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Dehors, la pluie continuait de tomber en silence, comme un rappel du deuil qu’il me fallait entreprendre. Je me sentais tel un poisson confiné derrière la fenêtre humide du mini-univers sourd-muet que constitue son aquarium. En essayant d’évaluer le temps écoulé depuis la disparition précédente – de quoi s’agissait-il ? – j’en vins à supposer que beaucoup d’autres choses avaient pu s’évaporer dans l’intervalle sans même que je m’en rende compte. Cela pouvait même survenir chaque nuit, une mystérieuse main emportant dans mon sommeil un élément au hasard. J’imaginais cette main reliée par un bras invisible à un être espiègle, dont le visage scruterait mon réveil comme un gamin qui vient de jouer un mauvais tour en cachette et se retrouve tiraillé entre la crainte de se faire prendre – signifiant l’arrêt des blagues, voire une désagréable punition – et le désir de se faire remarquer – je t’ai bien eu, hein, eh oui, c’était moi depuis le début, t’as vu comme je suis fort et malin ?

J’aurais voulu tenir le coupable entre mes mains ce matin-là. Ma première pulsion m’aurait conduit à lui faire subir mille tortures, à lui arracher un membre pour chaque objet qu’il m’avait ôté, mais j’aurais su écouter mon humanité pour contenir cette violence. Faute de pouvoir lui hurler ma colère, le sermonner par des cris ou des paroles, j’aurais été forcé d’échanger autrement avec lui ; peut-être aurais-je alors pu comprendre ses intentions, la nécessité qu’il avait de priver chaque jour mon monde d’un de ses éléments. J’aurais alors pu lui proposer d’emporter selon mon choix plutôt que selon le sien ou au hasard. Un compromis utile. Oui, quitte à voir des choses disparaître, autant supprimer les plus désagréables, celles qui génèrent ennuis, tracas, déceptions, frustrations, colères, impuissance. Les armes à feu plutôt que les grille-pains, les moustiques plutôt que les couverts, les discriminations et l’injustice plutôt que la perception du son.

Ce jour-là, c’est la pluie dont j’aurais préféré le départ. Bien que, en grandissant, je sois parvenu à la supporter, à la considérer comme un mal nécessaire, je l’avais toujours eue en horreur. Je devais avoir dix ans lorsqu’une violente tempête avait inondé la maison dans laquelle nous venions d’emménager. Depuis mon lit surélevé – Papa l’avait monté sur ce qu’il nommait des échasses pour permettre le stockage de tous mes jouets, peluches et vêtements en dessous –, j’avais vu l’eau s’infiltrer sous ma porte. Tandis que la pluie martelait notre toit, le niveau d’eau avait commencé à monter, monter, monter monter montermonter. J’entendais Papa s’affairer derrière la porte pour mettre à l’abri toutes ses affaires qui méritaient d’être protégées ; j’avais tendu mon doudou mes jouets préférés ma boîte à trésors mon – traîne pas dans mes pattes Armand ! Reste sur ton lit il est sur des échasses tout ira bien.

L’eau s’était arrêtée juste au-dessus du sommier. Papa avait presque eu raison sur ce point. Mais tout n’est pas allé bien pour autant. Seuls ma boîte à trésors et mon doudou avaient survécu, au sec entre mes bras tandis que je m’étais perché au sommet d’une montagne de couettes et d’oreillers. Mes peluches avaient moisi de l’intérieur peu de temps après ; certains de mes jouets étaient irrécupérables ; quant à mes livres, ils s’étaient transformés en informe bouillie prête à jeter. J’avais insisté auprès de Papa pour les garder quand même, en souvenir de tous les bons moments passés en leur compagnie. En vain. Tu vas rentrer au collège, Armand, il était temps de te débarrasser de ces vestiges. Caché derrière le rideau de ma fenêtre, j’avais regardé le camion-benne les emporter loin de moi. Ironie du sort : la pluie s’était remise à tomber ce jour-là, comme si le ciel aussi s’était mis à pleurer. Les murs avaient gardé la trace de la montée des eaux malgré les multiples couches de peinture étalées depuis ; et chaque fois que le taux d’humidité montait dans l’air, des relents de salpêtre venaient me rappeler le deuil d’une part de mon enfance.

Je n’ai pas pu en vouloir à Papa. La seule image qu’il me reste de lui lors de cet épisode, c’est son visage paniqué, son regard vulnérable, ses gestes qui tentaient vainement de nourrir l’impression qu’il maîtrisait la situation. Au lieu d’une inutile rancœur, ce fut au contraire une prise de distance qui résulta de cette pluie. Papa n’était pas tout-puissant ; il ne pourrait pas me protéger de tous les dangers de l’enfance – il semblait déjà trop faible pour se protéger lui-même. J’appris alors à ne compter que sur moi-même.

Mais depuis ce jour, chaque averse rappelle à mon inconscient que je suis seul pour affronter le monde, et qu’il suffit d’un coup du sort pour que disparaissent des choses qui me sont chères. Chaque ondée soulève en moi une vague d’angoisse, une peur irraisonnée de voir les éléments échapper à tout contrôle, envahir le maigre confort nécessaire à mon équilibre. Bien avant de s’infiltrer sous les portes ou par la toiture, chaque goutte de pluie pénètre dans mon imagination ; elle y fait germer les plus noirs démons puis emporte en torrents tout ce qui assoit les bases de ma sérénité. Albertine a pourtant maintes fois tenté de m’apaiser, arguant qu’il ne s’agissait que d’eau, semblable à celle que l’on faisait couler chaque soir sur nos corps pour les débarrasser des impuretés accumulées au fil de la journée. Cette même eau qui lavait nos corps, lorsqu’elle tombait d’elle-même du ciel, avait le pouvoir de nettoyer l’esprit, prétendait-elle : il suffisait de fermer les yeux et de se laisser bercer par son chant. Mais Albertine n’avait pas perdu ses peluches – ses plus proches amis, pour ne pas dire les seuls ! – dans une inondation. Et à présent, le chant de la pluie s’était tu.

Le monde semblait toujours fonctionner sans grille-pain, téléphones, métros ou même journaux, comme s’il s’était construit autour de leur absence en dissimulant l’idée de leur nécessité. Tout comme il avait su contourner la perte des températures, j’étais convaincu qu’il aurait pu trouver moyen de compenser l’existence de la pluie. Oui : je l’aurais volontiers invité à se comporter comme si ce concept d’eau tombée du ciel était une hérésie, à sacrifier la pluie en échange du retour des sons.

Je profitai de ma journée alitée pour poursuivre ma réflexion sur ces disparitions. Faute de pouvoir les contrôler ou les comprendre, je me pris à imaginer en être l’auteur. Je dressai la liste des choses que j’aurais absolument souhaité conserver et ordonnançai celles que j’aurais effacées. Néanmoins, plus j’avançais, plus j’en vins à penser de manière relative plutôt que binaire : tout m’était indispensable mais rien ne l’était vraiment. Ma capacité à me passer d’objets et concepts autrefois essentiels s’était déjà démontrée – je commençais même à en éprouver une certaine fierté – et je m’estimais en mesure de m’accommoder de n’importe quelle perte. Dans un souffle, je me promis même de m’adapter à l’absence de sons et de musique ; les fréquents regards, gestes et sourires d’Albertine à mon égard ce jour-là me révélèrent qu’il restait assez de beauté et de manières de communiquer. À l’inverse, je reconnaissais dans chaque chose désagréable une forme d’utilité ou de nécessité qui justifiait de ne pas s’en priver complètement. En effet, si tout ce qui m’avait un jour agacé s’était envolé sous la force de mes soupirs, le monde serait probablement déjà vide. Même Albertine et Pa avaient été les causes et les cibles de contrariétés, et j’avais dû leur témoigner plus souvent mes émotions négatives que mon amour – quant à Papa il aurait souffert plus tôt et plus fort que tout le reste réuni. Mon attitude m’aurait conduit dans le néant s’il avait suffi de se montrer reconnaissant de l’existence d’une chose ou d’une personne pour leur donner consistance et de s’en plaindre pour les faire disparaître – j’ai plus souvent reproché que remercié.

Je m’interrogeai alors sur mon réel pouvoir dans ces événements. Peut-être tout cela n’avait-il lieu que dans mon imagination ; peut-être les éléments disparus n’avaient jamais existé ailleurs que dans ma tête ; peut-être mes perceptions n’étaient-elles que le fruit de mes pensées, dont un début de défaillance poussait peu à peu tout le contenu à s’évaporer ; peut-être ne tenait-il qu’à moi de les réinventer et de les maintenir en vie par la seule force de ma volonté, ou au moins de mes souvenirs. Car peut-être les choses n’avaient-elles disparu qu’à cause de mon incapacité à les retenir.

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