de faucon de Baby Jane, j’envoie une chienne et une femme, encore une fois, parce que les méchants n’emploient pas de femmes et n’aiment pas les chiens.
- Pardon, Erk. J’avais oublié que Kris et toi étiez de bons stratèges.
- Merci Kitty. Allez, file.
Elle a salué très sérieusement, surprenant Bear, si j’en crois le ricanement de Tito, et a rejoint JD et Yaka. J’ai souri. Elle ferait bientôt confiance à Erk. C’est vrai que c’était Kris le stratège, habituellement, mais on oubliait qu’Erk avait reçu la même formation. Comme il était plus impulsif, il avait tendance à foncer tête baissée dans les problèmes. Mais oui, il avait appris comme Kris les règles d’engagement, même si elles devaient parfois être contournées.
Erk a épaulé le lance-roquette et visé.
- Kris, j’attends ton signal.
Le lieutenant a sorti ses jumelles et regardé en bas.
- Je vois un certain nombre de pick-ups, aucune moto, des canassons, et une centaine de gars.
- Des canassons… merdouille.
- Erik, on ne peut pas faire tout capoter pour des chevaux.
- Je sais. Et, avant que tu ne fasses une remarque, tirer sur des humains me gêne tout autant. Mais ces pauvres chevaux n’ont pas demandé à être là. Bon, donne-moi une cible.
- Le pick-up blanc juste un peu à gauche du centre, celui qui est au premier rang et qui est vide.
- Vu.
Erk s’est redressé, debout, de toute sa très grande hauteur, s’est calé et a hurlé : « Incoming ! » de toute la force de ses poumons en appuyant sur la détente. La roquette est partie et a fait exploser le pick-up blanc – qui est donc devenu noir. La carcasse a sauté en l’air, de deux ou trois mètres puis est retombée brutalement. Les chevaux ont eu peur et se sont enfuis, certains se cabrant et larguant leur cavalier, d’autres partant avec leur cavalier et nous débarrassant d’un certain nombre de combattants.
Une fois la roquette partie, Erk s’est recouché et a rechargé le lance-roquettes.
On a attendu.
En dessous, Kitty, JD et Yaka avaient atteint les médecins derrière les Lands et attendaient nos ordres.
- Baby Jane, a dit Kris, tu tires dans les noix, comme la dernière fois.
Elle a rigolé. Et a tiré deux fois. On a vu deux mecs sursauter, se toucher le service trois pièces et seulement après courir se planquer derrière les pick-ups.
- Erik, deuxième rangée, pick-up gris, deuxième en partant de la droite.
- Vu.
Notre Viking s’est levé, a épaulé le lance-roquette et hurlé “Incoming”. Sérieux, vu d’en bas, en contre-plongée, il devait avoir l’air hyper impressionnant.
Le pick-up a explosé, sans se soulever. Puis il a bien brûlé.
Les humains en bas ressemblaient à des fourmis dont la fourmilière avait reçu un coup de pied. Puis ils ont décidé qu’ils arroseraient l’endroit où le géant s’était tenu. On a entendu siffler les balles à nos oreilles, alors on a reculé au mieux. Leurs Kalachs chauffaient, ils vidaient leurs chargeurs sur notre cachette.
Puis d’un coup, silence, vite troublé par les bruits de magazines qu’ils changeaient. Alors on s’est levé, on s’est approché du bord et on a arrosé les gonzes en dessous nous aussi. Mais on n’a pas arrosé bêtement. On a visé et distribué les valdas une par une, soigneusement. Dans le dos des gonzes, la Land et les motos faisaient leur boulot aussi.
- Kris, on fait quoi ? On ne peut pas rester perchés ici jusqu’au réveillon…
- Erik, on va devoir tuer.
Sur le visage du géant, j’ai cru voir des nuages éteindre son soleil. Puis, le visage fermé, il a dit :
- Laisse-moi trouver les bonnes cibles.
- Très bien, mon grand.
Erk s’est levé, a porté son EMA 7 à l’épaule et s’est mis à tirer. Et comme un jour où la colère était à la surface, j’ai cru voir des éclairs dans les yeux couleur bourrache.
En bas, on a vu des types tomber comme des mouches. Baby Jane a doucement sifflé.
- Pourquoi tu siffles, Baby Jane ? j’ai demandé doucement.
- Il est super économe. Une balle entre les deux yeux. Les mecs ne sentent rien.
- Ça ne me surprend pas du tout, a dit Kris.
En bas, ils se sont repris, j’ai vu une fleur rouge apparaître sur la jambe du géant. Il avait pris une balle. Il n’a pas dit un mot, pas fait un bruit et a continué à tirer calm… Non, pas calmement. Posément. Je pense qu’il était en colère et qu’il n’a pas senti la balle. Une forme de berserk.
Kris s’est crispé, a regardé la cuisse rougie puis s’est détourné et a tiré lui aussi. On les a imités. On a dû en descendre une trentaine avant qu’ils ne se décident à remonter dans leurs pick-ups et à se tirer. Ils se sont carapatés vers le sud, pour échapper à la Land et à nos motos, qui sont parties à leur poursuite, comme prévu, en les arrosant en continu, ou presque, pour les faire partir plus vite.
« On leur colle aux basques pendant un petit kilomètre et on revient vous déposer le matos » a dit Frisé dans nos oreillettes.
Kris a accusé réception et confirmé l’ordre puis s’est tourné vers son frère. Celui-ci était toujours debout, le flingue toujours visant l’endroit où s’étaient tenus les méchants. Le lieutenant lui a pris l’épaule, l’a doucement secoué, parlant en islandais tout bas.
On a vu revenir Yaka, qui est venue se coller dans les jambes du Viking en couinant. Il s’est baissé pour lui caresser la tête et Kris a soupiré, soulagé.
« Yaka va vous montrer le chemin qu’on a trouvé pour descendre, » a dit Kitty dans nos oreillettes. « C’est pas large, Erk aura peut-être un peu de mal. »
- Je me débrouillerai.
- Ça ira, ta jambe, mon grand ?
- Ma jambe ?
- Oui, tu as pris une balle.
- Ah ? Oh, c’est une égratignure. Et ça tombe bien, on a plein de toubibs en bas qui pourront s’occuper de moi.
Il avait un grand sourire, très différent de son expression plus tôt. Kris l’a regardé un instant, puis a haussé les épaules et nous a demandé de suivre Erk, lui fermant la marche.
Erk a suivi Yaka et on a suivi. En effet, le chemin était très étroit et j’ai vu notre géant, si large d’épaules, se mettre de travers pour progresser. Ça nous a ralenti, mais je préférais ça à une gamelle du Viking. Le sol du canyon était encore loin, après tout.
On est donc descendu lentement, pendant que le soleil montait à l’assaut du ciel. Il devait être entre 8h et 9h du matin, il ne faisait pas chaud, encore, heureusement pour nous.
- Nom de ….. Skítt !
Un juron bien senti, un bruit de cailloux qui roulent, et un grognement.
- Faites gaffe, a dit Erk, la voix un peu pincée, le chemin s’est effondré. Je n’y vois pas assez pour dire s’il en reste un peu, mais il s’est effondré sous moi.
- Je t’avais dit de faire un régime, a répliqué Kris, semblant se foutre de lui, mais on pouvait tous entendre la tension dans sa voix à lui.
- Que veux-tu que je te dise, j’aime trop la vie.
- Crétin, va.
- Je vais bien, Kris, je suis allongé sur le dos, je me repose. Je pense que je vais finir ma nuit.
J’étais derrière Tito et Bear, qui suivait Baby Jane. Quand je suis arrivé en bas, Erk était en effet allongé par terre, sur un tas de cailloux qui n’avait pas l’air très moelleux. Il avait pris une pose très relax, les chevilles croisées, les mains derrière la tête.
Quand Kris est arrivé à ses côtés, il lui a tendu la main et le Viking s’est relevé. Puis, il a vacillé et s’est rassis un peu brutalement.
- Ça va ?
- J’ai la tête qui tourne.
- Probablement un léger trauma crânien, avec cette chute, a dit un des types qui sont arrivés à ce moment-là. J’ai vu votre gamelle. Impressionnant. Vous avez emporté le chemin avec vous. Montrez-moi vos yeux.
Il a allumé une toute petite lampe de poche et l’a foutu dans les yeux bleus. Erk a cligné des yeux, le médecin a fait une grimace.
- Rien de grave, pas vraiment de trauma, la chute a juste secoué votre petit pois.
On s’est marrés comme des baleines.
- Pourtant, j’avais rigidifié le fil pour qu’il ne cogne pas contre les murs.
C’est le toubib qui s’est marré à ça.
- Ouais, ben ça n’a marché. Bon, votre petit pois va bien, mais je vais quand même demander à une de nos infirmières de garder un œil sur vous.
- Veinard, Erk, on a dit. Une infirmière rien que pour toi.
Il nous a envoyé un médius bien droit.
- Elle est où, votre infirmière ? Parce qu’il faudrait qu’on sorte d’ici rapidement.
On a vu arriver la Land et les motos. Frisé est descendu du pick-up.
- Bon, a dit Frisé, on les a chassés assez loin, on a balancé une ou deux roquettes encore, mais je pense qu’ils vont revenir quand ils auront surmonté leur trouille.
- Merci Frisé, a dit Kris. Doc, demandez à vos mecs de monter dans les bus et camions et de venir ici. On va transvaser la bouffe, la flotte et les munitions…
- Munitions ! a dit le médecin. Pas possible, nous sommes neutres !
- Mais pas nous, et nous en avons besoin pour vous escorter et vous sortir de cette merde. Alors on va foutre des munitions dans vos Land Rover.
- OK, OK. On va faire venir les camions ici. On mettra le blessé dans le bus, avec les médecins et les infirmières.
- Parfait. Frisé, foutez les munitions dans les deux Lands, là, et mettez l’eau et la bouffe à terre, on va répartir ça.
- OK, bonne chance les gars.
- Merci mon pote. Pense à nettoyer le chemin devant nous, si tu peux.
- Bien sûr. On se voit de l’autre côté.
Trois des motos sont restées avec nous, celle de Stig, Wilha et Song, avec leurs voltigeurs, et on a regardé la Land partir.

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